Comme Paul Biya débarquant à Douala en 1991 dans une ville qui lui était hostile pour y proclamer sa présence face aux sceptiques, Cavaye Yeguie Djibril a fait son entrée à Mada le 11 avril 2026 — non pas pour défier, mais pour accomplir. Après 34 ans au perchoir de l’Assemblée nationale du Cameroun, l’homme de 86 ans a regagné son village natal de l’Extrême-Nord sous des ovations qui n’avaient rien à envier aux grandes cérémonies de la République. Un retour aux sources, triomphal et chargé d’histoire.
Il y a des départs qui ressemblent à des arrivées. Samedi 11 avril 2026, Cavaye Yeguie Djibril a quitté Yaoundé — la ville où il avait régné sur le perchoir parlementaire pendant plus de trois décennies — pour rejoindre Mada, ce village de l’arrondissement de Tokombéré dans le Mayo-Sava, où il est né le 1er janvier 1940. Il avait dans la matinée libéré la résidence officielle du plateau Atemengué, près de l’ambassade de France, qu’il occupait depuis des années en sa qualité de président de l’Assemblée nationale. Un pan entier de sa vie yaoundéenne se fermait. Un autre, plus intime et plus enraciné, s’ouvrait. L’avion qui le transportait vers l’aéroport international Maroua-Salak emportait avec lui 34 ans d’histoire parlementaire camerounaise.
Maroua-Salak : la ferveur avant même Mada
À l’aéroport de Maroua-Salak, la nouvelle de son arrivée imminente avait précédé l’appareil. Une foule dense — populations venues des villages environnants, autorités administratives, chefs traditionnels, militants et cadres du RDPC de l’Extrême-Nord — s’y était massée bien avant l’atterrissage. Quand Cavaye Yeguie Djibril est apparu sur le tarmac, les youyous des femmes ont fendu l’air chaud du Sahel camerounais. Les chants ont retenti. Les danses traditionnelles ont commencé, spontanément, comme si le corps de chaque habitant présent avait répété ce moment depuis longtemps. Ce n’était pas l’accueil protocolaire d’un fonctionnaire en retraite. C’était la réception d’un fils du terroir qui revenait enfin, après une longue et glorieuse absence, poser ses bagages là où tout avait commencé.
Les messages qui lui étaient adressés portaient la marque d’une gratitude sincère et d’une fierté collective profonde. En 34 ans à la présidence de l’Assemblée nationale — de 1992 au 17 mars 2026 — Cavaye avait incarné aux yeux des siens bien plus qu’un titre institutionnel. Il était la preuve vivante qu’un enfant de Mada, d’un village kirdi de l’Extrême-Nord, pouvait atteindre et tenir l’un des trois plus hauts postes de l’État camerounais, siéger au cœur du dispositif républicain, et y demeurer assez longtemps pour que son nom devienne synonyme de l’institution elle-même. Pour les populations du Mayo-Sava, le président de l’Assemblée nationale, c’était lui. Ça l’avait toujours été, depuis aussi loin que beaucoup d’entre eux pouvaient se souvenir.
Les autorités administratives présentes — préfets, sous-préfets, responsables locaux — avaient revêtu leurs plus beaux atours pour l’occasion. Les chefs traditionnels de la région étaient là, représentant la continuité d’un ordre coutumier que Cavaye lui-même allait désormais rejoindre pleinement, en tant que chef de 1er degré des Mada, titre qu’il avait reçu en 2025 et qu’il allait dorénavant exercer à temps plein. Entre le pouvoir moderne de la République et le pouvoir ancestral de la chefferie, l’homme avait toujours navigué avec une aisance qui forçait l’admiration — et ce jour-là, à Maroua-Salak, les deux mondes se retrouvaient réunis pour l’accueillir.
Le convoi vers Mada : une route transformée en haie d’honneur
Du tarmac de Maroua-Salak à Mada, la route traverse ce que l’Extrême-Nord a de plus vrai et de plus beau : des plaines semi-arides où la végétation se bat contre la sécheresse, des collines rocheuses aux teintes ocres qui surgissent à l’horizon, des villages de maisons basses dont les habitants étaient sortis sur le bord de la route pour voir passer le cortège.
Le convoi — voitures noires, motards d’escorte, véhicules des autorités — avançait lentement, presque solennellement, comme si la route elle-même méritait d’être savourée. Des vidéos largement diffusées sur les réseaux sociaux montrent ce long défilé motorisé progressant sur le bitume bordé de présences humaines, dans un silence entrecoupé de klaxons et de cris de joie.
Les habitants des villages traversés n’avaient pas attendu d’être convoqués. La nouvelle du retour de Cavaye avait circulé depuis plusieurs jours dans la région, portée par le bouche-à-oreille, les téléphones, les réseaux des militants du RDPC et les relais des chefferies traditionnelles. Chacun voulait voir passer l’ancien président. Chacun voulait pouvoir dire, un jour, à ses enfants : « J’étais là quand il est rentré ».
Il y a dans ces moments une conscience collective du fait historique — la certitude partagée que ce qui se passe ne se reproduira pas, qu’on assiste à quelque chose d’unique, et que la présence physique au bord de cette route vaut mieux que toutes les descriptions qu’on pourra en faire après coup.
À mesure que le convoi approchait de Mada, la densité humaine augmentait. Les préparatifs avaient été intenses depuis plusieurs jours — les chants répétés, les tenues préparées, les espaces aménagés pour l’accueil. Rien n’avait été laissé au hasard, et pourtant rien ne semblait artificiel. L’émotion qui régnait n’était pas celle des cérémonies fabriquées. Elle était celle des retrouvailles vraies, entre un homme et sa terre, entre un fils et les siens, entre un passé glorieux et un présent apaisé.
Mada : le héros revient chez lui
Quand Cavaye Yeguie Djibril est entré dans Mada, le village natal qu’il avait quitté des décennies plus tôt pour gravir un à un les échelons de la République camerounaise, quelque chose s’est accompli. L’homme de 86 ans — celui qui avait présidé 167 sessions parlementaires, traversé les crises politiques des années 1990, survécu aux reconfigurations successives du paysage institutionnel camerounais, et accompagné trente-quatre ans du règne de Paul Biya depuis le perchoir — posait enfin ses pieds sur la terre rouge de son enfance avec le statut que les siens lui avaient toujours réservé dans leur cœur : celui d’un héros.
Le terme n’est pas galvaudé. Dans une région de l’Extrême-Nord longtemps perçue comme périphérique dans la géographie du pouvoir camerounais, avoir l’un des siens à la présidence d’une institution constitutionnelle pendant plus de trois décennies représente une forme de victoire collective. Cavaye n’était pas seulement leur député, ni seulement leur chef traditionnel. Il était la preuve que Mada existait sur la carte politique du Cameroun, que le Mayo-Sava comptait, que les fils des Kirdi des collines pouvaient tenir les rênes d’une chambre parlementaire aux côtés des plus grandes figures de la République.
Il y a une logique profonde dans ce retour. Cavaye Yeguie Djibril n’est pas simplement un ancien président d’assemblée nationale qui part à la retraite dans son village. Il est, depuis 2025, le chef de 1er degré des Mada — titre traditionnel qui fait de lui l’autorité coutumière suprême de sa communauté. En rentrant à Mada le 11 avril 2026, il ne quitte pas le pouvoir : il en change de nature. Du pouvoir institutionnel, républicain, constitutionnel — celui qui s’exerce depuis un palais de Yaoundé au nom de la loi — il passe au pouvoir ancestral, communautaire, enraciné — celui qui s’exerce depuis un village au nom de la tradition et de la mémoire collective.

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