Signé le 10 mai 2026 en marge du Sommet Africa Forward à Nairobi, le partenariat stratégique entre le géant marseillais du transport maritime et les autorités kenyanes consacre l’une des offensives africaines les plus ambitieuses du secteur privé français. Derrière la cérémonie de State House, c’est une bataille de long terme pour le contrôle des corridors logistiques d’une région en pleine explosion commerciale.
Mombasa, chantier prioritaire
Le Port de Mombasa est, à bien des égards, le poumon économique du Kenya et au-delà, le verrou logistique de toute l’Afrique de l’Est intérieure. Par ses quais transitent non seulement les marchandises kenyanes, mais aussi l’essentiel des importations et exportations de l’Ouganda, du Rwanda, du Burundi, du Soudan du Sud et d’une partie orientale de la République démocratique du Congo. Ce sont des nations enclavées, sans accès direct à la mer, dont la compétitivité économique dépend structurellement de l’efficience du port kenyan.
Or, avec un trafic annuel de 2,1 à 2,3 millions d’équivalents vingt pieds (EVP), Mombasa fonctionne depuis plusieurs années à la limite de ses capacités. Les congestions y sont récurrentes, les délais de transit elevés, et les coûts logistiques — parmi les plus importants d’Afrique subsaharienne — pèsent directement sur la compétitivité des exportateurs de thé, de fleurs et de produits horticoles qui font la réputation commerciale du pays.
L’accord signé avec CMA CGM vise précisément à desserrer ce goulot. La joint-venture constituée entre le groupe marseillais et la Kenya Ports Authority prévoit la modernisation d’un terminal à conteneurs existant et la construction de nouvelles capacités capables d’accueillir les porte-conteneurs de nouvelle génération — des géants des mers, dits post-Panamax, que les quais actuels ne peuvent pas recevoir. Des grues dernier cri, des zones de stockage étendues, une profondeur de rade augmentée : l’ensemble vise à hisser Mombasa au rang des grandes plateformes de transbordement de l’océan Indien.
La connexion multimodale est au cœur du projet. L’accord prévoit une articulation renforcée entre le port et le Standard Gauge Railway (SGR), la ligne ferroviaire moderne reliant Mombasa à Nairobi — construite par la Chine, dont la présence dans les infrastructures kenyanes constitue précisément le paysage concurrentiel dans lequel CMA CGM s’inscrit. CEVA Logistics, filiale terrestre du groupe, sera mobilisée pour intégrer le segment maritime aux solutions de distribution intérieure. Une extension vers le port de Lamu, point d’entrée stratégique sur le couloir LAPSSET qui doit à terme relier le Kenya à l’Éthiopie et au Soudan du Sud, est également envisagée dans le périmètre du partenariat.
La méthode Saadé en Afrique
Pour comprendre ce que représente l’accord de Nairobi, il faut le replacer dans la trajectoire africaine de CMA CGM sous la direction de Rodolphe Saadé, qui a pris la tête du groupe en 2017 à la mort de son père Jacques Saadé, fondateur de l’entreprise. C’est lui qui a signé à State House, en présence des deux chefs d’État, un geste qui dit beaucoup sur le niveau d’importance stratégique que le groupe attache à cet accord.
Depuis une dizaine d’années, CMA CGM a engagé une diversification profonde de son modèle. Le groupe ne se contente plus de transporter des conteneurs d’un port à l’autre : il investit dans les terminaux portuaires, dans la logistique terrestre, dans l’aérien (il a acquis plusieurs compagnies cargo) et dans le numérique de la chaîne d’approvisionnement. En Afrique, cette stratégie intégrée s’est traduite par une présence croissante dans les ports de la façade atlantique — Kribi au Cameroun, Lekki au Nigeria, Abidjan en Côte d’Ivoire — avant de se tourner vers la façade orientale.
L’accord de Mombasa marque une étape décisive dans cette logique. Il s’agit de l’investissement africain le plus important jamais consenti par le groupe, et l’un des plus significatifs du secteur maritime privé sur le continent en 2026. En entrant dans la gouvernance opérationnelle du premier port d’Afrique de l’Est via une joint-venture, CMA CGM acquiert non seulement une position commerciale, mais un pouvoir de structuration des flux régionaux : qui passe par Mombasa, à quel coût, selon quel calendrier.
Pour le Kenya, la mobilisation de 700 millions d’euros de capitaux privés français sur des infrastructures que l’État n’aurait pu financer seul à ce rythme représente un levier de développement direct. La création d’emplois via des constructions, des opérations portuaires, de la logistique et formation mais surtout, l’effet multiplicateur sur le tissu économique environnant constituent les retombées immédiates attendues.
La pression de la concurrence
CMA CGM n’arrive pas dans un espace vide. Mombasa est depuis longtemps une cible des investisseurs portuaires, et la concurrence y est à la fois commerciale et géopolitique. La Chine y a déjà posé ses pions : via le financement du SGR, mais aussi via des opérateurs d’État comme China Merchants Port Holdings, présent dans plusieurs infrastructures portuaires africaines. L’arrivée renforcée du groupe français peut être lue comme un acte de rééquilibrage, ce que les chancelleries occidentales appellent désormais le « dé-risking » des infrastructures critiques.
DP World, le géant émirati de la logistique portuaire, opère pour sa part des terminaux dans plusieurs pays est-africains, dont Berbera en Somaliland et des actifs en Tanzanie. La bataille pour Mombasa a donc une dimension continentale : il s’agit de savoir quel opérateur structurera le principal hub de transbordement de la région au moment où le commerce africain, tiré par l’intégration progressive du marché intérieur continental via la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), est appelé à croître fortement.
Les routes maritimes mondiales ajoutent une dimension supplémentaire. Depuis que les tensions en mer Rouge ont poussé une partie du trafic maritime mondial à contourner le cap de Bonne-Espérance, les ports de l’océan Indien ont vu leur attractivité stratégique se renforcer brutalement. Mombasa bénéficie directement de ce reroutage. Disposer d’une concession renforcée dans ce port, dans ce contexte précis, n’est pas un calcul de circonstance, c’est un pari sur la géographie du commerce mondial des prochaines décennies.
Un modèle en accélération
Ce que l’accord de Nairobi révèle, in fine, c’est moins la capacité de CMA CGM à investir que son ambition de changer de nature. Le groupe, fondé en 1978 à Marseille comme une compagnie de transport maritime méditerranéen, est aujourd’hui le troisième armateur mondial de conteneurs, avec une flotte de plusieurs centaines de navires et une présence dans plus de 160 pays. Mais depuis une décennie, il cherche à devenir un intégrateur logistique global capable de prendre en charge un colis depuis la sortie d’usine jusqu’à la livraison finale, en passant par tous les modes de transport.
En Afrique, ce modèle intégré trouve un terrain particulièrement fertile. Le continent cumule des déficits infrastructurels massifs, une croissance démographique et urbaine qui génère une demande logistique en accélération, et des États qui, de plus en plus, cherchent des partenaires privés capables d’engager des capitaux là où les finances publiques ne suffisent pas. CMA CGM répond à cette équation avec une proposition claire : des investissements lourds, une expertise opérationnelle et un réseau mondial au service des exportateurs locaux.
L’accord kenyan, premier de cette envergure sur la façade orientale du continent, devrait faire école. D’autres pays de la région comme la Tanzanie, la Mozambique ou Madagascar observent ce qui se construit à Mombasa. Pour Rodolphe Saadé, qui a fait de l’Afrique l’un des axes prioritaires de la stratégie de croissance du groupe pour la prochaine décennie, Nairobi n’était pas une étape sur un agenda présidentiel. C’était une déclaration d’intention.

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