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Afrique| CEMAC : Tenir le présent ne suffit plus , par le Dr TEUBISSI NOUTSA Joël

Institut des Libertés – Freedom Institute SARL. Economics is a science, but strategy turns it into insight

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La Conférence des Chefs d’État de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC) réunie à Brazzaville a produit un communiqué qui rassure, ordonne et discipline. Mais il dit quelque chose de plus important encore : la CEMAC continue de traiter une contrainte extérieure structurelle avec des instruments budgétaires, alors que le problème est désormais productif. Cette stratégie permet de tenir le présent. Elle ne prépare pas l’avenir.

Les mécanismes budgétaires et financiers ont permis de rétablir une partie des équilibres macroéconomiques récents : stabilisation des Trésors nationaux, restauration de la communication statistique, accès prorogé au FMI, reconstitution des réserves et protection de la parité. La zone dispose aujourd’hui d’un peu plus de quatre mois d’importations en réserves de change (IMF, 2024), contre à peine deux mois au plus fort du choc 2015–2020. Sur le court terme, cette stratégie est cohérente.

Mais elle n’aborde pas le point essentiel : « la contrainte extérieure de la CEMAC n’est plus d’abord budgétaire. Elle est commerciale, productive et financière ».  Ce déplacement conceptuel est déterminant, car il impose de réorienter la politique économique. Il faut le dire clairement : assurer la solvabilité externe d’une union monétaire ne consiste plus seulement à défendre une parité ou à consolider un budget, mais à créer les conditions de production des devises. C’est précisément sur ce terrain que devrait désormais se jouer la trajectoire de la CEMAC.

Dans ce billet, nous montrons d’abord que la zone a reconstitué un stock de réserves, mais que ses flux restent déficients. Nous analysons ensuite les quatre piliers qui devraient structurer une transition productive – commerce extérieur, productivité, diaspora et investissements directs étrangers (IDE) – avant d’examiner les trois trajectoires plausibles à l’horizon 2035.

Stocker le temps n’est pas créer l’avenir

L’un des malentendus les plus répandus dans les débats africains tourne autour des réserves de change. Les réserves sont un stock. Elles permettent de tenir. Les flux extérieurs – exportations, revenus, transferts, IDE, rapatriements – déterminent si l’on peut continuer à tenir. La CEMAC est solvable au présent. Sa trajectoire est vulnérable au futur.

Les hydrocarbures représentent encore plus de 80% des exportations de biens de la zone (IMF, 2024). Les exportations manufacturières ne dépassent pas 4% et les exportations agro-industrielles 6% (AfDB, 2023). À l’inverse, plus de 90% des produits pharmaceutiques consommés sont importés (UNCTAD, 2023), plus de 95% des biens d’équipement viennent de l’extérieur (IMF, 2024) et entre 65 et 80% des intrants agricoles proviennent de marchés tiers (FAO, 2023). Dans ces conditions, chaque point de croissance se paie en devises.

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Cette double asymétrie – exportations concentrées sur une rente et importations dispersées sur des biens critiques – rend la zone éminemment sensible aux cycles mondiaux. La dépendance aux hydrocarbures rend la solvabilité extérieure tributaire de variables exogènes : prix internationaux, arbitrages géopolitiques, arbitrage de majors, quotas, fuites logistiques. Et elle rend toute stratégie de développement dépendante d’une base de rente.

Le communiqué évoque timidement la stratégie d’import-substitution. C’est un progrès sur le plan symbolique. Mais l’import-substitution n’est pas un slogan ; c’est une filière. Elle exige des standards, des certifications, des politiques d’approvisionnement, des incitations fiscales, une ingénierie de financement, une infrastructure logistique et du capital patient. Rien de cela n’apparaît encore.

La productivité comme souveraineté

Le second enjeu est celui de la productivité des entreprises locales. Les travaux empiriques menés ces dernières années montrent que la productivité multifactorielle des entreprises camerounaises est inférieure de 22% à celle des entreprises nord-africaines et de 38% à celle des entreprises asiatiques comparables (Teubissi, 2024). Cet écart n’est ni culturel ni moral ; il est capitalistique, technologique et organisationnel.

La productivité est le premier mécanisme par lequel une entreprise devient capable d’exporter, de substituer ou de monter en gamme. Sans elle, il n’y a ni intégration dans les chaînes de valeur mondiales, ni souveraineté commerciale. Cette dimension est totalement absente du communiqué, alors qu’elle en conditionne l’issue.

La diaspora, banque centrale invisible

Le troisième enjeu est diasporique. Les diasporas sont devenues un instrument macroéconomique majeur dans les économies émergentes. Le Nigeria capte environ 23 milliards USD par an de sa diaspora (World Bank, 2023), l’Égypte 32 milliards, le Maroc 10 milliards et la RDC 9 milliards (UNCTAD, 2023). La CEMAC capte moins de 2,5 milliards USD, essentiellement affectés à la consommation familiale (World Bank, 2023). Elle pourrait en capter quatre à cinq fois plus si elle facilitait la nationalité multiple, sécurisait les instruments financiers et construisait des véhicules d’investissement en devises.

L’IDE qui enrichit et l’IDE qui appauvrit

Le quatrième enjeu concerne les flux entrants d’IDE. Les IDE ne produisent pas les mêmes effets selon les secteurs qu’ils irriguent. Lorsqu’ils se concentrent sur les hydrocarbures, ils exportent la ressource. Lorsqu’ils se concentrent sur le commerce, ils importent des biens. Lorsqu’ils se concentrent sur le secteur manufacturier et l’agro-industrie, ils substituent et exportent. La CEMAC accueille 7 à 9 milliards USD d’IDE par an, mais moins de 12% se dirigent vers l’industrie (UNCTAD, 2023). À cela s’ajoute un taux de rapatriement des profits qui dépasse 70% dans certains secteurs (IMF, 2024). Un IDE peut donc créer du PIB sans créer de devises.

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Trois trajectoires à l’horizon 2035

Si l’on projette la zone à 2035, trois trajectoires se dessinent. Dans la trajectoire du statu quo, la consolidation budgétaire et le contrôle des devises permettent de tenir jusqu’en 2032, mais au prix d’une augmentation de la dette fonctionnelle et d’un affaiblissement du tissu productif. La dette fonctionnelle désigne la dette contractée pour apurer les déficits courants – importations, service de la dette, consommation extérieure – sans créer d’actifs productifs. Elle représente aujourd’hui entre 18 et 22% du PIB de la zone, soit près de la moitié de la dette extérieure totale (IMF, 2024). Elle finance la contrainte extérieure au présent, alourdit le service de la dette au futur et aggrave le besoin de financement externe. Autrement dit, elle retarde le problème tout en l’endogénéisant. Le statu quo achète du temps tout en maintenant une dépendance structurelle au FMI.

Dans la trajectoire inertielle, quelques mesures partielles sont mises en place : l’import-substitution est annoncée, mais sans financements ni filières ; la diaspora est mobilisée, mais seulement pour les transferts familiaux ; l’IDE reste présent, mais continue de privilégier le commerce et les hydrocarbures. Les résultats sont marginaux : la structure de la balance commerciale ne change pas, les exportations hors rente stagnent et la vulnérabilité extérieure demeure. L’inertiel achète du répit.

Dans la trajectoire productive enfin, les exportations non pétrolières augmentent de 10 à 15 milliards USD en dix ans, la diaspora apporte entre 8 et 12 milliards USD par an, l’IDE bascule à 30–40% vers l’industrie et la productivité progresse de 1,5 à 2 points par an. Cette trajectoire ne défend pas seulement une parité ; elle redéfinit la contrainte extérieure. Ainsi, le productif achète l’avenir.

Conclusion : acheter le présent ou acheter l’avenir

Le communiqué de Brazzaville montre que la CEMAC sait acheter du temps. Elle a stabilisé sa parité, consolidé son budget, restauré ses réserves et renforcé sa relation avec le FMI. Mais le temps acheté n’a de valeur que s’il est mis au service d’une transformation productive. À défaut, il n’est qu’un délai.

La question qui s’impose désormais n’est pas de savoir si la parité entre le franc CFA et l’Euro peut tenir, mais si l’économie peut produire les devises qu’elle consomme. Les unions monétaires ne tombent pas par manque de symboles ; elles tombent par manque de flux. Il est temps de déplacer la politique économique de la défense du présent vers la production de l’avenir.

Publié le 23 janvier 2026

L’économie est une science, mais la stratégie en révèle le sens.

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