Un costume sur mesure ou un piège constitutionnel ? Avec la réforme du 29 juin, Ousmane Sonko dessine les contours du pouvoir qu’il espère conquérir en 2029. Ce texte promet des leviers puissants à un éventuel président de son camp, mais il impose aussi des chaînes inédites à l’exécutif, comme l’obligation de lâcher la direction de son parti. Décryptage d’une arme à double tranchant pour le patron de Pastef s’il accède au sommet.
Dans ses « Réflexions sur la paix intérieure » en 1795, Madame de Staël disait qu’« On fait des lois pour l’homme de sa faction, non pour l’homme de tous les temps ; on tourne la loi contre ses ennemis ; on s’entoure de barrières, et on ne voit pas que la barrière tourne, et qu’on s’enferme soi-même » car Il existe, en politique, un exercice rare et révélateur : celui de l’homme qui n’est pas encore au sommet et qui, pourtant, dessine déjà l’architecture du pouvoir qu’il espère occuper demain. L’histoire constitutionnelle de monde regorge de ces architectes qui, en voulant verrouiller les règles du jeu à leur avantage, ont fini par se retrouver enfermés dans l’édifice qu’ils avaient eux-mêmes bâti. Le pouvoir, lorsqu’il se prépare à distance, est un pari sur le temps : on façonne des institutions pour soi-même tel qu’on s’imagine demain, sans toujours mesurer à quel point l’homme de demain différera de celui d’aujourd’hui, ou à quel point les circonstances politiques auront changé entre l’écriture des règles et le moment de les appliquer.
C’est précisément cette question que pose, en creux, la réforme constitutionnelle adoptée le 29 juin 2026 par l’Assemblée nationale sénégalaise. Car derrière le débat institutionnel sur l’équilibre des pouvoirs, c’est bien une autre partie qui se joue : celle d’Ousmane Sonko, président de l’Assemblée nationale depuis son éviction de la Primature, qui prépare ouvertement son accession à la magistrature suprême en 2029. La proposition de loi n°17/2026, votée à l’unanimité des 129 députés présents après une séance houleuse, n’est pas un texte technique parmi d’autres : c’est un texte dont les opposants affaires qu’il (Sonko) a « contribué à façonner, dans un Parlement qu’il contrôle, à un moment où il n’occupe pas (encore) le sommet de l’État » .
Reste une question essentielle : ce texte sera-t-il, pour Sonko, le tremplin institutionnel qui lui permettra d’exercer un pouvoir fort et durable à partir de 2029, ou contient-il, au contraire, les germes d’un piège qu’il aura lui-même construit ? Entre un Premier ministre renforcé qu’il pourrait contrôler depuis l’Assemblée, une Cour constitutionnelle dont la composition serait davantage sous influence parlementaire, et une clause d’incompatibilité entre la présidence et la direction d’un parti qui pourrait, à terme, le contraindre lui-même, la réforme ressemble à un costume taillé sur mesure, mais dont certaines coutures pourraient se révéler plus serrées que prévu.
Pour comprendre cette stratégie de long terme, il faut remonter quelques semaines en arrière, au moment où Sonko a, pour la première fois depuis son départ du gouvernement, assumé publiquement et sans ambiguïté son ambition pour la prochaine présidentielle.
Le congrès de Pastef, ou l’investiture anticipée d’un futur président
Les 6 et 7 juin 2026, le parti Pastef a tenu son congrès, dans un contexte marqué par la rupture déjà consommée entre Ousmane Sonko et le président Bassirou Diomaye Faye. Ce congrès n’était pas un simple rassemblement militant : il a constitué, de fait, l’acte fondateur d’une nouvelle séquence politique, celle où Sonko cesse de se présenter uniquement comme le bras droit institutionnel de Faye pour redevenir, aux yeux de son parti, le candidat naturel à la prochaine élection présidentielle.
Dans son discours de clôture, Ousmane Sonko a lancé, sous les acclamations des militants : « Le PROS est de retour parmi vous et le Sénégal va trembler ! » Cette formule, reprise en boucle sur les réseaux sociaux dans les jours suivants, a été interprétée comme l’annonce d’un retour en force sur la scène politique, après plusieurs semaines marquées par son éviction de la Primature et la crise ouverte avec le président de la République.
Plus significatif encore, un dirigeant du parti a explicitement formulé, lors de ce même congrès, l’objectif de long terme assigné à Sonko : « L’objectif que nous avions en 2019, que nous avons porté en 2024, c’est le même objectif que nous allons porter Inchallah en 2029, c’est-à-dire mettre le président Ousmane Sonko à la tête de ce pays ». Cette déclaration, loin d’être anecdotique, a valeur de feuille de route officielle pour le parti : Pastef ne se contente plus de soutenir l’exécutif en place, il prépare ouvertement la candidature de son fondateur pour 2029.
Le lendemain du congrès, le parti a formellement investi Sonko comme son candidat naturel pour la prochaine présidentielle, scellant ainsi, dès le début du mois de juin, une dynamique qui allait se retrouver, quelques semaines plus tard, au cœur des débats sur la révision constitutionnelle. Le congrès a également été l’occasion de critiques, à peine voilées, contre les ministres restés fidèles à Faye au sein du gouvernement, certains responsables de Pastef estimant que ces derniers s’éloignaient de la ligne originelle du mouvement.
Ce moment de cristallisation politique éclaire d’un jour particulier la suite des événements. Lorsque la proposition de loi n°17/2026 est votée trois semaines plus tard, le 29 juin, elle ne peut plus être lue comme un texte purement institutionnel, déconnecté des ambitions personnelles de ses principaux artisans. Sonko, désormais positionné comme le guide incontesté de son mouvement pour l’échéance de 2029, dispose à l’Assemblée nationale d’une majorité disciplinée, capable de faire adopter des dispositions qui dessinent, par anticipation, les contours du pouvoir qu’il entend exercer une fois élu.
C’est dans ce contexte de préparation stratégique que doit être comprise la rupture, déjà ancienne de plusieurs semaines à la fin du mois de juin, entre Sonko et le président Faye : une rupture qui n’est pas seulement la conséquence d’un désaccord ponctuel sur un texte, mais l’expression d’une divergence plus profonde sur la manière de gouverner et sur qui, à terme, doit incarner le pouvoir issu de l’alternance de 2024.
Une réforme votée dans le fracas, un référendum imposé par Faye
C’est dans ce climat de tension déjà installée que s’est déroulée la séance du 29 juin 2026 à l’Assemblée nationale, journée qui restera comme l’une des plus chaotiques de la jeune législature sénégalaise. Dès le matin, des manifestants, en grande partie des militants de l’APR et d’autres formations d’opposition, s’étaient rassemblés aux abords du Parlement pour exprimer leur hostilité au texte. Les forces de l’ordre ont dû user de gaz lacrymogènes pour disperser les rassemblements, procédant à plusieurs interpellations, avant que l’accès au bâtiment ne soit sécurisé de façon renforcée.
À l’intérieur de l’hémicycle, l’incident le plus marquant a impliqué le député Abdou Mbow, de la coalition d’opposition Takku Wallu Sénégal, qui a refusé de quitter la tribune malgré plusieurs rappels à l’ordre du président de séance, Ousmane Sonko lui-même. Des députés de la majorité Pastef ont tenté de le déloger physiquement, provoquant une mêlée générale au pied du perchoir, avant que Sonko n’ordonne l’intervention des forces de sécurité, dont des éléments du GIGN selon plusieurs sources, pour l’évacuer manu militari. Cette expulsion a provoqué le départ collectif des députés de l’opposition, qui ont boycotté le vote final en signe de protestation.
Une fois l’opposition sortie de la salle, la majorité Pastef a pu adopter le texte dans des conditions qu’elle a elle-même qualifiées de consensuelles : 129 voix pour, sur 129 votants, aucune voix contre, aucune abstention déclarée. Mais c’est immédiatement après cette proclamation que la séquence a pris un tour inattendu, et c’est précisément ce moment qui éclaire le mieux le bras de fer en cours entre Sonko et Faye.
Le ministre de la Justice, Moussa Sarr, a en effet annoncé, au nom du président de la République, que le texte ne serait pas promulgué directement, mais soumis à référendum, conformément à l’article 103 de la Constitution. Le chef de l’État a transmis, par la même occasion, quatre amendements, deux de forme et deux de fond, portant notamment sur l’article 38, relatif à l’incompatibilité entre la présidence et la direction d’un parti, un point sur lequel Faye a explicitement demandé le maintien du statu quo, refusant ainsi de se voir imposer une séparation stricte entre fonction présidentielle et leadership partisan.
La réaction de Sonko a été immédiate et sans détour. S’adressant directement au ministre, et par ricochet au président, il a affirmé que « Nous ne pouvons pas l’accepter », avant de réclamer une promulgation pure et simple du texte, en s’appuyant sur une jurisprudence du Conseil constitutionnel selon laquelle, « en matière de révision opérée par la seule Assemblée nationale, un vote à la majorité qualifiée des trois cinquièmes vaudrait à la fois adoption et approbation ». Il a, dans la même intervention, interpellé Faye de manière personnelle, s’interrogeant publiquement sur ce qui avait pu, selon lui, faire varier les convictions de son ancien allié sur ce sujet précis de l’incompatibilité partisane.
Pour Sonko, ce désaccord ne relève pas d’une simple divergence d’interprétation juridique : c’est une question de principe, qu’il a résumée dans une formule restée dans les mémoires de cette journée, affirmant en substance que la Constitution n’appartient pas au seul président de la République. Cette opposition frontale entre les deux hommes, intervenue quelques semaines seulement après le congrès de Pastef où Sonko avait été investi candidat pour 2029, confirme que la bataille autour de ce texte dépasse largement la question institutionnelle : elle est devenue le théâtre d’un rapport de force entre deux visions concurrentes de l’exercice du pouvoir, l’une portée par le président en exercice, l’autre par celui qui se prépare depuis toujours à lui succéder.
Du sur-mesure au retour de flamme : les pièges du texte
Au-delà de l’épisode du 29 juin, c’est le contenu même de la réforme qui mérite d’être examiné à l’aune des ambitions de Sonko pour 2029, disposition par disposition, en distinguant ce qui constituerait pour lui un véritable tremplin institutionnel et ce qui pourrait, au contraire, se transformer en caillou dans sa chaussure s’il parvenait vraiment à prendre le pouvoir.
Le renforcement du rôle du Premier ministre, prévu notamment par les articles 42 et 57 révisés, figure parmi les dispositions les plus favorables à la stratégie de Sonko. Le texte prévoit que le Premier ministre pourra présider le Conseil des ministres sur délégation et participera à la définition de la politique de la Nation, en concertation avec le président. Pour Sonko, ce schéma correspond exactement à un mode de gouvernance qu’il maîtrise déjà : celui d’un chef qui s’appuie sur un Premier ministre loyal pour exécuter sa ligne politique, sans être seul au sommet de l’appareil exécutif. C’est, de l’avis de plusieurs observateurs, « l’une des dispositions les plus clairement taillées pour un futur président Sonko entouré d’un gouvernement disciplinė ».
Le renforcement des pouvoirs de l’Assemblée nationale constitue un deuxième tremplin potentiel. Les commissions d’enquête parlementaires pourront désormais entendre toute personne jugée utile à leurs travaux, le Parlement obtient la faculté d’adopter des résolutions pour contrôler l’action gouvernementale, et le gouvernement devra informer les députés de toute convention d’investissement portant sur les ressources naturelles. Avec une majorité Pastef que Sonko espère reconduire en 2029, ce Parlement aux pouvoirs élargis deviendrait un instrument de soutien à l’action présidentielle et un levier supplémentaire pour affaiblir une éventuelle opposition parlementaire.
La création d’une Cour constitutionnelle de neuf membres, dont trois seraient désignés par le président de la République sur proposition du président de l’Assemblée nationale, représente un troisième élément favorable. Ce mécanisme confère, de fait, un poids accru au président de l’Assemblée dans la composition de la plus haute juridiction constitutionnelle du pays, ce qui pourrait constituer, pour un Sonko devenu président tout en conservant une influence déterminante sur l’Assemblée, un verrou institutionnel utile pour sécuriser ses décisions ou contenir d’éventuels recours contentieux.
Mais la réforme comporte aussi des dispositions plus ambivalentes, susceptibles de se transformer en obstacles. La principale réside dans l’article 38 révisé, qui interdit au président de la République d’exercer simultanément les fonctions de chef d’un parti politique ou d’une coalition. Si Sonko devient président en 2029, cette disposition pourrait le contraindre à se détacher formellement de la direction de Pastef, lui qui en est aujourd’hui le leader incontesté et l’incarnation politique. C’est précisément sur ce point que Faye s’est opposé au texte, invoquant la tradition constitutionnelle sénégalaise constante depuis 1960, ce qui confirme, en creux, que cette clause touche directement à un enjeu de pouvoir personnel partagé par les deux hommes.
La nécessité, pour le président, de déterminer la politique de la Nation « en concertation » avec le Premier ministre, plutôt que seul comme c’est le cas dans le régime actuel, constitue un autre point de vigilance. Si ce schéma profite à Sonko tant qu’il contrôle un Premier ministre loyal, il pourrait se révéler problématique en cas de dissensions internes au sein de Pastef, ou si un Premier ministre venait, demain, à revendiquer une autonomie politique propre, à l’image de ce qui s’est précisément produit entre Faye et Sonko depuis le limogeage de ce dernier en mai 2026. L’encadrement renforcé de la période de transition présidentielle et la limitation à une seule dissolution du Parlement par mandat pourraient, de la même manière, contraindre un futur président Sonko désireux d’agir rapidement et fermement face à une Assemblée récalcitrante.
Au final, l’examen disposition par disposition de la réforme suggère un bilan globalement favorable aux intérêts de long terme de Sonko : la plupart des mécanismes renforcent des institutions qu’il contrôle aujourd’hui, ou qu’il espère contrôler à nouveau en 2029, tandis que les contraintes les plus sérieuses, à commencer par l’incompatibilité partisane, demeurent contournables, notamment par le recours à un titre honorifique au sein du parti ou par le maintien d’une majorité parlementaire suffisamment solide pour neutraliser les effets pratiques de cette clause.
Un texte taillé sur mesure ? Ce qu’en disent les acteurs politiques, et les scénarios pour 2029
Cette lecture stratégique de la réforme n’est pas restée cantonnée aux cercles d’analystes : elle a été explicitement formulée par plusieurs acteurs de la vie politique sénégalaise, qui y voient un texte pensé d’abord pour consolider la position de Sonko en vue de la présidentielle de 2029. Le député non inscrit Thierno Alassane Sall a ainsi résumé cette lecture en estimant que « le Pastef entend faire de l’Assemblée nationale un contre-pouvoir puissant susceptible d’étouffer le président de la République », une formule qui pointe directement le déséquilibre institutionnel induit par le texte en faveur du Parlement que contrôle Sonko.
Du côté des proches du président Faye, des voix se sont également élevées pour dénoncer une instrumentalisation du Parlement à des fins personnelles. Aminata Touré, figure politique proche de la mouvance présidentielle, a ainsi affirmé : « On utilise le Parlement pour affaiblir le Président. Les propositions semblent viser à limiter l’influence du président de la République. » Cette critique rejoint celle de plusieurs voix de l’opposition et de la société civile, qui décrivent explicitement le texte comme « taillé sur mesure pour Ousmane Sonko » en vue de la prochaine présidentielle, dans un mouvement qui viserait à préparer son retour tout en affaiblissant, dans l’intervalle, la position du président en exercice.
Plusieurs analystes politiques ont également établi ce lien entre la réforme et l’agenda personnel de Sonko. Le politologue Papa Fara Diallo a notamment relié la réforme aux ambitions de 2029 et au désaccord plus profond entre Faye et Sonko sur la conception même de la gouvernance, suggérant que le texte ne pouvait être compris indépendamment de cette rivalité ouverte au sommet de l’État.
Face à ce faisceau de lectures convergentes, deux scénarios principaux se dessinent pour les mois et les années à venir. Dans le premier, le référendum voulu par Faye se tient, le texte est approuvé par les électeurs, et Sonko devra alors composer, jusqu’en 2029, avec un cadre institutionnel dont il aura contribué à dessiner les grandes lignes, mais qu’il n’aura pas entièrement maîtrisé dans sa version finale, en raison des amendements présidentiels susceptibles d’être intégrés au texte soumis au peuple.
Dans le second scénario, la pression politique exercée par le « guide de la révolution » et par la majorité parlementaire aboutit à une promulgation directe du texte tel qu’adopté le 29 juin, sans passage par les urnes. Dans cette hypothèse, Sonko aurait obtenu, dès 2026, l’essentiel des dispositions qu’il jugeait favorables à ses intérêts de long terme, sans concession sur l’article 38 ni sur les autres points contestés par le président. Ce scénario renforcerait considérablement sa position de force vis-à-vis de Faye, mais nourrirait aussi, dans la durée, les accusations d’instrumentalisation des institutions à des fins personnelles, un risque politique qu’il devra assumer jusqu’à l’échéance de 2029.
Quel que soit le scénario qui l’emportera, le signal envoyé est limpide : la Constitution reste le terrain de chasse favori des ambitions à long terme. L’histoire politique montre pourtant que les institutions finissent toujours par imposer leur propre logique à ceux qui croient les dompter. En 2029, l’épreuve du pouvoir pourrait réserver une surprise amère à son concepteur : celle de voir un texte pensé comme une armure se refermer sur lui comme un carcan. Un piège de l’histoire que Jean-Jacques Rousseau résumait déjà par cette interrogation fondamentale dans ses « Considérations sur le gouvernement de Pologne » : « Comment peut-on espérer que les lois soient respectées par ceux qui les ont faites, si elles ne se retournent jamais contre eux ? »

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