Membre du RDPC depuis des décennies, ancien pilier de deux gouvernements successifs, il est la dernière personne que l’on attendait au front ce 4 avril. Et pourtant, c’est lui, le doyen du sénat, le vétéran et le survivant qui a prononcé les mots que personne dans son camp n’osait dire. Portrait.
Le mot qui a tout changé
Il n’avait pas l’air d’un homme qui cherche l’esclandre. Debout devant la forêt de micros du Palais de Verre Paul Biya, costume sombre, regard posé, René Ze Nguele a pris la parole avec la lenteur mesurée de ceux qui n’ont plus rien à prouver. Autour de lui, l’hémicycle bruissait encore des joutes oratoires qui avaient marqué la matinée. Puis le silence s’est installé, comme instinctivement, quand les plus anciens parlent. Ce qu’il a dit, personne ne l’attendait d’un homme de cette stature, d’un homme de cet abord politique. Sénateur RDPC de la Région de l’Est, ancien ministre sous Ahmadou Ahidjo et Paul Biya, doyen d’âge d’une chambre haute qu’il préside symboliquement à chaque ouverture de session, René Ze Nguele est l’incarnation même de la continuité du système. Et c’est précisément cet homme-là qui a qualifié l’engouement de ses compairs autour de la révision constitutionnelle comme étant « suspecte ».
« La précipitation avec laquelle vous conduisez cette réforme est suspecte », a-t-il déclaré, s’adressant directement à ses collègues et, par-delà l’hémicycle, à l’exécutif qui portait le texte. Puis, avec ce mélange de gravité et de franchise qui caractérise les hommes de sa génération : « J’ai cru, en lisant le texte, qu’il s’agissait d’un canular ». Une phrase. Deux phrases. Suffisantes pour faire de lui l’homme du jour dans un Congrès qui en comptait pourtant beaucoup.
Il a poursuivi sur le fond, avec la rigueur d’un parlementaire qui a vu passer plus de constitutions que la plupart de ses collègues n’ont d’années de carrière : « La démocratie repose sur le peuple et ses dirigeants. Et c’est le peuple qui désigne les dirigeants. Quand les dirigeants empiètent sur les activités du peuple, ça pose problème. On n’a plus de démocratie. On a tout, sauf cela ». Le Congrès venait d’entendre ce que beaucoup pensaient tout bas depuis des semaines… Peut-être !!
Sur les réseaux sociaux, la séquence a immédiatement circulé. Les qualificatifs ont fusé « coup de tonnerre », « position virulente », « seul homme debout dans la majorité ». Pour un sénateur dont la discrétion est légendaire, l’effet de contraste était saisissant. Mais qui est vraiment René Ze Nguele ? Et pourquoi cette voix-là, ce jour-là, portait-elle autant ?
Un siècle de Cameroun en un homme
Pour comprendre le poids de l’intervention de René Ze Nguele, il faut remonter le fil d’une biographie qui traverse l’histoire du Cameroun indépendant comme un fil rouge. Né le 3 juin 1937 à Nguelemendouka, dans la Région de l’Est, il appartient à cette génération de Camerounais qui ont grandi sous administration française, vécu l’indépendance de 1960 comme un éveil politique, et choisi le service de l’État comme vocation.
Son parcours commence par l’enseignement — instituteur, comme beaucoup d’hommes politiques africains de sa génération qui ont fait de la craie et du tableau noir leur premier terrain d’influence. Puis vient la politique, sous l’ère Ahidjo, dans laquelle il entre avec le profil du technicien sérieux plutôt que du militant flamboyant. Ministre de l’Information et de la Culture dans les années 1970, il enchaîne avec le portefeuille de l’Éducation de base de 1983 à 1984, puis celui de la Fonction publique de 1984 à 1987 — à une période charnière, celle de la transition entre Ahidjo et Biya.
Ce détail n’est pas anodin. Ze Nguele est l’un des rares hommes politiques camerounais à avoir servi sous les deux présidents de l’histoire du pays sans jamais être emporté par les turbulences qui ont accompagné ce passage de relais. Il revient au gouvernement en mars 2000, sous Biya cette fois, comme Ministre de la Fonction publique et de la Réforme administrative, jusqu’en décembre 2004. Quatre ans à la tête d’un ministère qui touche à l’ossature même de l’État — les fonctionnaires, leurs statuts, leurs carrières, leur rapport à l’administration.
Après le gouvernement, le Parlement. D’abord député, puis sénateur nommé de la Région de l’Est en 2018, reconduit pour la législature 2023-2028. Et avec l’âge vient le titre que les institutions réservent à leurs doyens : président du bureau d’âge, celui qui ouvre les sessions ordinaires du Sénat au nom de la longévité. En mars 2024, en mars 2026, c’est lui qui préside symboliquement les premières heures des travaux de la chambre haute. Un rôle honorifique, certes, mais qui dit quelque chose de la place qu’occupe cet homme dans le paysage institutionnel camerounais.
À 88 ans, René Ze Nguele est aussi président de la Commission de l’Éducation, de la Formation professionnelle et de la Jeunesse au Sénat. Un portefeuille qu’il n’occupe pas pour la forme : ses interventions sur le chômage des diplômés, sur la nécessité d’une formation professionnelle digne de ce nom, témoignent d’un engagement qui dépasse le protocole. C’est cet homme — monument vivant de la République camerounaise — qui a pris la parole ce 4 avril pour dire que quelque chose n’allait pas.
Le sage qui dérange
René Ze Nguele n’est pas un opposant. Il ne l’a jamais été, ne cherche pas à l’être. Sa carte du RDPC, il la porte depuis des décennies, et rien dans ses interventions publiques ne suggère une rupture avec le parti au pouvoir. Mais il y a, chez cet octogénaire discret, une liberté de ton qui tranche avec la discipline de façade qui caractérise souvent les débats parlementaires camerounais. Une liberté que seuls autorisent l’âge, le parcours, et l’absence de tout calcul carriériste.
Ce n’est pas la première fois qu’il fait entendre une voix dissonante depuis les travées de la majorité. Sur la question des féminicides et des violences faites aux femmes, ses interventions au Sénat ont régulièrement dépassé le cadre convenu des déclarations institutionnelles. En mars 2026 encore — quelques semaines seulement avant le Congrès —, il appelait à l’adoption d’une loi spécifique contre les violences basées sur le genre, dans un contexte marqué par une recrudescence alarmante des crimes contre les femmes au Cameroun. Des mots forts, portés par une conviction qui semblait personnelle autant qu’institutionnelle.
Sur la jeunesse, même constance. Président de la commission sénatoriale qui lui est dédiée, il n’hésite pas à dire publiquement ce que les chiffres confirment : les diplômés camerounais peinent à trouver un emploi à la hauteur de leur formation, et le système éducatif doit se réformer en profondeur pour répondre aux réalités du marché. Il exhorte les jeunes à « s’armer de courage », mais il exhorte aussi l’État à leur donner les armes dont ils ont besoin.
Sur les réseaux sociaux et les dérives de l’espace numérique, il intervient avec la même franchise — dénonçant les fake news, la violence verbale en ligne, la désinformation qui ronge le débat public. Pour un homme de sa génération, cette sensibilité aux mutations de l’espace médiatique témoigne d’une attention aux évolutions de la société que beaucoup de parlementaires plus jeunes ne manifestent pas.
Ce qui caractérise Ze Nguele, dans tous ces dossiers, c’est « qu’il ne cherche pas à démolir, il cherche à corriger » , nous décrit un Sénateur. Critique de l’intérieur, gardien des valeurs plutôt que fossoyeur des institutions. Ce 4 avril, en qualifiant la réforme constitutionnelle de « suspecte », il n’appelait pas au rejet de la République. Il rappelait, à sa façon, que la République a des exigences et que la précipitation n’en fait pas partie.
« Le Cameroun est au-dessus de tous »
L’intervention de René Ze Nguele n’est pas passée inaperçue au-delà des murs du Palais de Verre. Parmi ceux qui ont tenu à réagir publiquement, Michel Ange Angouing, ancien Ministre de la Fonction publique, a publié une déclaration qui résume bien l’écho suscité par la prise de position du sénateur doyen. « Nous avons beaucoup d’admiration pour la sagesse et la constance du patriarche René Ze Nguele », a-t-il écrit. « Ses interventions donnent un visage à notre démocratie ».
La formule est belle, et elle dit quelque chose d’important. Dans un paysage politique où la parole libre est souvent absorbée par la logique partisane, un homme qui ose dire « cette réforme me pose problème » devant ses propres collègues de majorité offre à la démocratie camerounaise un visage qu’elle peine parfois à montrer. Angouing le formule avec précision : « Pour faire la démocratie, nous devons être des démocrates ». Une évidence qui, dans le contexte de ce jour, sonnait comme un rappel à l’ordre autant que comme un hommage.
Le texte a été adopté malgré tout — 205 voix pour, 14 contre, 3 abstentions. René Ze Nguele n’a pas renversé le cours des événements. Il ne le cherchait probablement pas. Un homme qui a traversé cinquante ans de vie publique camerounaise sait mieux que quiconque la différence entre ce qu’on peut changer et ce qu’on peut seulement nommer. Et dans un hémicycle où la discipline du parti pèse lourd, où les dissidences s’expriment plus souvent dans les couloirs que devant les micros, le geste n’était pas anodin.

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