Quarante-huit heures après le limogeage d’Ousmane Sonko de la Primature, le Sénégal n’en a pas fini avec les secousses. Ce dimanche 24 mai 2026, El Malick Ndiaye a annoncé sa démission de la présidence de l’Assemblée nationale, le suppléant de l’ancien PM Ismaila Wone a renoncé à son siège de député en faveur de Sonko, et une convocation de séance plénière pour le mardi 26 mai a été signée par le premier vice-président Dr Ismaïla Diallo. À l’ordre du jour : la réintégration du député Ousmane Sonko et l’élection d’un nouveau président de l’Assemblée nationale. La mécanique est enclenchée. Afrik-Inform, qui avait exploré cette hypothèse dans ses précédentes analyses, peut le confirmer : le Sénégal se trouve ce soir dans une situation institutionnelle sans précédent dans son histoire républicaine. Le pays n’a ni Premier ministre, ni gouvernement, ni président de l’Assemblée nationale.
El Malick Ndiaye : la démission d’un lieutenant loyal
Pour mesurer le poids de ce départ, il faut d’abord savoir qui est El Malick Ndiaye. Né le 23 juillet 1982 à Dahra Djolof, logisticien de formation diplômé de l’Université Paris-Dauphine, il a fait ses premières armes professionnelles comme chef de département des activités portuaires chez le géant minier français Eramet avant de rejoindre le Pastef dès 2015, un an seulement après sa fondation par Ousmane Sonko. Secrétaire national à la communication puis porte-parole officiel du parti, il s’est imposé durant les années de répression comme la voix médiatique du projet souverainiste, arrêté et inculpé à plusieurs reprises en 2023 pour diffusion de fausses nouvelles et actes de nature à troubler l’ordre public. Ces épreuves judiciaires partagées l’ont installé dans le premier cercle de la Cité Keur Gorgui, aux côtés de Sonko, pendant les heures les plus sombres du parti.
Après l’alternance d’avril 2024, il est nommé ministre des Infrastructures et des Transports dans le premier gouvernement Sonko, avant d’être propulsé au perchoir le 2 décembre 2024, élu président de l’Assemblée nationale avec 134 voix. À 42 ans, il entre alors dans l’histoire comme le plus jeune président de l’institution parlementaire sénégalaise. Dix-huit mois plus tard, c’est depuis ce même perchoir qu’il rend les clés, dans un message sobre qui évoque « une décision procédant d’un choix personnel, guidé avant tout par ma conception des institutions, de la responsabilité publique et de l’intérêt supérieur de la Nation ». À Dakar, personne n’est dupe de la mécanique derrière cette formule soigneusement construite.
La démission d’El Malick Ndiaye, intervenant quarante-huit heures à peine après le limogeage de Sonko, ne relève pas du hasard de calendrier. Elle s’inscrit dans une séquence coordonnée dont la logique est lisible : libérer le perchoir pour permettre à l’ancien Premier ministre d’y opérer un retour fracassant, déplaçant ainsi le centre de gravité du camp Sonko de la Primature, soumise au pouvoir de décret du président, vers le Parlement, où la légitimité se tire du suffrage populaire et d’une majorité de 130 députés sur 165.
La mécanique institutionnelle : comment Sonko peut prendre le perchoir
Le chemin juridique qui mène Sonko vers la présidence de l’Assemblée nationale est balisé par le droit sénégalais avec une précision qui ne laisse guère de place à l’improvisation. Premier jalon : la réintégration comme député. Lors des législatives de fin 2024, Sonko conduisait la liste nationale du Pastef et a été régulièrement élu député. Sa nomination à la Primature avait déclenché l’incompatibilité prévue par l’article 54 de la Constitution, le contraignant à céder son siège à son suppléant. Le limogeage du 22 mai 2026 lève automatiquement cette incompatibilité. La loi organique portant fonctionnement de l’Assemblée nationale est sans ambiguïté : un député quittant ses fonctions ministérielles reprend de plein droit son siège, renvoyant son suppléant sur le banc des remplaçants.
Ce verrou vient précisément de sauter ce dimanche. Le député suppléant Ismaila Wone a publiquement renoncé à son siège en ces termes : « Par un décret on pense vous anéantir, par le suffrage les Sénégalais vous remettent dans le jeu. Votre siège est là, cher Leader Ousmane Sonko, bien au chaud. Honoré d’avoir été votre suppléant ». La voie parlementaire est donc juridiquement ouverte. Second jalon : l’élection au perchoir. La convocation signée ce dimanche par le premier vice-président Dr Ismaïla Diallo fixe la séance plénière au mardi 26 mai à 9 heures, avec deux points à l’ordre du jour : la réintégration du député Ousmane Sonko et l’élection du nouveau président de l’Assemblée nationale.
L’arithmétique est sans suspense. Pour être élu au perchoir, la majorité absolue des suffrages exprimés est requise, soit 83 voix sur 165. Avec 130 députés disciplinés, le Pastef n’a besoin d’aucune coalition pour imposer son candidat. Si Sonko dépose sa candidature mardi matin, son élection sera, selon les termes mêmes du droit constitutionnel sénégalais, une formalité administrative.
Le séisme constitutionnel : deuxième personnage de l’État
Si ce scénario se réalise, le Sénégal bascule dans une configuration institutionnelle inédite dont les implications dépassent largement la simple question du perchoir. En vertu de l’article 39 de la Constitution sénégalaise, le président de l’Assemblée nationale est la deuxième personnalité de l’État, et c’est lui qui assure l’intérim de la présidence de la République en cas de vacance du pouvoir. Autrement dit, Ousmane Sonko, limogé vendredi soir par Bassirou Diomaye Faye, pourrait se retrouver dès mardi dans la position constitutionnelle de successeur désigné du président qui vient de le révoquer.
La différence fondamentale entre la Primature et le perchoir est d’ordre politique autant que juridique. À la Primature, Sonko était nommé et révocable par décret présidentiel, comme le décret n°2026-1128 vient de le démontrer de la manière la plus brutale. À la tête de l’Assemblée nationale, il tirerait sa légitimité du suffrage populaire et du vote de ses pairs députés. Le président de la République n’a aucun pouvoir de révoquer le président de l’Assemblée nationale. Ce déplacement institutionnel transforme une défaite exécutive en reconquête législative, installant une forme de cohabitation de combat au sommet de l’État sénégalais.
Les réactions ne se sont pas fait attendre. Le journaliste Birama Thior a dénoncé une tentative de « provoquer une crise institutionnelle majeure », estimant que l’installation de Sonko au perchoir serait « illégale ». Son confrère Ibrahima Lissa Faye a, lui, fustigé sur les réseaux sociaux des acteurs qui « jouent avec l’État et les institutions de la République pendant que les Sénégalais sont préoccupés par la Tabaski », qualifiant la séquence de « malsaine ». Ces voix critiques soulignent la ligne de fracture politique que cette manœuvre creuse davantage dans un pays déjà sous tension institutionnelle.
Un vide au sommet de l’État, une République en suspens
Ce dimanche soir, le tableau institutionnel sénégalais est d’une densité que l’histoire politique du pays a rarement connue. Le Sénégal n’a pas de Premier ministre depuis le décret du 22 mai. Il n’a pas de gouvernement. Il n’a plus de président de l’Assemblée nationale depuis la démission d’El Malick Ndiaye. Trois piliers de l’architecture exécutive et législative sont simultanément vacants ou en transition, dans un pays qui s’apprête à célébrer la Tabaski et dont les citoyens ordinaires suivent ces convulsions institutionnelles avec une mélange de fascination et d’inquiétude.
Le président Bassirou Diomaye Faye, qui pensait reprendre le contrôle absolu de l’exécutif en signant le décret n°2026-1128, se retrouve face à une recomposition du jeu politique qu’il n’avait peut-être pas entièrement anticipée dans son calendrier. En enlevant Sonko de la Primature, il a peut-être ouvert la porte à un Sonko président de l’Assemblée nationale, constitutionnellement irrévocable et institutionnellement son égal dans la hiérarchie de l’État. La séance plénière du mardi 26 mai dira si cette hypothèse devient réalité. Ce que l’on peut dire dès ce soir, c’est que le Sénégal entre dans une semaine qui fera date.

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