Acceuil Economie & Business Cameroun| LISETTE CLAUDIA TAME, MADAME INDUSTRIES • « Le cacao n’était que le début »
Economie & BusinessPortrait

Cameroun| LISETTE CLAUDIA TAME, MADAME INDUSTRIES • « Le cacao n’était que le début »

Partager
Partager

Vendredi 26 juin 2026, à Bandenkop, dans l’arrondissement de Bangou, une nouvelle usine agroalimentaire ouvre ses portes sous l’enseigne Denky. La veille de la cérémonie, dans une vidéo tournée pour l’occasion, la promotrice s’adresse à ses parents disparus : elle leur doit, dit-elle, non pas un métier mais une certitude, celle qu’on ne sert vraiment son pays qu’en transformant ce qu’il a de plus précieux plutôt que de le regarder partir. Quatorze ans après ses débuts dans le cacao, Lisette Claudia Tame ne construit plus seulement des chocolateries — elle bâtit un groupe.

1. L’heure de la quatrième usine

Ce vendredi-là, le Ministre du Commerce Luc Magloire Mbarga Atangana officialise l’ouverture de l’usine Denky, en présence du Ministre de l’Agriculture Gabriel Mbaïrobe. L’unité s’élève sur un site de trois hectares, concédé par l’État, et porte la signature de Meta Invest, la structure à travers laquelle Lisette Claudia Tame Soumedjong élargit son terrain de jeu industriel.

Le financement du projet s’est appuyé sur BGFIBank Cameroun, partenaire bancaire de l’opération. Pour l’entrepreneure, cette quatrième réalisation vient s’ajouter à un palmarès déjà solide : après Mbankomo et Dimako pour le cacao, Bandenkop marque une nouvelle étape dans sa trajectoire industrielle.

2. Bandenkop, ou la sortie du cacao

Pour la première fois, Lisette Claudia Tame s’écarte de la filière qui a fait sa réputation. L’usine Denky ne broie pas de fèves : elle transforme le maïs, la pomme de terre, le plantain, le sucre, les fruits et la viande de porc en corn flakes, chips, fruits séchés, compotes et saucissons à l’ail.

Cette diversification répond à une capacité annuelle affichée de 5 200 tonnes de produits agricoles transformés. Le choix de la région de l’Ouest n’est pas anodin : c’est un bassin de production vivrière que l’industrielle entend désormais irriguer avec la même méthode qui a fait ses preuves dans le cacao — acheter local, transformer local, vendre local puis au-delà.

3. 550 emplois, un pari sur l’Ouest

Le projet Denky prévoit plus de 100 emplois directs et près de 450 emplois indirects, soit environ 550 postes créés dans une région où l’exode rural reste une préoccupation constante. Les producteurs locaux de maïs, de pomme de terre et de fruits deviennent, de fait, les premiers fournisseurs de la chaîne.

L’ambition commerciale suit la même logique d’échelle que ses usines précédentes : distribuer dans les 360 arrondissements du Cameroun, puis dans la sous-région, avant de viser le marché continental ouvert par la Zone de Libre-Échange Continentale Africaine — 1,3 milliard de consommateurs potentiels.

4. Quand Eto’o valide le modèle

La réussite d’Africa Processing Company a fini par dépasser les cercles économiques. Samuel Eto’o, légende du football camerounais, s’est rendu dans les installations de l’entreprise — une visite que la promotrice revendique comme une reconnaissance forte pour ce fleuron du Made in Cameroon.

Ce coup de projecteur intervient alors que l’entreprise s’installe désormais dans la conversation aux côtés des grands noms historiques du secteur, Sic Cacaos et Chococam. Une place que Lisette Claudia Tame n’occupait pas il y a quatre ans, lorsque tout se jouait encore dans un local de 66 m².

5. Une formation entre ingénierie et stratégie

Avant les usines, il y a eu les études. Lisette Claudia Tame décroche une licence en génie informatique à l’Université d’Aix-Marseille, puis complète sa formation par un Executive MBA en management stratégique à l’Université Catholique d’Afrique Centrale. Elle grandit par ailleurs dans l’univers industriel de son père, Henri Tame Soumedjong, l’un des pionniers de l’agro-industrie laitière camerounaise à la tête de Saplait SA : « J’ai grandi parmi les machines et j’ai découvert en moi la même passion et la même vocation que mes parents ».

Rentrée au pays en 2016 après des expériences professionnelles à l’étranger dans le secteur de la chocolaterie, elle occupe d’abord des postes de direction stratégique — notamment en développement d’affaires — avant de se lancer seule. Ce passage par le salariat n’est pas anecdotique : c’est là qu’elle observe, de l’intérieur, comment se pilote une industrie.

6. De l’importation à la production, cinq ans d’observation

Avant de produire, elle a d’abord vendu. Pendant quatre à cinq ans, l’entrepreneure importe des produits chocolatés de toutes sortes, une activité qui lui permet, dit-elle, de « bien connaître le marché ». Elle accompagne ensuite des structures étrangères dans l’implantation de chocolateries locales.

Ce détour commercial, loin d’être une parenthèse, constitue sa véritable école : lorsqu’elle lance sa propre usine fin 2020, formalisée en janvier 2021, elle sait déjà ce que ses futurs clients attendent, et sur quels segments l’offre locale reste pauvre.

7. Zéro subvention, zéro héritage

« Ce projet n’est pas un héritage familial ni une entreprise familiale. Nous sommes partis de zéro », insiste-t-elle. Aucune subvention, aucun agrément d’importation obtenus malgré les démarches — la seule aide de l’État a été la concession du terrain de Mbankomo.

Le reste du financement s’est construit sur le chiffre d’affaires généré et sur la confiance de premiers clients étrangers, acquis durant ses années d’expérience à l’international. Un modèle qu’elle revendique comme entièrement autofinancé.

8. Mbankomo, la précision d’abord

L’usine d’Okoa Maria, près de Mbankomo, est inaugurée le 15 janvier 2025, après une installation effective depuis mai 2024. Elle-même corrige une confusion fréquente : « Je tiens à le préciser parce que les gens font la confusion, ils disent qu’on broie 8 000 tonnes. Ce n’est pas vrai. Nous sommes capables de broyer 4 000 tonnes par an. »

Ce site propulse Africa Processing Company parmi les cinq leaders nationaux de la transformation du cacao, avec un chiffre d’affaires dépassant 1,7 milliard de FCFA et plus de 300 emplois directs et indirects créés.

9. Ne pas se limiter à un ou deux produits

Sa question revient comme un principe directeur : « Pourquoi nous, propriétaires de cette richesse, devrions-nous nous limiter à un ou deux produits ? » De cette conviction naît une gamme d’une quinzaine de références, sous la marque Ca’Oly, pensée pour toutes les générations de consommateurs.

Africa Processing Company se distingue en maîtrisant simultanément trois étages de la chaîne : la première transformation destinée à l’industrie, les semi-finis — poudre, masse et beurre de cacao, exportés à 90-95 % vers l’Asie, l’Europe, le Maghreb et bientôt le Moyen-Orient — et les produits de consommation finale.

10. L’hygiène comme non-négociable

« Notre principe ici est de produire des choses que nous serions prêts à donner à manger à nos enfants », résume-t-elle. Cette exigence se traduit par un laboratoire interne dédié au suivi qualité, une certification ANOR et l’appui du Centre Pasteur pour les contrôles.

Un médecin du travail accompagne également le personnel sur les questions d’hygiène industrielle — un ensemble de garanties qu’elle présente comme la condition de toute pérennité dans ce secteur.

11. Un carrefour plutôt qu’un hasard

« Mbankomo est un véritable carrefour », explique-t-elle : la région du Centre concentre 51 à 54 % de la production nationale de cacao, et le site permet de rallier facilement Douala, Yaoundé, ainsi que les ports de Douala et Kribi.

L’approvisionnement s’appuie sur des contrats signés en début de campagne avec des coopératives et des sociétés spécialisées, mais aussi sur l’achat direct auprès des particuliers, une pratique qu’elle dit plébiscitée par les producteurs de la région.

12. Dimako, la confirmation de l’Est

Le 28 novembre 2025, une deuxième usine cacaoyère est inaugurée à Ngola Mbélé, dans le département de la Kadey, région de l’Est, avec une capacité initiale de 8 000 tonnes par an. Cette implantation confirme une stratégie de duplication du modèle Mbankomo dans un autre grand bassin de production.

Avec cette extension, l’entrepreneure ancre définitivement sa présence dans les deux principales régions productrices de cacao du pays, avant même de songer à la diversification qui la conduira jusqu’à Bandenkop.

13. Le cap des 24 000 tonnes

« Aujourd’hui, le marché nous impose le projet de grandir », affirme-t-elle. Le véritable projet de moyen terme reste la construction, d’ici 2028-2029, d’une capacité de broyage de 24 000 tonnes sur le reste du terrain de Mbankomo — dont un tiers seulement est aujourd’hui occupé.

Cette montée en puissance s’inscrit dans la Stratégie Nationale de Développement, qui vise à faire passer la transformation locale de 12,9 % à 25 % du PIB manufacturier. Sa production actuelle, dit-elle, reste largement inférieure à la demande, tant en première qu’en deuxième transformation.

14. 5e producteur mondial, consommateur symbolique

Le paradoxe qu’elle veut corriger tient en une statistique qu’elle égrène elle-même : « Bien que nous soyons cinquième producteur mondial, nous ne consommons même pas 5 % de notre production. » Face à ce constat, elle a orienté sa gamme vers la création d’une culture de consommation locale, avec des produits qui n’existent parfois nulle part ailleurs.

Cette ambition dépasse les frontières camerounaises : elle vise, à terme, à installer cette nouvelle habitude de consommation du cacao transformé à l’échelle du continent africain.

15. « Assumez-vous pleinement »

C’est le conseil qu’elle adresse à la jeunesse, et particulièrement aux femmes qui hésitent à se lancer. Son parcours — des études d’ingénierie à Aix-Marseille jusqu’aux quatre usines, du cacao au maïs, de l’import à l’export — tient lieu de démonstration : l’industrialisation locale est possible sans attendre l’appui extérieur.

En refermant, la veille du 26 juin, sa lettre vidéo à ses parents par ces mots — le cacao n’était que le début — Lisette Claudia Tame ne clôt pas un chapitre : elle en ouvre un autre, où le maïs, le plantain et la pomme de terre camerounais suivront le même chemin que la fève, celui de devenir, avant de partir, quelque chose de nous.

Laisser un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


Articles connexes
Portrait

France| 10 Choses à savoir sur Louise Mushikiwabo, l’éternelle candidate au Secrétariat Général de l’OIF

Quatre candidats pour un fauteuil, mais une très grande favorite qui refuse...

Economie & Business

Guinée| FILIÈRE AURIFÈRE : Le coup de force de Doumbouya pour retenir l’or au pays

Fin du pillage à ciel ouvert et place au protectionnisme industriel. L'interdiction...

Portrait

Afrique| « Fatmah », la ministre et l’OIF : Les dix vies de Juliana Lumumba

À 71 ans, Juliana Lumumba s'apprête à livrer à Siem Reap (...

Portrait

CAMEROUN| Éric Mathias Owona Nguini, le politologue qui accuse frontalement Samuel Eto’o

Juin 2026. Alors que le Cameroun encaisse le traumatisme de la non-qualification...

Portrait

Cameroun| 10 choses à savoir sur Rebecca Enonchong : la disruptive

Le 11 juin 2026, la Chambre de commerce internationale a brisé un...