C’est peut-être sa dernière tournée africaine avant la fin de son mandat. Emmanuel Macron a posé pied à Nairobi le 10 mai dans une posture de rupture assumée, pour préparer, aux côtés du président kenyan William Ruto, l’ouverture du Sommet Africa Forward, premier grand rendez-vous Afrique-France jamais organisé en territoire anglophone. Avant même que le forum ne s’ouvre officiellement, la journée d’avant-sommet a dressé le décor d’un partenariat revendiqué comme inédit : bilatéral, chiffré, et délibérément désentimentalisé.
Nairobi avant le forum
La veille d’un sommet se lit souvent mieux que le sommet lui-même. Pendant que Nairobi finissait de se préparer à accueillir quelque trente chefs d’État et près de deux mille acteurs économiques, c’est à State House que se jouait, le 10 mai, l’essentiel de la séquence diplomatique. Emmanuel Macron y a été reçu par William Ruto avec les honneurs complets : hymnes nationaux, signature du livre d’or, photos officielles. Le protocole, classique. Le contenu, beaucoup moins.
Les deux présidents ont enchaîné des réunions bilatérales privées avant de rejoindre la salle de signature pour une cérémonie qui constituera, à terme, le socle concret du sommet. Onze accords ont été paraphés, couvrant des secteurs aussi variés que le transport ferroviaire, l’énergie renouvelable, le numérique, la logistique portuaire et l’enseignement supérieur. Le tout suivi d’une conférence de presse conjointe où les deux chefs d’État ont tenu à donner le ton politique général de l’événement.
Cette journée du 10 mai a ainsi fonctionné comme un sas : entre les discours de principe et les engagements opérationnels, entre le symbole géopolitique que représente le choix du Kenya et les projets dont les montants, pour certains, se comptent en centaines de millions d’euros. Une mise en scène de la relation bilatérale, certes, mais une mise en scène adossée à du concret.
L’agenda parallèle n’a pas manqué. Macron a eu des échanges en marge avec plusieurs dirigeants africains présents, dont le président gabonais Brice Oligui Nguema. Un pavillon Innovation & création sociale a également été animé à Strathmore University, mobilisant jeunes entrepreneurs et représentants de la société civile — avant-goût du Business Forum qui s’ouvre ce 11 mai.
Onze accords, plusieurs centaines de millions
Les chiffres, en pareille circonstance, portent leur propre signification. Les onze accords signés le 10 mai représentent des investissements estimés à plusieurs centaines de millions d’euros, avec une forte mobilisation du secteur privé français. L’accent est mis sur des projets à impact direct et mesurable, ceux dont Macron a dit qu’ils rendraient l’énergie « moins chère et plus fiable » pour les Kenyans.
Le transport urbain figure en bonne place : la modernisation du Nairobi Commuter Rail, ligne U-20, est évaluée à environ 83 millions d’euros pour la réhabilitation de la gare centrale et les extensions vers Syokimau, Embakasi, Ruiru et Kikuyu. L’objectif affiché est la décongestion d’une métropole de plus de cinq millions d’habitants, dont les embouteillages constituent un frein structurel à la productivité.
L’énergie constitue le deuxième pilier. Un nouveau National Electricity Control Center sera construit ; le barrage de Masinga, qui alimente une partie significative du pays, sera rénové. L’extension du parc éolien de Kipeto est prévue pour ajouter 100 mégawatts supplémentaires, pour un montant d’environ 250 millions de dollars. Une coopération sur les combustibles d’aviation durables (SAF) et une clause sur l’usage pacifique de l’énergie nucléaire complètent le volet énergétique.
Le numérique et la logistique représentent les deux autres chantiers structurants. Une autoroute numérique nationale en fibre optique, assortie d’engagements sur la cybersécurité et les services publics dématérialisés, a été actée. Sur le front portuaire, CMA CGM entre dans un partenariat stratégique évalué aux alentours de 700 millions d’euros pour renforcer les capacités de traitement de conteneurs, un accord qui positionne directement la France dans la bataille logistique que se livrent les grandes puissances pour le contrôle des routes commerciales est-africaines.
L’accord sur le thé violet kenyan — variété endémique dont la France s’engage à soutenir la promotion et l’exportation — a pu paraître anecdotique à côté de ces masses financières. Il n’en est pas moins emblématique : il illustre la dimension commerciale assumée d’un sommet qui revendique ouvertement de ne plus se construire sur la seule rhétorique de la solidarité.
La parole présidentielle
La conférence de presse conjointe a été, de loin, le moment le plus dense sur le plan politique. Les deux présidents s’y sont exprimés avec une franchise inhabituelle dans ce type d’exercice, et Emmanuel Macron notamment a multiplié les formules qui tranchent avec la langue de bois diplomatique ordinaire.
C’est sur la question du « pré carré » que la déclaration française a été la plus directe. Interrogé sur la signification du choix d’un pays anglophone pour accueillir ce sommet, Macron a répondu sans détour : « L’ère du pré carré français en Afrique francophone est terminée depuis 2017. Moi aussi, je regarde devant. On a tout changé ces dix dernières années. Je n’ai jamais pris l’Afrique francophone comme un pré carré» . Une formule qui constitue à la fois une défense de son bilan et un signal adressé aux partenaires africains qui, depuis le Sahel, ont structuré une part de leur discours souverainiste contre l’influence française.
Sur la situation en Afrique de l’Ouest, le président français a choisi une rhétorique de distinction : la France peut « diverger avec des gouvernements », a-t-il dit, mais « ne diverge jamais avec les peuples ». Une manière de maintenir une critique implicite des presidences sahéliennes — et de la transition malienne en particulier, à laquelle il a fait directement référence — tout en refusant de couper les ponts avec les sociétés civiles concernées. Sur l’Algérie, il a exprimé l’espoir d’une « reprise » des relations à la faveur de la visite récente de la ministre déléguée aux Armées.
William Ruto, de son côté, a fait du sommet le symbole d’un rééquilibrage revendiqué. Ce rendez-vous représente, selon lui, « un tournant historique » vers un partenariat « équilibré, orienté action et résultats ». Il a rappelé que la France est un partenaire du Kenya depuis l’indépendance de 1963, et que la relation entre les deux présidents est « spéciale », avant d’appeler à une réforme de l’architecture financière internationale et à un rôle accru des financements privés dans le développement africain.
Les deux dirigeants ont conclu sur un registre convergent : l’Afrique n’est plus seulement un continent de défis, mais de solutions et d’opportunités. Une formule rodée dans les cénacles du développement mais qui, dans ce contexte, s’appuie cette fois sur des accords signés et des montants engagés.
Un sommet au carrefour des équilibres
Le choix du Kenya pour accueillir Africa Forward n’est pas neutre. Il consacre Nairobi comme hub diplomatique de l’Afrique orientale et anglophone, dans un moment où Paris cherche à redéfinir sa présence sur un continent dont les équilibres ont profondément bougé. L’exclusion progressive de la France du Sahel — Mali, Burkina Faso, Niger — oblige à une reconfiguration géographique et idéologique de la stratégie africaine française. Ce sommet en est l’expression la plus formalisée à ce jour.
Le format retenu — 30 à 35 chefs d’État, 1 500 à 2 000 acteurs économiques et représentants de la société civile — signale aussi une volonté de dépasser le huis clos intergouvernemental pour intégrer d’autres interlocuteurs : entrepreneurs, innovateurs, jeunes. Le Business Forum qui s’ouvre ce 11 mai sous l’intitulé « Inspire and Connect » en est l’illustration directe.
La question des grands équilibres géopolitiques n’a pas été absente de la conférence de presse. Macron a abordé la crise du détroit d’Ormuz, dont l’instabilité, selon Ruto, fait déjà grimper les prix du carburant de 20 à 30 % sur le continent. Le président français s’est prononcé contre tout blocus, qu’il soit américain ou iranien et pour la défense inconditionnelle de la liberté de navigation. Un positionnement qui illustre combien Africa Forward dépasse le cadre strictement bilatéral pour s’inscrire dans une lecture globale des interdépendances économiques.
Reste que le bilan de cette journée du 10 mai s’apprécie d’abord à l’aune de ses accords. Onze textes paraphés, des milliards mobilisés sur des secteurs stratégiques, et une parole présidentielle française qui, pour une fois, n’a pas esquivé les questions qui fâchent. C’est sur cette base que le sommet Africa Forward a officiellement débuté ce 11 mai et que ses engagements, demain, seront évalués.
Afrik-Inform / Constantin Gonnang/ Nairobi, 11 mai 2026

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