Acceuil Politique Cameroun| À Bangangté, Éric Niat au pied du mur de l’après-patriarcat
Politique

Cameroun| À Bangangté, Éric Niat au pied du mur de l’après-patriarcat

Partager
Eric Marcel Niat,Bagangte,Marcel Niat NJIFENDJI
Partager

La disparition de Marcel Niat Njifenji ne marque pas seulement la fin d’un long parcours au sommet de l’État camerounais. À Bangangté, elle ouvre aussi une nouvelle séquence politique pour son fils, Éric Niat, désormais confronté à une question que beaucoup se posent déjà en silence : peut-on conserver l’influence d’un patriarche sans disposer de sa stature, de ses réseaux et de son autorité historique ? Entre héritage familial, attentes locales et nécessité de construire sa propre légitimité, le double lauréat aux afrik-Inform awards entre dans l’épreuve la plus décisive de son parcours politique.

Perchée sur les hauteurs verdoyantes de la région de l’Ouest, là où la terre rouge du Ndé rencontre la solennité des grands jours, la ville de Bangangté est devenue, du 14 au 16 mai 2026, l’épicentre d’un séisme mémoriel national. Durant ces trois jours de deuil officiel, la cité s’est drapée dans une ferveur singulière, mêlant le protocole millimétré des affaires de l’État à l’émotion brute d’un peuple conscient de voir une époque entière s’en aller. Le ballet a pourtant commencé à Yaoundé — de la levée de corps à l’Hôpital Général aux honneurs rendus au Palais des Congrès —, mobilisant tout ce que le Cameroun compte de hauts commis, de diplomates et de parlementaires venus mesurer, en silence, l’étendue du vide laissé par le défunt.

Le vendredi, le cortège a pris la route de l’Ouest. Dans les villages du Ndé que longeait le convoi funèbre, des femmes en tenue de deuil bordaient les bas-côtés, certaines tenant des branches de palmier, d’autres simplement debout, immobiles, comme on se tient face à quelque chose qu’on ne reverra plus. La dépouille est arrivée au quartier Mandja, au domicile familial de Bangangté, pour une veillée qui a mêlé la prière et les chants traditionnels, le recueillement des anciens et les larmes des jeunes qui n’avaient connu Marcel Niat que comme une figure lointaine et tutélaire, un nom prononcé avec un respect particulier dans les conversations des adultes.

Le samedi matin, dès 8 heures, le stade municipal de Bangangté s’est rempli comme il ne se remplit que pour les grandes occasions. Aboubakary Abdoulaye, successeur de Marcel Niat à la présidence du Sénat et représentant personnel du chef de l’État Paul Biya, a présidé la cérémonie officielle. Les tirs de canon ont égrené le silence. Les danses patrimoniales ont succédé aux discours officiels. Puis, dans la stricte intimité de la famille, le caveau familial s’est refermé sur celui qui avait passé sa vie entière à maintenir ouverts les chemins du pouvoir pour les siens et pour sa région.

Dans les rues de Bangangté ce jour-là, entre les complaintes rythmées et les recueillements silencieux, quelque chose d’autre se jouait en filigrane. Les regards se posaient, insistants, sur un homme qui portait une double casquette visible à l’œil nu : celle du fils Benjamin accueillant les délégations au nom de la famille, et celle du maire de la commune hospitalière recevant les corps constitués de l’État sur son territoire. Éric Niat était partout à la fois. Discret et présent. En deuil et en fonction. Et tout Bangangté, en l’observant, posait sans le formuler la question que les semaines et les mois à venir allaient rendre inévitable : et maintenant ?

Le père, l’ombre et la stature d’un demi-siècle

Pour comprendre le poids que représente cet héritage, il faut d’abord comprendre ce qu’était Marcel Niat Njifenji. Non pas l’image officielle, le portrait encadré dans les couloirs des institutions, mais la réalité vivante d’un homme qui avait fait du pouvoir discret un art de gouverner. Ingénieur des Ponts et Chaussées formé à Supélec en France, il appartient à cette première vague de Camerounais qui ont traversé l’Atlantique dans les années cinquante pour revenir avec des diplômes que le pays ne savait pas encore lire, et qui ont construit les fondations techniques d’un État encore neuf. C’est lui qui a façonné le secteur électrique camerounais depuis la direction générale de la SONEL, qu’il a tenue pendant plus de vingt ans. Directeur général, ministre du Plan, Vice-Premier ministre chargé des Mines, de l’Eau et de l’Énergie : sa trajectoire est celle d’un technocrate qui a compris très tôt que le vrai pouvoir ne se mesure pas au bruit qu’on fait, mais aux dossiers qu’on maîtrise et aux hommes qu’on tient.

Dans le Ndé, son influence allait bien au-delà de ses mandats formels. Député RDPC, maire de Bangangté entre 2002 et 2007, président de la Commission Départementale de Coordination du RDPC : ces titres ne disent pas l’essentiel. L’essentiel, c’est qu’aucun maire, aucun député, aucun chef traditionnel du département ne pouvait asseoir son autorité sans son onction. Pas parce qu’il l’imposait par la force, mais parce qu’il contrôlait quelque chose de plus précieux que la force : les arbitrages. Il validait les investitures, finançait les campagnes, réglait les conflits de succession locale avec la patience des hommes qui savent que le temps travaille pour eux. Sa proximité historique avec le chef de l’État Paul Biya lui conférait une immunité symbolique qui se transmettait, par capillarité, à tous ceux qui évoluaient dans son orbite.

Le 12 juin 2013, lorsque le Sénat camerounais a tenu sa séance inaugurale, c’est Marcel Niat Njifenji qui a pris place au perchoir de la chambre haute, devenant constitutionnellement la deuxième personnalité de la République, désignée pour assurer l’intérim présidentiel en cas de vacance du pouvoir. Il occupera ce poste pendant près de treize ans, réélu en 2018 avec 97 voix, incarnant à lui seul la continuité d’un système politique dont il était, depuis des décennies, l’un des architectes discrets. Son départ de la présidence du Sénat en mars 2026 voulu par Paul Biya, moins d’un mois avant sa mort, avait déjà sonné comme une fin de règne. Son décès l’a rendue définitive.

Éric Niat, un maire qui s’était construit avant le deuil

Ce serait une erreur de réduire Éric Niat à son patronyme. Double lauréat aux afrik-Inform awards, il a une trajectoire propre, construite patiemment bien avant que la mort de son père ne place sur ses épaules le poids d’une succession politique. Né le 9 décembre 1973 à Buéa, il a fait ses études supérieures aux États-Unis, à l’Université du Massachusetts Boston, où il a obtenu un Bachelor of Arts en Sciences Politiques en 2001. Stagiaire à la Représentation Permanente du Cameroun à l’ONU à New York, dans les couloirs de l’institution que dirigeait alors Kofi Annan, il a tôt appris que le monde se gouverne autant dans les salles de réunion que sur le terrain.

De retour au Cameroun, il choisit l’entrepreneuriat plutôt que les antichambres de l’administration. Responsable de projet chez Schlumberger, directeur général de SIAP KAFENG, un complexe agro-pastoral et halieutique implanté à Bangangté, co-fondateur d’une agence de communication à Douala : son parcours est celui d’un homme qui a voulu d’abord créer avant de prétendre diriger. La Fondation Niat, qu’il anime depuis les années 2010, irrigue le département en bourses scolaires et en dons de matériel didactique. Le basketball, qu’il pratique avec passion, lui a ouvert un autre terrain : vice-président de la Fédération Camerounaise de Basketball, il est élu en juin 2023 président de la FIBA Afrique Zone 4, une responsabilité continentale qui dit que son réseau dépasse largement les frontières du Ndé.

C’est en 2013 qu’il entre formellement dans l’arène municipale, comme quatrième adjoint au maire. Il gravit les échelons sans précipitation : troisième adjoint en 2019, conseiller municipal réélu en 2020. Le 19 mai 2021, à la suite du décès du maire Jonas Kouamouo, il est élu à la tête de la commune de Bangangté avec 32 voix sur 39 votants, sur un total de 41 conseillers municipaux, deux étant décédés au moment du scrutin. Un score de plébiscite qui doit autant à sa personnalité qu’aux tractations intenses de ses détracteurs. Mais il a gagné et depuis lors, c’est lui qui gouverne.

Son bilan depuis 2021 trace le portrait d’un maire qui a compris que la légitimité héritée est une monnaie qui se dévalue si elle n’est pas adossée à des réalisations tangibles. Extension du réseau d’éclairage public par lampadaires solaires, réhabilitation de tronçons de routes pour désenclaver les groupements périphériques, modernisation des infrastructures scolaires, recrutement d’enseignants vacataires sur le budget municipal, financement de dix projets de jeunes à deux millions de francs CFA chacun : la liste est concrète, documentée, visible.

Plus ambitieux encore, le projet de mini-barrage hydroélectrique évalué à une dizaine de milliards de francs CFA, pensé pour faire de Bangangté une ville lumière autonome sur le plan énergétique, dit que ce maire pense son mandat dans le temps long, à la manière, peut-être, de celui qui lui a appris à regarder les chantiers avant de regarder les applaudissements.

Le Ndé sans parapluie : l’épreuve commence maintenant

Mais voilà. Marcel Niat Njifenji n’est plus. Et avec lui s’éteint quelque chose que nul bilan municipal, aussi solide soit-il, ne peut remplacer du jour au lendemain : le bouclier. Cette protection invisible mais réelle que confère la présence d’un patriarche aux réseaux tentaculaires, capable d’un coup de téléphone de dénouer une crise locale, de bloquer une candidature concurrente ou d’attirer sur une commune les faveurs d’un budget ministériel. Le Ndé était, depuis des décennies, une forteresse RDPC dont Marcel Niat était le donjon. Le donjon n’est plus.

Ce vide va inévitablement attirer les ambitions. Plusieurs hauts cadres originaires du département, ministres en fonction, directeurs généraux, hauts magistrats, ont longtemps courbé l’échine devant le président du Sénat en raison de sa proximité historique avec le chef de l’État. Le fauteuil de leader politique du Ndé est désormais vacant, et nul ne peut prédire avec certitude combien de mains vont se tendre vers lui dans les prochains mois. Éric Niat devra renégocier, seul et en son nom propre, comme il l’a toujours fait, des allégeances que son père maintenait par la seule force de sa stature institutionnelle. Il devra convaincre, comme il l’a toujours fait, les chefferies traditionnelles du département, les chefs de premier et deuxième degrés de Bangangté, Bangoulap, Bamena, sans le respect quasi mystique que ces derniers vouaient à l’ancien patriarche. Il devra tenir le fil avec Yaoundé sans le raccourci direct que constituait un père assis au sommet de la deuxième institution de la République…. Par ailleurs, il l’a toujours tenu depuis son entrée en politique.

Les prochaines échéances électorales seront le vrai test. Jusqu’ici, Éric Niat n’a été élu que par 39 conseillers municipaux, dans un scrutin interne au parti. Il lui faudra désormais affronter le verdict direct des populations dans un département où l’opposition a toujours guetté la moindre fissure dans la citadelle RDPC. La région de l’Ouest est une zone de forte compétition politique, et le Ndé n’échappe pas aux frustrations infrastructurelles et aux angoisses du chômage des jeunes que les partis d’opposition savent transformer en bulletins de vote. Sans la machine électorale paternelle pour sécuriser le scrutin, c’est son bilan seul qui devra parler.

Le fils et sa propre voix

Il serait pourtant injuste de résumer Éric Niat à un héritier en attente de validation. L’homme qui a géré avec dignité la double casquette du deuil et du protocole lors des obsèques de son père, qui a pris la parole devant l’establishment politique national avec la retenue et la gravité qui convenaient à la circonstance, est un élu qui a déjà commencé à écrire sa propre page. Son style tranche avec celui du père : là où Marcel Niat gouvernait dans l’ombre des couloirs et des arbitrages discrets, Éric Niat communique sur les réseaux sociaux, documente ses chantiers, implique la jeunesse, parle le langage d’une génération qui demande à ses élus de rendre des comptes en temps réel. Ce n’est pas le même Cameroun. Ce n’est pas le même maire.

L’histoire des dynasties politiques africaines enseigne que le nom d’un père influent peut ouvrir toutes les portes, mais que seul le fils décide ce qu’il fait une fois qu’il est entré. Éric Niat est entré. Il est dans la pièce. Le deuil de Bangangté a sonné la fin d’une époque et le début d’une autre. Laquelle ? Celle que le maire de Bangangté écrira lui-même, dans les chantiers de sa commune, dans les urnes de son département, et dans la manière dont il choisira, jour après jour, d’être le fils de son père sans se laisser ensevelir par lui…

Laisser un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Eric Marcel Niat,Bagangte,Marcel Niat NJIFENDJI
0 vues