L’Afrique ne veut plus quémander l’eau, elle veut la gouverner. À l’ouverture du premier Forum africain de l’eau, mercredi 15 juillet à N’Djamena, le président Tchadien Mahamat Idriss Déby Itno a donné le ton d’un sommet résolument offensif, sommant les bailleurs de fonds internationaux d’honorer enfin leurs engagements. Deux jours durant, chefs d’État et experts vont esquissé les contours d’une diplomatie hydrique pensée par et pour l’Afrique, où les discours de circonstance cèdent la place à des exigences chiffrées.
« Les Africains ont trop attendu »
D’entrée de jeu, le maréchal-président tchadien a rompu avec la retenue diplomatique habituelle des grandes messes internationales. Face aux représentants des institutions financières et des partenaires techniques réunis dans la capitale tchadienne, il a lancé un appel sans ambages : « Accélérez la mobilisation des financements annoncés. Les Africains ont trop attendu. Ils ne veulent plus attendre et c’est légitime ».
La formule a résonné comme un désaveu implicite des multiples engagements internationaux pris ces dernières années en faveur de l’accès à l’eau sur le continent, dont la traduction concrète tarde toujours à se matérialiser. En choisissant d’ouvrir les travaux sur cette note offensive, le chef de l’État tchadien a d’emblée fixé le cadre politique du sommet : celui d’une Afrique qui ne se contente plus d’être consultée, mais qui entend désormais dicter le tempo.
Pour étayer son propos, Déby Itno a convoqué une image forte, celle du lac Tchad, dont le rétrécissement dramatique symbolise à ses yeux l’urgence climatique et sécuritaire à laquelle fait face l’ensemble de la région sahélienne. Un bassin qui faisait autrefois vivre plus de 30 millions de personnes et dont la régression illustre, selon lui, l’échec collectif à transformer les alertes scientifiques en politiques publiques efficaces.
Le président tchadien a également théorisé sa vision de l’eau comme facteur géopolitique à part entière, affirmant que « lorsque l’eau se retire, la pauvreté avance, les conflits se multiplient. Lorsque l’eau abonde, le développement s’amorce ». Une manière de sortir la question hydrique du strict registre environnemental pour l’ériger en enjeu de sécurité nationale et régionale.
Ce positionnement n’est pas anodin pour un pays qui accueille, coorganise et préside ce forum aux côtés de la Banque mondiale. En s’imposant comme le porte-voix d’une exigence continentale, le Tchad cherche à convertir son statut d’hôte en capital diplomatique, entendant démontrer qu’un pays sahélien confronté à des défis structurels majeurs peut aussi devenir prescripteur de solutions.
Le message a été relayé par la présence, aux côtés de Mahamat Idriss Déby Itno, de plusieurs chefs d’État venus en nombre : le Gabonais Brice Clotaire Oligui Nguema, le Congolais Denis Sassou-Nguesso, ou encore le Béninois Romuald Wadagni. Une mobilisation au sommet qui donne du poids politique à la fermeté affichée par le maître de céans.
Reste que cette rhétorique offensive s’accompagne d’un test de crédibilité immédiat : celui de la capacité du Tchad et de ses partenaires à transformer les annonces de N’Djamena en décaissements effectifs, dans un contexte où les bailleurs internationaux sont eux-mêmes soumis à des arbitrages budgétaires contraints.
Tshisekedi et la fin de la gestion en silos
Dans la continuité de cette posture affirmée, le président de la République démocratique du Congo, Félix-Antoine Tshisekedi, a porté un plaidoyer structurant pour une refonte méthodologique de la gouvernance africaine de l’eau. Il a fermement invité ses pairs à rompre avec l’approche « sectorielle », qui isole traditionnellement la gestion hydrique des autres politiques de développement.
Sa démonstration repose sur un principe simple : la sécurité hydrique, la souveraineté agricole et le développement énergétique forment un ensemble indissociable, qu’il convient désormais de traiter comme tel dans l’architecture des politiques publiques continentales. C’est le fameux « nexus eau-énergie », déjà théorisé dans plusieurs enceintes internationales, mais rarement porté avec cette insistance par un chef d’État africain.
Cette approche intégrée s’inscrit dans une logique de souveraineté industrielle. Pour la RDC, pays doté d’un potentiel hydroélectrique considérable mais largement sous-exploité, lier l’eau à l’énergie revient à revendiquer une meilleure valorisation de ressources naturelles abondantes, trop souvent restées à l’état de promesse plutôt que de levier de développement effectif.
Le raisonnement congolais rejoint, sur le fond, celui exposé par le président gabonais Oligui Nguema, qui a évoqué à N’Djamena le paradoxe d’un continent doté de ressources en eau considérables mais où l’accès effectif demeure très inégal. Un paradoxe que plusieurs délégations ont présenté comme la preuve que le problème africain de l’eau relève moins de la rareté que de la gouvernance et du financement des infrastructures.
En creux, ce plaidoyer pour une gestion intégrée constitue une critique implicite des modèles de coopération internationale organisés en projets sectoriels cloisonnés, financement par financement, sans vision transversale de long terme. Une critique qui trouve un écho particulier chez les bailleurs eux-mêmes, engagés depuis avril 2026 dans l’initiative Water Forward de la Banque mondiale.
Cette insistance sur l’intégration des politiques n’est pas qu’un exercice rhétorique. Elle s’est traduite, lors des sessions plénières, par des discussions concrètes sur l’articulation entre projets d’irrigation, stations pastorales, adductions d’eau et infrastructures énergétiques, dans une logique de mutualisation des investissements plutôt que de multiplication de projets isolés.
Le pari congolais, partagé par plusieurs délégations présentes, est que cette approche transversale permettra à terme de rendre les projets africains plus attractifs pour les investisseurs privés, en présentant des programmes multisectoriels à plus fort impact économique plutôt que des initiatives isolées à la rentabilité incertaine.
Une question de paix : quand l’eau devient sécurité humaine
Au-delà des postures diplomatiques, le forum de N’Djamena a rappelé l’ampleur du défi matériel auquel fait face le continent. Plus de 400 millions d’Africains n’ont toujours pas accès à l’eau potable, un chiffre qui a été martelé tout au long des travaux comme la mesure exacte de l’urgence.
Les experts présents ont également souligné les projections économiques inquiétantes liées au changement climatique, qui pourrait amputer le PIB de certaines régions africaines de près de 12 % d’ici 2050, sous l’effet conjugué des sécheresses, des inondations et de la réduction des capacités de stockage hydrique.
Mais c’est bien la dimension sécuritaire de la crise qui a le plus mobilisé les échanges. Dans plusieurs régions sahéliennes, la raréfaction de l’eau alimente directement les tensions intercommunautaires entre éleveurs et agriculteurs, transformant une question d’infrastructure en facteur de déstabilisation sociale et politique.
Les discussions consacrées à la coopération transfrontalière, portées notamment par les représentants de la Commission du bassin du lac Tchad et de l’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal, ont ainsi insisté sur la nécessité de transformer la gestion des grands bassins hydrographiques en instruments de paix plutôt qu’en sources de rivalités entre États riverains.
Cette hydro-diplomatie, telle qu’elle a été présentée à N’Djamena, vise à instaurer des mécanismes de partage de données hydrologiques en temps réel et une gouvernance conjointe des fleuves Sénégal, Niger et Congo, afin de prévenir les différends liés au partage de la ressource entre pays voisins.
La feuille de route continentale WASH+, consacrée à l’eau, à l’assainissement et à l’hygiène, a également occupé une place centrale dans les débats. Les ministres de l’Économie présents, à l’image du Béninois Romuald Wadagni, ont rappelé que l’accès à un assainissement de base ne relève plus d’un choix technique, mais d’un impératif de dignité humaine et de justice sociale.
C’est cette lecture sécuritaire et sociale de la crise de l’eau qui donne toute sa cohérence à la posture offensive adoptée par les chefs d’État africains : réclamer des financements accélérés n’est plus seulement une question de développement, mais une exigence de stabilité pour des sociétés entières.
C’est aussi en marge des travaux que le président tchadien a livré le geste politique le plus spectaculaire du sommet : l’annonce de la suppression totale des visas pour tous les ressortissants africains souhaitant se rendre au Tchad, effective dès le 1er janvier 2027. Une décision qui, bien que distincte du dossier hydrique stricto sensu, s’inscrit dans la même dynamique souverainiste que les prises de position sur l’eau.
En ouvrant unilatéralement ses frontières à l’ensemble du continent, N’Djamena envoie un signal fort d’intégration africaine, cohérent avec le discours tenu tout au long du forum sur la nécessité pour l’Afrique de se prendre en main plutôt que d’attendre des impulsions extérieures. Le symbole n’a pas échappé aux délégations présentes, qui y ont vu la traduction concrète d’un discours jusque-là surtout incantatoire.
Cette annonce permet également au Tchad de convertir son rôle d’hôte en capital d’image, à un moment où le pays cherche par ailleurs à mobiliser des financements considérables pour ses propres infrastructures hydrauliques. En se positionnant comme un pays ouvert et moteur de l’intégration continentale, N’Djamena renforce sa légitimité à réclamer, en retour, un traitement plus favorable de la part des bailleurs internationaux.
La mesure s’inscrit enfin dans le prolongement du programme national « Tchad Connexion 2030 », que le pays a largement mis en avant durant le sommet pour attirer l’attention et les financements internationaux sur ses propres projets de forages et de réhabilitation d’ouvrages hydrauliques.
Le nerf de la guerre : rendre les projets « bancables »
Reste que cette offensive diplomatique se heurte à une réalité financière incontournable : celle de la bancabilité des projets africains d’infrastructures hydrauliques. Les discussions de N’Djamena ont largement tourné autour des mécanismes permettant de structurer des projets suffisamment solides et rentables pour attirer les capitaux privés, au-delà des seuls financements publics et multilatéraux.
Le Tchad a profité de sa position d’hôte pour mettre en avant son propre « Pacte pour l’eau », qui évalue à 3,8 milliards de dollars les besoins d’investissement prioritaires sur cinq ans, dont environ 20 % devraient provenir de ressources nationales. Un montant qui donne la mesure du gouffre financier auquel sont confrontés la plupart des États africains sur ce dossier.
La Banque mondiale, coorganisatrice de l’événement aux côtés du gouvernement tchadien, a réaffirmé son engagement à travers son initiative Water Forward, lancée en avril 2026, et a annoncé de nouvelles opérations de financement en faveur du Tchad en marge des travaux. Une manière, pour l’institution, de démontrer sa réactivité face aux critiques sur la lenteur des décaissements.
La journée d’hier s’est conclu par la signature d’une Déclaration de N’Djamena, engageant conjointement les États africains, la Banque mondiale et leurs partenaires à intensifier leurs efforts en faveur de l’accès universel à l’eau et de la coopération régionale, ainsi que par l’endossement de la feuille de route d’investissements WASH+.
Pour les observateurs présents à N’Djamena, l’enjeu véritable se situe désormais au-delà des textes signés : il s’agit de savoir si cette rhétorique souverainiste, portée avec une fermeté inédite par les chefs d’État africains, saura effectivement infléchir le rythme des décaissements internationaux, ou si elle restera, comme tant d’autres sommets avant elle, une déclaration d’intention supplémentaire.

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