Le pays perd l’un de ses rares capitaines d’industrie. Claude Juimo Siewe Monthé, patron du groupe Monthé, ancien président de la CCIMA ( Chambre de Commerce, d’Industrie, des Mines et de l’Artisanat du Cameroun ) et député RDPC du Haut-Nkam, est décédé ce samedi 4 avril 2026 à l’âge de 64 ans. Avec lui disparaît une vision du capitalisme africain: patiente, intégrée, silencieuse.
L’héritier qui a tout rebâti
Il y a des héritages qui écrasent, et d’autres qui révèlent. Quand Luc Monthé, premier adjoint au maire de Douala et figure tutélaire du commerce camerounais, disparaît en 1986, son fils aîné Claude a 24 ans. Le groupe familial traverse alors une période de turbulences, fragilisé par l’absence soudaine de celui qui en avait posé les fondations. Un autre aurait pu se contenter de gérer l’existant, de préserver ce qui restait. Claude Juimo Siewe Monthé, lui, choisit de reconstruire et de reconstruire autrement.
Formé en France et au Canada, nourri intellectuellement par le tutorat de Jacques Lacombe — ce Français qui avait accompagné son père et Victor Fotso dans leur saut vers l’industrie dans les années 1970 —, il reprend les rênes du groupe en 1987 avec une vision claire et une méthode qui tranche avec celle de sa génération. Là où les premiers entrepreneurs camerounais misaient sur la diversification tous azimuts, lui défend une autre philosophie : « atteindre d’abord une taille critique dans un secteur », maîtriser toute la chaîne de valeur, dérouler ensuite. Une approche de stratège industriel.
Ses premières décisions sont chirurgicales. Il ferme Sicaf, l’unité de fabrication de couvertures et couvre-lits, condamnée par la concurrence asiatique dans une filière textile sans avenir. Il insuffle un second souffle à Prodicam — les fameux cubes de bouillon Honig — et à l’hôtel Parfait Garden à Douala. Et il commence à explorer, méthodiquement, les créneaux porteurs d’une économie camerounaise en pleine mutation.
Le pari le plus ambitieux s’appelle Palmraff — la Société palmeraies-raffineries. Un complexe industriel installé dans la banlieue ouest de Douala, spécialisé dans la transformation de corps gras en aval de la filière palmier à huile, représentant un investissement d’une vingtaine de milliards de francs CFA. Raffinage de l’huile, fabrication de margarine et de savon, trituration des noix de palme : six métiers industriels intégrés dans une même chaîne. Un projet qui illustre mieux que tout ce que signifiait, pour Claude Juimo Siewe Monthé, construire une industrie africaine compétitive.
Célestin Bedzigui, ami de la famille et directeur de l’agence de notation Global Ratings Services à New York, résumait ainsi l’homme : « Juimo a remis sur pied le groupe Monthé, qui avait connu un passage difficile. C’est un stratège qui a une très grande capacité de vision à long terme ». Une épitaphe que l’intéressé aurait sans doute accueillie avec son sourire discret.
Un empire discret, un carnet d’adresses mondial
Le groupe Monthé ne communique pas ses chiffres. Claude Juimo Siewe Monthé ne communique pas du tout — ou si peu. « Never complain, never explain » : la devise de Buckingham Palace, que son entourage lui attribue volontiers, dit tout de son rapport aux médias et à l’exposition publique. Ce prince bana au crâne soigneusement rasé et à la barbe impeccablement taillée a toujours préféré les résultats aux déclarations, les actes aux postures.
Pourtant, derrière cette discrétion cultivée se dessine un empire aux ramifications impressionnantes. Outre Palmraff et Prodicam, le groupe est présent dans l’hôtellerie avec le Parfait Garden, dans l’immobilier au Cameroun et à l’étranger via Konte, et dans la prise de participations à travers deux véhicules financiers : la Société financière et commerciale (SFC) et la Société financière d’arbitrage (SFA). La première a servi, en 2000, à construire une association avec le groupe Bolloré pour entrer au capital de la Socapalm lors de sa privatisation. La seconde s’est orientée vers le secteur financier, avec une présence dans le tour de table de BGFI Bank Cameroun.
Car l’une des forces majeures de Claude réside dans son carnet d’adresses — un réseau tissé patiemment sur trois continents. Au conseil d’administration du groupe Bolloré, où il a siégé jusqu’en juin 2012, il a côtoyé Denis Kessler, Jean-Paul Parayre, Georges Pébereau, ou encore feu Antoine Bernheim. À Paris, ses passages sont l’occasion de rencontres régulières avec Vincent Bolloré lui-même. En Afrique, ses amis se nomment Thierry Tanoh, directeur général d’Ecobank, Didier Acouetey, président d’Africsearch, ou Jean-Louis Billon, ancien président de la Chambre de commerce de Côte d’Ivoire devenu ministre.
Ce réseau, il ne le cultive pas pour la forme. Il travaille avec ces figures de proue à un projet plus vaste : le lancement d’un think tank destiné à rapprocher l’Afrique de l’Asie du Sud-Est, une région qu’il sillonne régulièrement pour ses affaires. Une ambition qui dit quelque chose de sa conception de l’économie africaine — continentale, tournée vers le monde, ancrée dans les filières de valeur.
À la tête de la Chambre de commerce, d’industrie, des mines et de l’artisanat du Cameroun de 1998 à 2008, il a incarné pendant dix ans le visage du patronat camerounais. Une décennie marquée par sa volonté d’élever les standards, d’ouvrir l’institution vers l’extérieur, de faire du secteur privé camerounais un interlocuteur crédible sur la scène internationale. Quand il quitte la CCIMA en 2008, il laisse derrière lui une institution transformée et une réputation d’homme de dossiers.
L’industriel qui est entré en politique
En 2013, Claude Juimo Siewe Monthé prend ses amis de court. Militant actif du RDPC depuis des années — il avait été élu membre du comité central du parti en 2011 —, il annonce sa candidature aux législatives dans le département du Haut-Nkam, son fief d’origine. La surprise est grande : cet homme qui a toujours tenu les médias à distance, qui a construit sa puissance loin des tribunes politiques, franchit soudainement le pas.
Il conduit la liste RDPC du Haut-Nkam au succès et entre à l’Assemblée nationale, rejoignant la Commission des affaires économiques, de la programmation et de l’aménagement du territoire — un choix logique pour un homme dont toute la vie a été construite autour des questions économiques. Mais son entrée au Parlement s’accompagne d’un geste significatif : dès juin 2012, avant même son élection officielle, il décide de ne pas renouveler son mandat d’administrateur au sein du groupe Bolloré et quitte la présidence du conseil d’administration de la Socapalm. Éviter les conflits d’intérêts, rester au-dessus de tout soupçon — une exigence éthique qu’il s’impose à lui-même avec la même rigueur qu’il applique à ses affaires.
À l’Assemblée nationale, il ne cherche pas la lumière. Il travaille. Dans les couloirs du Palais de Verre, comme dans les salles de conseil d’administration, Claude Juimo Siewe Monthé est de ceux qui font avancer les choses sans avoir besoin qu’on les regarde faire. Son frère Emmanuel Monthé Siewe et sa sœur Gisèle Monthé Noutong assurent la direction opérationnelle du groupe familial — la continuité est assurée, la maison tient.
Ce 4 avril 2026, le jour même où le Cameroun révisait sa Constitution dans un Congrès historique, Claude Juimo Siewe Monthé s’est éteint. Une coïncidence que l’histoire retiendra : pendant que le Parlement débattait de l’avenir institutionnel du pays, l’un de ses membres bâtisseurs quittait discrètement la scène — comme il avait toujours vécu, sans bruit, sans plainte, sans explication.

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