Politique

RDC| « Ni nécessaire, ni urgent, ni opportun » : la Conference Nationale épiscopale entre en résistance contre la réforme constitutionnelle de Félix Tshisekedi

La crise constitutionnelle congolaise vient de franchir un nouveau seuil. Réunis en assemblée plénière extraordinaire du 18 au 20 juin 2026 à Kinshasa, le Cardinal Fridolin Ambongo et une trentaine d’archevêques et évêques membres de la Conférence épiscopale nationale du Congo ont publié une déclaration intitulée « La Nation est en péril ». Leur verdict sur la réforme constitutionnelle portée par le pouvoir est sans appel : ni nécessaire, ni urgent, ni opportun. Une prise de position qui change profondément l’équilibre des forces dans une crise déjà entachée de sang.

Ce n’est pas une déclaration ordinaire que la CENCO ( Conférence Nationale épiscopale congolais ) a rendue publique ce samedi 20 juin 2026. Fruit d’une assemblée plénière extraordinaire convoquée en urgence face à l’évolution de la situation politique et sécuritaire du pays, le texte porté par le Cardinal Fridolin Ambongo et une trentaine de membres de l’épiscopat congolais constitue l’entrée officielle et frontale de l’Église catholique dans la bataille constitutionnelle qui déchire la RDC depuis des mois. Son secrétaire général, Mgr Donatien Nshole, a résumé la position des évêques lors d’une conférence de presse à Kinshasa avec une formule d’une clarté absolue : « Nous n’y voyons ni la nécessité, ni l’urgence, ni l’opportunité ».

La CENCO va plus loin que la simple mise en garde. Elle appelle le président Félix Tshisekedi à respecter le serment prêté devant la Nation et devant Dieu lors de son investiture, avertissant que toute initiative contraire engagerait sa responsabilité personnelle et historique. Elle exhorte également la communauté internationale à veiller au respect de la Constitution en République démocratique du Congo. Et elle mandate ses propres structures pour amplifier ce message : « Aux ecclésiastiques et agents pastoraux, de faire large diffusion de ce message et d’éveiller, de diverses manières, la conscience de nos fidèles ainsi que celle des hommes de bonne volonté, afin de résister aux manipulations visant le changement de la Constitution », stipule la déclaration.

Ce qui distingue la position de la CENCO de celle d’autres acteurs religieux, c’est sa fermeté. Contrairement à l’Église du Christ au Congo, qui plaide pour un dialogue préalable à toute réforme constitutionnelle, l’épiscopat catholique n’offre pas de porte de sortie négociée. Pour la CENCO, la loi sur l’organisation du référendum adoptée par les deux chambres du Parlement pourrait ouvrir la voie à une remise en cause, en violation de l’ordre constitutionnel, des dispositions verrouillées par l’article 220 de la Constitution , celui qui interdit toute révision du nombre et de la durée des mandats présidentiels. La déclaration est explicite sur les conséquences redoutées : « Tout passage en force dans cette direction comporte d’énormes risques, notamment celui de la balkanisation du pays. Dans un contexte où les rivalités politiques revêtent des connotations ethniques et tribales, le déclenchement d’une nouvelle guerre civile est à redouter » .

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On note également les craintes de l’Église catholique de voir s’effondrer le consensus historique qui régit la vie politique congolaise depuis l’accord de Sun City. Pour l’épiscopat, la priorité absolue doit demeurer la préservation de l’intégrité territoriale et de la cohésion nationale, qualifiant le projet de référendum de « prélude à la balkanisation ».  La CENCO annonce par ailleurs qu’elle communiquera ultérieurement des orientations sur les actions concrètes à entreprendre, une réserve qui dit clairement que cette déclaration n’est qu’un premier acte.

Le poids d’une institution qui peut paralyser un pays

Pour mesurer ce que représente l’entrée de la CENCO dans ce combat, il faut d’abord regarder les chiffres. L’Église catholique en RDC compte environ 65 millions de fidèles, soit entre 45 et 52 % de la population totale du pays. Elle gère environ 60 % des écoles primaires du territoire national, ainsi qu’un grand nombre d’hôpitaux et de structures de santé.Cette emprise sociale, éducative et sanitaire sans équivalent lui confère une capacité de mobilisation que nulle formation politique, aussi bien organisée soit-elle, ne peut égaler sur l’ensemble du territoire congolais.

Le politologue Christian Moleka souligne cet avantage comparatif décisif. « L’Église catholique peut mobiliser sur l’ensemble du pays, ce que d’autres Églises ne sauront pas faire, mais également sa capacité à avoir ce levier diplomatique. Parce que sa voix ne compte pas uniquement dans la rue à Kinshasa mais également par sa capacité, au niveau international, à porter cette question-là ».

La prise de position de la CENCO ne restera pas sans réplique du côté du pouvoir. Le journal Le Phare estime que la déclaration de l’Église catholique tend à blâmer prioritairement les institutions en place à Kinshasa tout en adoptant une posture qu’il qualifie de complaisante face aux agressions extérieures. Le même titre pose la question : « Qui a peur du référendum ? », relayant les arguments des partisans d’une consultation populaire directe. Le Quotidien, relayant les propos d’un cadre de l’UDPS, s’interroge : « L’église peut-elle se substituer à la volonté du peuple ? » Pour Jean Aimé Mbiya Bondo Shabanza, cité par ce journal, certaines prises de position des leaders religieux catholiques semblent contribuer à polariser davantage le débat national.

Ces contre-attaques ne semblent pas ébranler l’épiscopat. La position de l’Église catholique trace une ligne rouge claire face aux velléités politiques de modification constitutionnelle. Et la CENCO n’est pas seule : les Églises protestantes regroupées au sein de l’Église du Christ au Congo, bien que moins catégoriques dans leur opposition, plaident elles aussi pour un dialogue préalable — un alignement partiel qui prive le pouvoir de la neutralité bienveillante qu’il aurait pu espérer de la sphère religieuse dans son ensemble.

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Cette mobilisation religieuse rappelle le rôle joué par la CENCO en 2016, lorsque les évêques catholiques avaient servi de médiateurs dans la crise provoquée par le glissement du mandat de Joseph Kabila, conduisant à la signature de l’accord de la Saint-Sylvestre. Cette expérience a laissé à l’institution un crédit moral considérable dans l’opinion congolaise. En convoquant aujourd’hui une assemblée plénière extraordinaire et en titrant sa déclaration « La Nation est en péril », la CENCO indique clairement qu’elle estime la situation aussi grave qu’en 2016, sinon plus.

Un pays déjà meurtri, une crise qui s’approfondit

Cette nouvelle escalade politique survient dans un contexte déjà lourdement chargé. Le vendredi 12 juin 2026, des violents affrontements avaient éclaté à Kinshasa sur le boulevard Triomphal, lors d’un sit-in de la coalition d’opposition C64. Des militants pro-pouvoir de la « Force du Progrès », milice liée à l’UDPS, avaient chargé les manifestants aux côtés de la police. Plusieurs leaders de l’opposition avaient été blessés, dont Martin Fayulu touché à la tête et Delly Sesanga blessé au pied. Des associations de défense des droits humains avaient évoqué deux corps ramassés sur la chaussée. L’Union Européenne et la Belgique avaient fermement condamné l’usage disproportionné de la force.

Depuis lors, loin de se calmer, la tension ne cesse de monter. L’opposition a d’ores et déjà annoncé une nouvelle mobilisation de rue le 8 juillet prochain, avec un objectif cette fois encore plus radical : demander la démission du président Félix Tshisekedi. Le secrétaire général de l’UDPS accuse l’opposition de vouloir entraîner un soulèvement populaire dans le pays. La loi référendaire, adoptée par l’Assemblée nationale début juin puis par le Sénat le 15 juin, attend désormais la promulgation du président — ou son refus — après avis de la Cour constitutionnelle.

La RDC se trouve ainsi à la croisée de plusieurs crises simultanées : une guerre active à l’Est avec la présence du M23 dans des territoires majeurs du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, une crise constitutionnelle dont l’issue reste indéterminée, des affrontements de rue qui ont déjà fait des blessés graves et des morts selon l’opposition, et désormais une Église catholique qui se met en démineur de la crise.

1 commentaire

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