Face à une vague de crimes sexuels qui ne faiblit pas, le Conseil de l’Ordre des avocats sort de sa réserve. Signé le 29 mai 2026 par le Bâtonnier Me Éric Mbah, un communiqué officiel annonce la création d’une cellule juridique dédiée à l’assistance, au conseil et à la défense des enfants victimes d’abus sexuels — une première dans l’histoire du barreau camerounais.
Une profession qui prend les armes
L’école. La maison. Le quartier. Ces espaces qui définissent l’enfance camerounaise sont devenus, au fil des mois, des lieux de prédation. Le Barreau du Cameroun a choisi de ne plus se contenter de constater. Dans un communiqué en quatre pages rendu public le 29 mai 2026, le Conseil de l’Ordre annonce la mise sur pied d’une cellule spéciale chargée d’assister, de conseiller et de défendre les victimes de viols d’enfants à travers le territoire national. Cette décision, portée par la voix du Bâtonnier de l’Ordre Me Éric Mbah, marque une rupture nette dans la posture d’une institution juridique longtemps cantonnée à ses rôles traditionnels.
Le dispositif ne se limite pas à une déclaration d’intention. La cellule est déjà composée : elle est présidée par Maître Memong Philippe Olivier, avocat à Yaoundé et représentant du Bâtonnier pour les régions du Centre, du Sud et de l’Est. Le rapporteur en est Maître Zangue Serges Martin, avocat à Douala et Secrétaire de l’Ordre. Parmi les membres figurent Maître Mbuyah Gladys Fri épse Luku, avocate à Mutenguéné et présidente de la Commission des affaires sociales du Barreau, Maître Tchakounte Charlotte, avocate à Douala et présidente de la Commission anti-corruption, Maître Nkongme Dorcas Mirette, vice-présidente de la Commission des droits de l’homme, et Maître Njie Jude Mokom, délégué spécial du Bâtonnier pour la région du Nord-Ouest.
Cette architecture soigneusement construite dit quelque chose d’important : le Barreau ne crée pas un symbole, il crée un outil. La cellule aura pour mission de contacter directement les familles des victimes, d’assurer le suivi des dossiers jusqu’à l’aboutissement des procédures judiciaires, et d’adjoindre, chaque fois que nécessaire, des avocats supplémentaires désignés par le président. Le nombre de téléphone WhatsApp mis à disposition — le (+237) 654 815 610 — transforme cette cellule en point de contact concret pour des familles souvent démunies face à la complexité judiciaire.
Ce qui donne à cette initiative sa densité particulière, c’est le contexte dans lequel elle émerge. Le communiqué du Barreau ne sort pas du vide : il répond à une accumulation de faits qui ont fini par saturer le seuil de tolérance de la société camerounaise. Des affaires précises, documentées, ont conduit l’institution à franchir ce pas. Leur énumération, dans le texte officiel, a valeur de réquisitoire.
Le Barreau prend également position sur une pratique qui gangrène la chaîne judiciaire dans ce type d’affaires : les arrangements à l’amiable. L’institution les dénonce sans ambiguïté, rappelant que l’innocence, la pureté et l’intégrité physique et morale des enfants sont des vertus hors commerce. Plus significatif encore : le Conseil de l’Ordre avertit qu’il « n’hésitera pas à tenir pour complices les parents qui s’aventureraient dans de telles transactions » . Un avertissement solennel, adressé à des familles qui, sous la pression sociale ou économique, ont parfois choisi le silence contre espèces sonnantes.
Une série noire qui a précipité l’action
Les faits cités dans le communiqué du Barreau forment un tableau saisissant. Un certain Sieur Materne Rameaux Abomo Ngono, se prévalant de sa qualité d’enseignant, aurait abusé d’une quinzaine d’enfants âgés de 4 à 14 ans au quartier Meyo, dans l’arrondissement de Yaoundé IV. Le même document évoque le cas d’une fillette de 3 ans, élève dans une école du quartier Odza à Yaoundé, victime présumée d’un viol qui a déclenché des manifestations publiques aux abords de l’établissement le 28 mai 2026. Le même jour, une adolescente de 14 ans aurait été violée par son enseignant à Douala, au lieu-dit PK14, tandis qu’un autre individu était passé à tabac par la foule à Bangangté pour avoir abusé d’une fillette de 10 ans qu’il ciblait depuis son école.
Dans la région du Nord-Ouest, département de Momo, un septuagénaire mis en cause pour le viol d’une jeune fille de 14 ans aurait tenté d’acheter son impunité en remettant à la tante de la victime la somme de 30 000 francs CFA. La figure de Divine Mbarga Atangana traverse le communiqué comme une ombre tutélaire. Partie réviser ses leçons chez un camarade de classe, cette enfant de 11 ans a été retrouvée morte le 19 mars 2026, vraisemblablement violée et assassinée par le père de son ami qui aurait utilisé son propre fils, du même âge, pour faire le guet.
Ces affaires ne sont pas isolées. Elles s’inscrivent dans une dynamique nationale que le gouvernement lui-même a été contraint d’admettre lors d’une conférence de presse exceptionnelle tenue le 1er juin 2026 à Yaoundé. Le ministre de la Communication René Emmanuel Sadi, entouré de Marie Thérèse Abena Ondoa, Pauline Irène Nguene, ainsi que des représentants du ministère de la Justice, de la Délégation générale à la Sûreté nationale et du Secrétariat d’État à la Défense, a reconnu publiquement que le Cameroun faisait face à une hausse dramatique des cas de féminicides, de viols, d’infanticides et de violences contre les enfants.
Les statistiques présentées ce jour-là ont frappé les esprits. Entre 2023 et le premier trimestre 2026, plus de 200 féminicides ont été recensés : 50 en 2023, 67 en 2024, 77 en 2025, et déjà 26 cas lors des seuls trois premiers mois de 2026. Sur les violences faites aux enfants, les chiffres sont tout aussi éloquents : 850 enfants recensés comme victimes d’agressions sexuelles ou de violences psychologiques en 2026, dont 722 filles et 128 garçons. Des données qui transforment ce qui pouvait passer pour une série de faits divers en un véritable problème de santé publique et de sécurité nationale.
Le Barreau, dans son communiqué, pointe une défaillance systémique que les statistiques gouvernementales confirment en creux : la légèreté avec laquelle les prédateurs sexuels se retrouvent libres après de brefs séjours en garde à vue ou en détention préventive. L’institution exhorte l’ensemble des acteurs de la chaîne judiciaire pénale à maintenir une ligne ferme et à appliquer des sanctions à la hauteur de la gravité des actes commis.
L’école en première ligne
Le communiqué du Barreau porte un constat qui dépasse la simple indignation : l’école camerounaise, espace de confiance par excellence, est en voie d’être infiltrée par des prédateurs sexuels. Cette affirmation, formulée en des termes volontairement forts dans le texte officiel, traduit une réalité documentée par plusieurs des affaires citées. Des enseignants mis en cause, une fillette de 3 ans agressée dans son école, une adolescente ciblée depuis sa salle de classe : le schéma se répète avec une régularité alarmante.
Face à ce constat, le Barreau formule une exigence précise à l’adresse du ministère de l’Éducation de base et de celui en charge des enseignements secondaires : renforcer le dispositif d’enquête de moralité lors du recrutement des enseignants, en particulier dans les établissements privés. L’institution plaide pour une synergie entre ces deux départements ministériels et celui chargé des affaires sociales, dans le but de renforcer la communication et la sensibilisation des enfants sur ces dangers.
Cette demande n’est pas anodine. Elle soulève implicitement la question des failles dans les procédures de vérification des antécédents qui permettent à des individus aux profils douteux d’accéder aux enfants sous couvert d’une fonction éducative. Dans un pays où le secteur privé de l’enseignement s’est massivement développé ces deux dernières décennies, souvent avec des mécanismes de contrôle insuffisants, l’interpellation du Barreau prend une résonance particulière.
Le Conseil de l’Ordre adresse par ailleurs un message spécifique aux professionnels des médias. Journalistes, influenceurs et hommes de médias sont invités à faire preuve d’un professionnalisme constant dans le traitement de ces affaires, en veillant particulièrement à « protéger l’image des enfants victimes ». La recommandation vise à épargner à ces mineurs le traumatisme supplémentaire de voir des images compromettantes circuler tout au long de leur vie.
Cette injonction au professionnalisme médiatique intervient dans un contexte où les réseaux sociaux ont contribué à la fois à l’exposition de certaines affaires et à la diffusion d’images et de détails qui auraient dû rester sous scellés. L’équation est délicate : la pression médiatique a parfois contraint les autorités à agir, mais elle a aussi parfois revictimisé des enfants déjà fragilisés. Le Barreau choisit de rappeler cette responsabilité sans opposer information et protection.
C’est un édifice institutionnel inédit que le Barreau du Cameroun tente de bâtir autour de la protection de l’enfance. Une cellule juridique opérationnelle, des exigences adressées à l’exécutif, un appel à la responsabilité des médias, une mise en garde contre les arrangements familiaux complices : l’institution juridique se mue en force de pression civile au nom des plus vulnérables. La question qui demeure ouverte, et que la société camerounaise posera avec insistance dans les mois à venir, est celle de la durée : entre une réaction conjoncturelle dictée par l’émotion collective et un engagement structurel ancré dans la durée, c’est l’avenir de cette cellule qui tranchera.









