Acceuil Politique SÉNÉGAL | L’INVENTAIRE DE LA RUPTURE : Vingt-six mois sous la thérapie Sonko
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SÉNÉGAL | L’INVENTAIRE DE LA RUPTURE : Vingt-six mois sous la thérapie Sonko

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Ousmane Sonko,Bilan,Primature
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Vingt-six mois. C’est le temps qu’Ousmane Sonko aura disposé pour traduire en actes de gouvernement une décennie de promesses politiques. De la renégociation des contrats pétroliers à la crise sanglante de l’UCAD, du plan « Sénégal 2050 » au gel des relations avec le FMI, la primature du leader du Pastef aura été celle des thérapies de choc, des audaces structurelles et des contradictions douloureuses. Le moment est venu d’en faire l’inventaire froid.

L’héritage empoisonné des chiffres et la souveraineté comme réponse

Le premier acte de la primature Sonko a été celui du diagnostic. Et le diagnostic était brutal. Les audits commandés dès la prise de fonction ont révélé une situation budgétaire que les chiffres officiels de l’ère Macky Sall avaient largement dissimulée, d’après le nouveau gouvernement : un déficit budgétaire frôlant les 14 % du PIB en 2024, un encours de la dette réévalué à 119 % du PIB après intégration des engagements sous-évalués de la période 2019-2024, un taux de pauvreté stagnant à 35,7 % et un chômage structurel des jeunes avoisinant les 20 %. Ces chiffres, rendus publics de manière théâtrale, ont constitué à la fois le socle de la légitimité programmatique de Sonko et le premier acte de son bras de fer avec les institutions financières internationales.

Face à cette situation, le Premier ministre a présenté le 1er août 2025 son plan de redressement économique et social, adossé à la vision à long terme « Sénégal 2050 ». La doctrine était claire et assumée : financer le développement national à 90 % par des ressources internes, sans endettement extérieur additionnel. Une posture souverainiste radicale, saluée par sa base militante, mais qui a eu un coût immédiat : la suspension des décaissements du FMI, plongeant le Trésor public dans une crise de liquidités aiguë tout au long de l’année 2025, les bailleurs conditionnant leurs appuis à des garanties de transparence budgétaire que la période de transition rendait difficiles à formaliser.

La loi de finances révisée a néanmoins enregistré une trajectoire de correction notable, ramenant le déficit budgétaire sous la barre des 8 %, avec un objectif de convergence vers les 3 % fixé pour 2027. Un effort de rationalisation réel, dont les effets sur le quotidien des Sénégalais ordinaires sont restés insuffisamment perceptibles pour contrebalancer une inflation persistante et une cherté de la vie que les mesures de contrôle des prix n’ont que partiellement contenue.

La balance commerciale, structurellement déficitaire, s’est stabilisée difficilement autour de 3 300 milliards de francs CFA, sans amélioration significative. Et malgré les ambitions affichées du plan de redressement, le taux de mise en œuvre des réformes liées au climat des affaires a enregistré un recul brutal de 34,75 points dans les indicateurs régionaux de l’UEMOA en 2025, traduisant la frilosité d’un secteur privé déstabilisé par l’offensive fiscale et les audits systématiques des contrats miniers et fonciers.

Ce tableau contrasté résume l’économie politique de la primature Sonko : une rigueur budgétaire réelle, une ambition souverainiste cohérente, mais un coût social et un coût de confiance que vingt-six mois n’ont pas suffi à amortir.

Les victoires concrètes : énergie, transparence et monde rural

Au crédit de la primature, plusieurs acquis méritent d’être posés sans ambiguïté. Le premier, et sans doute le plus structurant à long terme, concerne la souveraineté énergétique. En activant les clauses de partage de production avec le groupe britannique BP pour l’année 2026, l’État sénégalais a imposé la priorité accordée à son marché local dans le cadre du projet « Gas-to-Power ». L’objectif affiché est de faire chuter le coût du kilowattheure de 115,93 francs CFA à 76,18 francs CFA, générant un gain attendu de 435 milliards de francs CFA sur trois ans. Une réforme dont les effets concrets sur la facture des ménages et la compétitivité des entreprises seront mesurables dans les prochains exercices budgétaires.

La rationalisation du train de vie de l’État a constitué un deuxième terrain de victoire tangible. La fusion et la suppression d’agences publiques chronophages et budgétivores ont dégagé un gain immédiat de 50 milliards de francs CFA. L’encadrement des véhicules de fonction et la réduction des budgets de fonctionnement des ministères ont imposé une culture de la sobriété administrative que les observateurs, y compris les plus critiques de la primature, reconnaissent volontiers.

Le monde agricole a également bénéficié d’une attention budgétaire soutenue. La subvention agricole a été portée à 120 milliards de francs CFA dès la campagne 2024-2025, et le prix plancher de l’arachide, nerf de l’économie rurale sénégalaise, a été revalorisé de 280 à 305 francs CFA le kilogramme. Des mesures dont l’impact sur les revenus des producteurs est documenté, même si elles n’ont pas suffi à inverser les tendances lourdes de la pauvreté rurale.

Sur le terrain institutionnel, l’audit de la fonction publique a mis à nu le recrutement irrégulier de plus de 29 000 contractuels sous l’ancien régime, déclenchant un assainissement historique des fichiers de l’État. La déclaration de patrimoine obligatoire pour tous les membres du gouvernement dès leur prise de fonction, couplée au lancement des Assises de la Justice, a posé les jalons d’une culture de la transparence publique que le triptyque « Jub, Jubal, Jubanti » incarnait dans le discours comme dans certains actes. La reprise en main du Domaine public maritime, avec le gel des constructions suspectes sur le littoral dakarois et la confiscation des terres issues de l’accaparement foncier illégal, a également constitué un signal fort envoyé à une opinion publique longtemps révoltée par les dérives foncières de l’ère précédente.

L’UCAD, la blessure la plus profonde

L’épisode le plus douloureux politiquement de la primature Sonko reste la crise universitaire de début 2026. En février, de violents affrontements éclatent à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Un étudiant, Abdoulaye Ba, perd la vie. Le gouvernement ordonne la fermeture du campus social et le déploiement massif des forces de défense et de sécurité. Les images rappellent, cruellement, celles que Sonko lui-même avait dénoncées depuis l’opposition sous l’ère Macky Sall.

Le 24 février, dans un exercice de transparence inédit pour un chef de gouvernement sénégalais, Sonko prend la parole et assume publiquement sa part de responsabilité : « Je fais partie de la chaîne de responsabilité car c’est moi qui ai donné les instructions ». Il reconnaît des « abus inacceptables » de la part des forces de l’ordre. Mais dans la même allocution, il prononce une phrase qui cristallise les critiques : « Si c’était à refaire, nous allons le refaire ». La retraite partielle et la fermeté simultanée résument l’embarras d’un homme pris entre sa doctrine de l’ordre républicain et son histoire personnelle de tribun de la jeunesse contestataire.

Cette crise a profondément écorné son capital de sympathie auprès de la jeunesse universitaire, socle électoral historique du Pastef, qui a vu dans sa gestion une reproduction des réflexes répressifs qu’il avait combattus toute sa vie politique.

Les dossiers ouverts que le successeur devra fermer

Le départ du 22 mai 2026 laisse sur la table plusieurs chantiers dont l’interruption crée une incertitude réelle sur la continuité de l’agenda de transformation. La refonte globale du Code du Travail et du Code de la Sécurité sociale, promise pour le premier semestre 2026, reste en suspens. Les Jeux Olympiques de la Jeunesse prévus à Dakar en fin d’année 2026 subissent des retards de livraison d’infrastructures imputables aux arbitrages budgétaires rigoureux et au gel de certains partenariats extérieurs.

Le plan spécial de désenclavement de la Casamance, doté de 54 milliards de francs CFA, et le programme national de déminage, chiffré à 15 milliards, entrent dans une zone d’incertitude politique. Une série de cyberattaques massives survenues en mai 2026 a paralysé les serveurs de la Direction générale des Impôts et Domaines, de la Direction des Affaires financières et du Trésor public, laissant au successeur un dossier brûlant de sécurité numérique non résolu.

Ces chantiers inachevés ne constituent pas en eux-mêmes un échec : vingt-six mois suffisent rarement à mener à terme des réformes structurelles de cette ampleur. Ils posent néanmoins une question de méthode : une gouvernance plus apaisée au sommet de l’État aurait-elle permis d’aller plus loin, plus vite, sur ces dossiers ? C’est, au fond, la question que le Sénégal se pose depuis ce fameux soir ou le compagnon de lutte de Bassirou Diomaye Faye a été débarqué de son fauteuil…

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