Mis en cause par une vidéo virale, le député conteste l’interprétation de la scène du 14 octobre à Bafang. Dans un communiqué, il la replace dans le litige foncier de Djeffa et Mouankeu et réclame des vérifications sur les sommes engagées.
Le député Pierre Kwemo a rendu public ce samedi 24 octobre 2026 un communiqué de presse, référencé 17/P/RF/10-2026, à en-tête de l’Assemblée nationale et du REP-FISCOD. Le texte, signé à Yaoundé, s’intitule « Incident du 14 octobre 2026 à Bafang : rétablissement du contexte des faits et exigence de transparence sur le dossier foncier de Djeffa et Mouankeu ». Trois documents officiels l’accompagnent : une lettre du ministre des Domaines, du Cadastre et des Affaires foncières datée du 27 août 2026, une correspondance du préfet du Haut-Nkam du 14 octobre 2026 et, en doublon, la même page transmise à plusieurs reprises.
Le communiqué répond à une séquence vidéo largement partagée sur les réseaux sociaux. On y voit le garde du corps de l’ancien Candidat à la présidentielle de 2025 arracher de force un document des mains du délégué départemental du MINCAF, Zo’o Joseph Séverin, lors d’un arbitrage réuni à la chefferie supérieure de Bafang. Koaci, dans un article très à charge daté du 23 octobre, affirme que le fonctionnaire a été insulté et malmené sur ordre du député. Camer.be relève de son côté que les images ne disent rien du motif de la scène.
Pierre Kwemo conteste cette lecture. Il dénonce des publications « fondées sur une séquence partielle des événements » et affirme que le garde du corps agissait sur instruction du préfet. Il élargit ensuite le propos à l’ensemble du dossier foncier, qu’il juge devoir être examiné de près.
Une commission, quatre procès-verbaux et un document disputé
Tout part, rappelle le communiqué, d’un arrêté du 18 juillet 2025 par lequel le ministre des Domaines a déclaré d’utilité publique les travaux de création de lotissements communaux au lieu-dit « Djeffa et Mouankeu (axe lourd) ». Le périmètre couvre environ 20 hectares dans la commune de Bafang. Un arrêté préfectoral du 18 septembre 2025 a ensuite désigné les membres de la commission ad hoc chargée du constat et de l’évaluation des biens, parmi lesquels Pierre Kwemo, au titre de député de la localité.
Les travaux de la commission ont débuté le 25 septembre 2026. Elle réunit notamment le préfet du Haut-Nkam, la maire de Bafang, Anne Njonkam, et le parlementaire. Le calendrier initial prévoyait des réunions tous les trois jours pour tenir le délai de quinze jours imparti à la remise des copies. Ces réunions, indique le communiqué, ne se sont pas tenues conformément à ce programme, et le procès-verbal final a été établi sans restitution des travaux en commission. Les membres l’ont néanmoins signé.
Le 14 octobre, le préfet convoque la maire et le député à son bureau. Pierre Kwemo raconte que le chef de service du Domaine de la délégation du MINCAF, secrétaire de la commission, y a présenté les procès-verbaux à la signature « dans une précipitation inouïe ». À la demande de l’autorité administrative, le député dit avoir apposé sa signature après celles du préfet et de la maire, sans lecture intégrale du document.
Le préfet lui demande ensuite de remettre le dossier au ministre, dont un collaborateur avait reçu l’instruction de le recevoir. Le chef supérieur de Bafang n’ayant pas encore signé, le préfet charge le secrétaire de la commission de recueillir sa signature à la chefferie, puis de remettre l’ensemble des procès-verbaux, soit quatre exemplaires : deux pour le MINCAF, un pour la maire, un pour le député.
C’est là que la scène bascule. Pendant que le chef supérieur signe, le délégué départemental, jusque-là absent, arrive et s’oppose à la remise des documents au parlementaire. Informé par téléphone, le préfet ordonne la suspension de l’opération et demande au chef de ne remettre que la copie destinée au député. Au moment où le chef tend cet exemplaire au garde du corps, le délégué intervient pour retenir le document. Selon Pierre Kwemo, le garde du corps recevait un document qui revenait à son employeur, conformément aux instructions du préfet, et ne visait pas la personne du délégué.
Le député ajoute un élément absent des images : avant de tenter de s’emparer des pièces, le délégué l’aurait bousculé au passage en lançant, d’un ton méprisant, que les Bamiléké ont « les problèmes de terrain » à Douala, à Yaoundé et jusque chez eux, avant de conclure : « Vous êtes terribles ! » Il soutient par ailleurs que la vidéo montre le délégué s’accrochant aux documents tout en demandant à ses collaborateurs de filmer plutôt que de l’aider, ce qui établirait, écrit-il, un acte prémédité. Il appelle les médias à un examen intégral des enregistrements et au recueil des témoignages des personnes présentes.
Djeffa et Mouankeu : 12 millions en espèces, 85 millions d’indemnités, des bornes introuvables
Au-delà de l’incident, le communiqué ouvre un second front, celui des chiffres. À la suite de l’arrêté préfectoral, le délégué départemental du MINCAF a adressé à la commune de Bafang un devis de douze millions de FCFA, portant sur les honoraires, frais et débours des travaux à effectuer. Le montant, précise le texte, a été réglé en espèces. Le communiqué ne dit ni qui a reçu la somme ni quels justificatifs ont été remis.
Ce montant est identique à celui qui circule à Bafang depuis la diffusion de la vidéo. Camer.be le présente comme une allégation et non comme un fait établi, et le communiqué du député est, à ce stade, la première source publique à évoquer un devis de cette somme réglé en espèces. Deuxième chiffre : 85 521 311 FCFA. Des indemnisations de cet ordre, concernant une cinquantaine de personnes, ont été évoquées pour une parcelle que le député décrit comme « dépourvue de toute mise en valeur agricole ou immobilière ». Il estime qu’une telle somme appelle une vérification des superficies, des droits indemnisables, de l’identité des bénéficiaires, des méthodes de calcul et des justificatifs techniques et cadastraux. Le communiqué n’indique pas qui a avancé ces propositions.
Troisième point, le terrain. À l’issue d’une descente sur les lieux, il a été constaté, écrit Pierre Kwemo, qu’aucune borne, pourtant facturée, n’avait été implantée sur les superficies concernées, contrairement aux indications du procès-verbal et des plans. Le texte ne précise ni la date de cette descente ni les personnes qui y ont pris part. Le parlementaire réclame aussi un examen de la régularité foncière : titres fonciers irréguliers, procédures de concession provisoire portant sur des dépendances du domaine national engagées par le délégué. Le ministre des Domaines, affirme-t-il, a déjà suspendu la poursuite de ces procédures, qu’il qualifie de « frauduleusement engagées » sur la parcelle déclarée d’utilité publique au profit de la commune.
Dernier volet : le fonctionnement de la commission elle-même. Il demande que soient vérifiées la tenue effective des réunions, la régularité des travaux et les conditions d’établissement, de validation et de signature du document final. Il conclut que sa démarche vise « la transparence, la clarté et la justice », dans le respect des droits coutumiers et pour la défense des intérêts de la commune de Bafang.
Ce que disent les pièces, ce que la presse rapporte, ce qui n’est pas établi
La lettre du ministre Henri Eyebe Ayissi, datée du 27 août 2026 et adressée au délégué départemental du Haut-Nkam, transmet un recours gracieux déposé le 13 août par la maire de Bafang, Anne Njonkam. Ce recours vise l’annulation de l’arrêté du 30 septembre 2024 portant attribution en concession provisoire. Le ministre demande au délégué de surseoir à la procédure de concession de M. Gandjui Ngandeu Louis Hervais, en attendant les résultats d’une mission d’investigation de la Direction des Affaires foncières.
Cette mission, composée de Nadine Nicaise Ayoh Zizie, chef du service des concessions, et d’Antoinette Ngo Bassama, doit se rendre sur un site litigieux de 2 000 m², au lieu-dit Djeffa. La lettre ne mentionne ni le périmètre de 20 hectares ni la commission ad hoc. Le préfet du Haut-Nkam et le sous-préfet de Bafang figurent parmi les destinataires des copies.
Autre pièce, la correspondance du préfet du Haut-Nkam au ministre, datée du 14 octobre 2026, jour de l’incident. Signée de Diyen Jam Lawrence, administrateur civil principal, elle transmet « à titre de compte rendu » le procès-verbal d’évaluation des biens mis en cause. Elle indique que les évaluations ont été menées dans les sites de Djeffa et de Mouankeu « nonobstant quelques difficultés ». Elle ne dit rien de l’épisode de la chefferie.
Les accusations visant le délégué, les propos qui lui sont prêtés, la thèse d’une prémédité et les conditions de signature des procès-verbaux reposent, à ce stade, sur la seule version du député. La séquence intégrale n’a pas été rendue publique. À notre connaissance, ni le délégué départemental, ni le MINCAF, ni la préfecture du Haut-Nkam n’avaient réagi publiquement au moment où ces lignes ont été écrites.









