Acceuil Biographie Afrique| Au Sénégal, Aïssata Tall Sall, l’opposante en béton armé face au cyclone Sonko
BiographiePolitique

Afrique| Au Sénégal, Aïssata Tall Sall, l’opposante en béton armé face au cyclone Sonko

Partager
Partager

Le choc des Titans a bien eu lieu à la Place Soweto. Alors que la machine parlementaire du Pastef installait magistralement Ousmane Sonko au perchoir avec une majorité écrasante de 132 voix, une femme s’est dressée pour dire non. En dénonçant un « coup d’État institutionnel » avant de boycotter l’hémicycle, Me Aïssata Tall Sall, cheffe de l’opposition, a choisi de ferrailler sur le terrain du droit pur. Portrait de la « Lionne de Podor », une technicienne inflexible face à la déferlante politique des nouveaux maîtres de Dakar.

Face au perchoir

La conférence de presse du lundi 25 mai 2026 avait la densité des grandes offensives parlementaires. Aïssata Tall Sall n’était pas venue improviser. Elle était venue plaider, avec les textes comme munitions et la conviction d’une avocate qui sait que les batailles se gagnent sur les détails. Son argument central reposait sur une distinction juridique qu’elle présentait comme déterminante : l’article 124 du règlement intérieur, invoqué par la majorité pour justifier le retour de Sonko comme député, « ne s’appliquait pas à son cas », selon elle .

Sa démonstration était construite avec soin. L’article 124, expliquait-elle, vise les députés devenus ministres en cours de mandat, qui peuvent retrouver leur siège à la fin de leurs fonctions gouvernementales. Or Sonko était déjà Premier ministre au moment de son élection comme député en novembre 2024. C’est donc l’article 123 du règlement intérieur, combiné à l’article 54 de la Constitution, qui devrait régir son cas. Ces textes imposent à tout élu se retrouvant simultanément membre du gouvernement et député de choisir entre les deux fonctions dans un délai de huit jours. Sonko ayant publiquement déclaré maintenir ses fonctions de Premier ministre dès le premier jour, elle en concluait qu’il avait « renoncé définitivement à son mandat parlementaire ». Elle citait même un précédent : lors des législatives de 2022, des ministres du gouvernement Macky Sall élus députés s’étaient vu imposer ce même délai de huit jours pour opter entre leurs deux fonctions. Ce que Sonko, selon elle, « n’avait pas respecté ».

Sur la démission d’El Malick Ndiaye, Aïssata Tall Sall était tout aussi catégorique. Pour elle, cet acte était juridiquement irrégulier et ne respectait pas le règlement intérieur de l’Assemblée nationale dans ses formes. Une démission du président de l’Assemblée ne peut, selon sa lecture des textes, s’opérer par simple communiqué publié sur les réseaux sociaux un dimanche, sans que la procédure formelle prévue par le règlement intérieur ne soit respectée. Elle estimait que la vacance du perchoir avait été créée de toutes pièces, dans la précipitation et en dehors des formes légales, pour servir un agenda politique préalablement arrêté. En clair, la démission d’El Malick Ndiaye n’était pas à ses yeux un acte républicain spontané, mais « le premier maillon d’une chaîne soigneusement orchestrée pour permettre l’installation de Sonko au perchoir par le chemin le plus court ».

C’est précisément la combinaison de ces deux irrégularités alléguées, la réintégration contestée de Sonko comme député et la démission jugée illégale du président de l’Assemblée, qui fondait sa qualification de « coup d’État institutionnel ». Une formule volontairement forte, choisie pour alerter l’opinion au-delà du débat technique. « Si on laisse cette institution s’affaisser, si on laisse cette institution être la remorque de l’exécutif, si on laisse cette institution être banalisée à tel point qu’elle ne représente plus ce qu’elle doit être dans une démocratie et dans une République, alors nous en serons les responsables », martelait-elle. La majorité du Pastef, elle, s’appuyait sur une lecture différente des mêmes textes, estimant que la suspension du mandat et non une démission définitive ouvrait le droit au retour, et que la démission d’El Malick Ndiaye était parfaitement valide.

Un débat juridique que seul le Conseil constitutionnel aurait pu trancher avec autorité, et qu’Aïssata Tall Sall réclamait précisément. « La solution, c’est le président de la République qui la a en main », déclarait-elle. « Nous lui demandons, de la façon la plus solennelle, d’assumer cette responsabilité au nom du peuple qui l’a élu ». Diomaye Faye ne saisira pas le Conseil constitutionnel. Le lendemain matin, à l’ouverture de la séance plénière, elle et ses collègues de l’opposition quittent la salle, refusant de participer au vote. À la sortie de l’hémicycle, elle prend la parole avec la sérénité de celle qui a dit ce qu’elle avait à dire : « C’est la première fois que toute l’opposition parlementaire, ensemble, comme d’un seul homme, se met debout pour faire face à ce qui se passe » . Le boycott, précise-t-elle, n’est pas une désertion. C’est un avertissement. Elle y reviendrait quand il s’agirait de voter les lois, de contrôler les ministres, de faire le vrai « travail parlementaire » .

Mais Ousmane Sonko a pris le perchoir avec 132 voix. La lionne de Podor a quitté la salle. Dans la grammaire politique sénégalaise, les deux gestes disent, chacun à leur manière, que la partie est loin d’être terminée.

De Podor au barreau

Née le 12 décembre 1957 à Podor, dans une famille conservatrice du nord du Sénégal, Aïssata Tall est l’aînée d’une fratrie de onze enfants. À onze ans, elle quitte sa ville natale pour poursuivre ses études au lycée des filles John Fitzgerald Kennedy à Dakar, où elle décroche son baccalauréat avec mention. L’Université Cheikh Anta Diop lui délivre ensuite un diplôme en droit privé, avec la distinction de major de promotion. Elle poursuit par un doctorat de troisième cycle avant de compléter sa formation à l’Université américaine de Paris, où elle obtient un MBA en Program for International Management. Une trajectoire académique qui dit, dès le départ, qu’elle n’est pas femme à faire les choses à moitié.

En 1982, elle prête serment au barreau de Dakar. Quatre ans plus tard, elle ouvre son propre cabinet, après des stages auprès de maîtres Mour Seck et Bourgi. Spécialisée en droit des affaires, elle se distingue rapidement par son implication dans des procès politiques à travers tout le continent : Mauritanie, Togo, Mali, Côte d’Ivoire, Sénégal. Elle défend des généraux, des anciens présidents, des opposants pourchassés par des régimes qui n’aimaient pas la contradiction. Son nom circule dans les chancelleries africaines bien avant qu’il ne s’impose dans les hémicycles. Elle joue même son propre rôle d’avocate dans le film Bamako d’Abderrahmane Sissako, sorti en 2006, consacré au procès symbolique des institutions financières internationales par les peuples africains.

La politique arrive par le Parti Socialiste, dans l’orbite du président Abdou Diouf. À la fin des années 1990, elle entre au gouvernement comme ministre de la Communication et porte-parole, révélant au grand public une éloquence et une rigueur intellectuelle qui vont définir sa signature politique pour les décennies à venir. Elle découvre, ou confirme, qu’elle est aussi à l’aise derrière un pupitre gouvernemental que derrière une barre de tribunal.

Son ancrage dans le nord du Sénégal se consolide en 2009, quand elle remporte la mairie de Podor sous la bannière de la coalition Benno Siggil Sénégal. Elle y restera jusqu’en 2022, gérant sa commune avec l’acharnement d’une femme qui sait que la politique locale est le seul terrain où les promesses se mesurent en eau potable, en routes et en écoles. C’est là, dans cette ville du Fouta Toro, qu’elle gagne définitivement son surnom : « la Lionne de Podor ».

L’insoumise, la diplomate, la garde des sceaux

Femme du Parti Socialiste jusqu’à l’insoumission, Aïssata Tall Sall n’a jamais accepté de plier quand ses convictions lui commandaient de résister. En 2014, elle brave l’ordre établi en se portant candidate à la direction du PS face au secrétaire général Ousmane Tanor Dieng, qu’elle accuse d’avoir aligné le parti derrière Macky Sall sans débat interne digne de ce nom. Le scrutin est suspendu pour préserver la cohésion du parti, mais la rébellion est actée. Trois ans plus tard, en 2017, elle franchit le pas définitif en créant son propre mouvement, « Osez l’Avenir », et en se faisant élire députée à l’Assemblée nationale sous ses propres couleurs.

À l’hémicycle, elle impose immédiatement un style qui dérange la majorité au pouvoir : des interventions millimétrées sur le plan constitutionnel, des questions qui clouent les ministres de passage, une capacité à transformer le débat législatif en leçon de droit public. Lors des discussions sur la loi instituant le parrainage pour la présidentielle de 2019, ses discours contre ce qu’elle dénonce comme un recul démocratique la propulsent au rang des figures d’opposition les plus redoutées du paysage politique sénégalais.

Le tournant de cette année surprend l’opinion : pour la présidentielle, elle soutient la candidature de Macky Sall dès le premier tour. Un ralliement qu’elle justifie par le réalisme politique et la stabilité du pays, mais qui lui vaut les critiques de ceux qui voyaient en elle une opposante irréductible. Macky Sall lui confie en retour les portefeuilles les plus stratégiques de son second mandat. En 2020, elle entre dans l’histoire en devenant la première femme à diriger la diplomatie sénégalaise, comme ministre des Affaires étrangères et des Sénégalais de l’extérieur. Trois ans plus tard, en octobre 2023, elle est nommée Garde des Sceaux, ministre de la Justice, au moment précis où les tensions entre le régime de Macky Sall et l’opposition menée par Ousmane Sonko atteignent leur paroxysme.

C’est cette période qui nourrit aujourd’hui les critiques les plus acerbes à son endroit. Avoir été ministre de la Justice pendant les mois les plus volcaniques de la confrontation entre le régime sortant et le camp Sonko lui vaut, dans les rangs du Pastef et de sa base militante, des accusations sévères qu’elle réfute catégoriquement. Elle a toujours maintenu qu’elle avait exercé ses fonctions dans le strict respect des textes et de l’indépendance de la magistrature. La controverse, elle la connaît. Elle y est habituée. Et visiblement, elle n’en a pas peur.

La cheffe de l’opposition : un rôle taillé pour elle

Aux élections législatives de novembre 2024, Aïssata Tall Sall conduit la liste de Takku Wallu Sénégal qui décroche seize sièges à l’Assemblée nationale. Ce n’est pas une majorité. C’est une tribune. Et dans les mains d’une avocate de son calibre, une tribune vaut une forteresse. En décembre 2024, elle est désignée cheffe de l’opposition à l’Assemblée, présidant un groupe parlementaire qui rassemble les forces hostiles à la majorité du Pastef dans un hémicycle où les rapports de force sont pour le moins défavorables.

Depuis cette position, elle a construit une opposition méthodique, fondée sur les textes et les procédures. Sa connaissance du droit constitutionnel sénégalais lui permet de porter ses arguments sur le terrain juridique plutôt que sur celui des invectives. Quand elle monte au créneau sur la réintégration de Sonko, elle choisit les articles de loi et les références de jurisprudence comme terrain de bataille, une approche que ses partisans saluent comme de la rigueur et que ses adversaires jugent comme une tentative de bloquer une décision politiquement légitime. En février 2024, à Kuala Lumpur, elle avait été honorée par le prix The Muslim World Rania Award, qui célèbre le leadership et l’influence des femmes musulmanes à l’échelle mondiale.

Ce mardi 26 mai 2026, debout à l’extérieur d’une Assemblée nationale où Ousmane Sonko venait de prendre le perchoir avec 132 voix, Aïssata Tall Sall a choisi ses . « Nous retournerons à l’Assemblée nationale parce que nous ne devons pas et nous ne pouvons pas fuir notre responsabilité d’élu », a-t-elle dit. Pendant ce temps, à l’intérieur, Sonko prenait place sur le perchoir. Dehors, elle continuait de parler. Deux scènes simultanées, dans deux espaces séparés par quelques mètres, qui résumaient à elles seules l’état d’une démocratie sénégalaise entrée dans une séquence politique dont personne, ce mardi matin, ne connaissait encore le dernier acte…

Laisser un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Articles connexes
DiplomatiePolitique

Monde| ONU : Bassirou Diomaye Faye engage officiellement le Sénégal derrière la candidature de Macky Sall

Trois jours après avoir reçu son prédécesseur au Palais de la République,...

Politique

Cameroun| Yaya Ousman Tchounkeu Batchamen, de l’électrotechnique aux ascenseurs, l’ingénierie comme vocation

Formé en France aux technologies de la mobilité verticale, ce jeune Camerounais...

Politique

Sénégal| Révision constitutionnelle de 2026 : Marchepied ou marche d’erreur pour Sonko en 2029 ?

Un costume sur mesure ou un piège constitutionnel ? Avec la réforme...

Politique

Sénégal | Révision de la Constitution : ce qu’il faut comprendre de la réforme en points 7 clés

Le Sénégal s'apprête à engager l'une des plus importantes réformes institutionnelles de...