Acceuil Politique Cameroun| Cyrille Kenfack Nanfack : « Les chercheurs auteurs de ce rapport méritent une reconnaissance symbolique à la hauteur du travail accompli »
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Cameroun| Cyrille Kenfack Nanfack : « Les chercheurs auteurs de ce rapport méritent une reconnaissance symbolique à la hauteur du travail accompli »

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Un an après la remise du rapport franco-camerounais sur la période 1945-1971, le Dr Cyrille Kenfack Nanfack, historien et membre de la commission, dénonce l’indifférence des autorités camerounaises et françaises face au travail colossal fourni par les chercheurs. Dans un entretien exclusif pour Afrik Inform, il alerte sur le risque que la mémoire de la guerre du Cameroun continue d’être confisquée, et insiste sur la nécessité urgente de reconnaître le rôle des chercheurs pour préserver la mémoire collective… Interview !

Afrik Inform – Vous avez fait partie du groupe de travail chargé d’examiner le rôle de la France au Cameroun entre 1945 et 1971. Concrètement, quel a été votre rôle au sein de cette équipe et sur quels aspects précis avez-vous travaillé ?

CKN – L’Histoire est une discipline dont la pratique requiert le respect de normes méthodologiques établies, seules à même de garantir la validité scientifique de ses productions. En tant qu’historien, mon rôle au sein de la commission a consisté à collecter les sources, à les traiter, les analyser, puis à participer à la rédaction et à la relecture du rapport.

S’agissant des archives, et en compagnie des autres membres de la commission, j’ai effectué des recherches dans plusieurs centres de dépôt d’archives locales au Cameroun, les Archives nationales étant alors fermées pour numérisation. J’ai ainsi consulté les Archives de la Délégation régionale des Arts et de la Culture de l’Ouest, les Archives des services du gouverneur de la région de l’Ouest, les Archives départementales de la Menoua et du Haut-Nkam, ainsi que les Archives de la sous-préfecture de Mbouda. À cela se sont ajoutées des archives privées, notamment celles de la famille Momo Grégoire à Dschang et de Jean Mbouendé à Banka.

En France, j’ai mené des recherches aux Archives du Service historique de la Défense à Vincennes. Concernant les sources orales, en plus des entretiens recueillis dans le cadre du volet culturel et mémoriel, nous avons conduit d’autres entretiens, en ma présence, à Likong (Dschang), à Bamenjo et à Fombap. À l’instar de la phase de collecte des données, les étapes de traitement, d’analyse, de rédaction et de relecture ont été menées de manière collégiale, dans une synergie constante, chaque membre apportant l’expertise liée à son domaine de compétence.

Le rapport est signé par quatorze chercheurs ayant coécrit le document. Il s’agit donc d’une écriture collective, réalisée dans un souci constant d’objectivité, conformément aux exigences de la rigueur scientifique.

Étant spécialiste de l’Histoire politique et militaire, j’ai travaillé depuis 2016 sur des forces supplétives et leur contribution à la lutte contre-révolutionnaire. Ce travail a été sanctionné par un mémoire de Master en Histoire soutenue en 2016 sur la Garde Civique, une thèse en Histoire sur les groupes d’auto-défense soutenue en 2022 et plusieurs articles dans le domaine. Cette expérience sur les forces supplétives a enrichi naturellement le Rapport.

Afrik Inform – Un an après la remise du rapport aux présidents Paul Biya et Emmanuel Macron, quel regard portez-vous sur ce document ?

CKN – Je me réjouis de constater que les procès d’intention et les soupçons d’édulcoration de l’Histoire se sont progressivement dissipés, car les critiques ont eu le temps de prendre connaissance des 1 035 pages du document.

Je réitère, comme je l’ai déjà fait par le passé, que ce rapport est le résultat d’un travail de terrain conduit avec une totale objectivité et sans aucune influence extérieure sur la commission. Celle-ci était indépendante et a présenté, dans le rapport, la vérité établie à l’issue de près de deux années de recherches denses, rigoureuses et collégiales.

Afrik Inform – Le rapport reconnaît des violences majeures, mais évite certaines qualifications juridiques fortes. Est-ce un compromis scientifique, politique, ou diplomatique selon vous ?

CKN – Effectivement, le rapport met en évidence des violences majeures ainsi que des massacres de masse. La mission de l’historien consiste à présenter et à analyser les faits établis, sans pour autant procéder à des qualifications juridiques définitives. S’engager dans de telles qualifications reviendrait à empiéter sur le champ de compétence des juristes.

Il appartient donc à ces derniers de se saisir de la question et de statuer sur les qualifications appropriées, comme ce fut le cas pour Israël ou pour le Rwanda, où ce sont des juridictions internationales, composées de juristes, qui ont qualifié les atrocités subies par les populations de génocide.

Afrik Inform – Quelles sont, à vos yeux, les recommandations les plus importantes du rapport ?

CKN – À sa conclusion, le rapport formule plusieurs recommandations à l’endroit de la France et du Cameroun. À mon sens, celles qui doivent être mises en œuvre en priorité concernent la reconnaissance officielle de la guerre du Cameroun dans les discours des chefs d’État et l’intégration de cette guerre dans les programmes d’enseignement.

L’enseignement de l’Histoire a le pouvoir d’entretenir la mémoire collective et de renforcer les liens de fraternité. Cette histoire traumatique pourrait ainsi devenir un ciment pour l’unité nationale. En l’absence de cet enseignement, la guerre d’indépendance du Cameroun continuera de constituer un véritable « trou noir » pour des millions de Camerounais.

À l’inverse, son enseignement permettrait de familiariser les citoyens avec leur passé et éviterait que des interrogations telles que celles formulées par le journaliste Moussa Njoya dans sa lettre du 7 octobre 2025 — « Pourquoi les Camerounais ont-ils si peur de leur propre histoire ? » — continuent de se poser. L’enseignement de cette histoire agirait alors comme un remède au traumatisme collectif.

Afrik Inform – Avez-vous le sentiment que ce rapport a réellement été lu et approprié par les autorités ?

CKN – Chercher à déterminer si les autorités camerounaises et françaises ont effectivement lu le rapport relève presque de la divination. Toutefois, au regard de l’actualité, il apparaît que des avancées sont plus perceptibles du côté français.

La lettre adressée le 12 août 2025 par le président Emmanuel Macron à son homologue camerounais témoigne d’une appropriation du rapport par les autorités françaises et d’une volonté d’en mettre en œuvre les recommandations en synergie avec les autorités camerounaises.

Afrik Inform – Vous insistez sur la nécessité de vulgariser ce rapport. Pourquoi cette étape est-elle cruciale pour la société camerounaise ?

CKN – La vulgarisation du rapport constitue l’une des étapes essentielles du processus de réconciliation des Camerounais avec leur histoire traumatique. Elle permettra aux citoyens de prendre conscience qu’ils partagent une histoire commune, contribuant ainsi à atténuer les replis identitaires.

La société camerounaise, aujourd’hui à la croisée des chemins et confrontée à de multiples difficultés, pourrait ainsi se réinventer. Les valeurs de probité morale portées par les nationalistes redeviendraient un leitmotiv, favorisant l’émergence d’une société apaisée, unifiée et harmonieuse, où les Camerounais cesseraient de se regarder avec méfiance.

Afrik Inform – Aujourd’hui, très peu de Camerounais connaissent l’existence même de ce rapport. À qui incombe cette responsabilité ?

CKN – Très peu de Camerounais connaissent l’existence du rapport, en raison des nombreuses difficultés auxquelles ils font face au quotidien. Une personne sans emploi ou exerçant une activité précaire, et n’appartenant pas au milieu académique, peut difficilement s’y intéresser, dans la mesure où ce rapport ne répond pas directement à ses besoins immédiats.

Faire connaître le rapport et ses conclusions au plus grand nombre passe nécessairement par la mise en œuvre concrète de ses recommandations. C’est à ce moment-là que les Camerounais percevront pleinement son importance.

Afrik Inform – Craignez-vous que, faute de vulgarisation, ce travail historique rejoigne la longue liste des vérités établies mais politiquement enterrées?

CKN – Seules les autorités commanditaires du rapport sont en mesure de lui donner une suite. Le rôle de l’historien se limite à la production et à la mise à disposition du public des résultats de ses recherches. La suite politique ne relève donc en aucun cas de sa responsabilité.

Afrik Inform – Comment vulgariser sans trahir la rigueur scientifique?

CKN – Le rapport constitue un produit scientifique achevé, issu du laboratoire des sciences historiques. Le vulgariser, en présentant fidèlement les informations qu’il contient, ne porte nullement atteinte à la rigueur scientifique.

Toutefois, toute tentative d’enrichissement ou de discussion critique du rapport par l’apport de nouvelles données requiert l’intervention de personnes maîtrisant les méthodes d’enquête, de traitement et d’analyse des données historiques.

Afrik Inform – Vous êtes toujours enseignant vacataire à l’Université de Dschang malgré votre travail d’envergure internationale. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?

CKN – Je tiens à apporter une précision : je suis diplômé de l’Université de Dschang depuis 2022. Mes travaux scientifiques ont motivé mon recrutement comme membre de la commission. Je ne suis pas enseignant vacataire à l’Université de Dschang, mais dans un établissement secondaire de la ville de Dschang, dont je préfère taire le nom.

J’ai été recalé à plusieurs recrutements d’assistants dans certaines universités camerounaises : à l’Université de Garoua lors de la deuxième phase du recrutement spécial, ainsi qu’aux universités de Ngaoundéré et de Douala dans le cadre des remplacements numériques.

Il convient de préciser que ces recrutements prennent en compte divers paramètres susceptibles d’avantager ou de désavantager un candidat, tels que le profil, le parcours académique, la notoriété scientifique, l’équilibre régional ou encore le nombre de postes disponibles. J’attends donc un nouvel appel à candidatures correspondant à mon profil pour postuler à nouveau.

Afrik Inform – Votre situation révèle-t-elle un problème plus large ?

CKN – Ma situation personnelle n’est nullement un cas isolé. Le Cameroun connaît une crise profonde de l’employabilité des diplômés en général, et de ceux de l’enseignement supérieur en particulier. Les différents mouvements de protestation menés ces dernières années par les docteurs dits « indignés » auprès du ministère de l’Enseignement supérieur en sont une illustration éloquente.

Afrik Inform – Avez-vous reçu une reconnaissance institutionnelle depuis la remise du rapport ?

CKN – Depuis la remise du rapport, chaque membre de la commission a repris ses activités antérieures. À ce jour, je n’ai bénéficié d’aucune reconnaissance particulière. En tant que chercheur, je poursuis néanmoins mon travail, à la fois pour exister scientifiquement et pour contribuer, à mon niveau, à la mise en œuvre de la recommandation relative à la poursuite des recherches sur la guerre du Cameroun.

C’est dans cette perspective que j’ai coécrit, avec des collègues chercheurs, un article publié en 2025 dans la revue Grassfield, intitulé : « Les archives locales et l’écriture de l’histoire de la décolonisation du Cameroun sous administration française ».

Afrik Inform – Quel message cela envoie-t-il à la jeune génération d’historiens ?

CKN – La précarité dans laquelle vivent certains chercheurs travaillant sur l’histoire nationale n’envoie aucun message encourageant à la jeune génération d’historiens. Toutefois, c’est la société qui incite implicitement cette jeunesse à se montrer plus dynamique et entreprenante, en comprenant qu’elle ne peut compter exclusivement sur la recherche pour subvenir à ses besoins. Il revient donc à la société de reconnaître et de valoriser ses figures intellectuelles, ou d’assumer le choix de les abandonner à la précarité.

Afrik Inform – Pensez-vous que le Cameroun est prêt à assumer pleinement cette page de son histoire ?

CKN – L’appropriation politique et sociale de l’histoire de la guerre du Cameroun dépend principalement des autorités politiques. Une certaine volonté s’est néanmoins manifestée, d’une part, à travers la promulgation de la loi du 16 décembre 1991 portant réhabilitation de certaines figures de l’histoire nationale ayant œuvré pour l’indépendance, et, de l’autre, par la mise en place d’une commission mixte pluridisciplinaire chargée d’établir les responsabilités françaises dans la lutte contre les mouvements indépendantistes et d’opposition au Cameroun entre 1945 et 1971.

Pour l’heure, la balle demeure dans le camp du politique, lequel obéit à un agenda et à des temporalités que nous ignorons.

Afrik Inform – Si vous aviez un message direct à adresser aux autorités camerounaises et françaises ?

CKN – En guise de message final aux autorités camerounaises et françaises, je souligne que ce rapport est un travail approfondi, fondé sur la multiplicité, la diversité et la richesse des sources mobilisées. Il renouvelle de manière significative l’historiographie de la décolonisation du Cameroun et mérite d’être largement vulgarisé à travers la mise en œuvre effective de ses recommandations, afin de maintenir la mémoire collective vivante.

Les chercheurs auteurs de ce rapport méritent, à tout le moins, une reconnaissance symbolique à la hauteur du travail accompli durant près de deux années.

Propos recueillis par Constantin GONNANG 

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