Annoncé solennellement par le président Paul Biya lors de son message de fin d’année 2025, le remaniement ministériel promis « dans les prochains jours » n’a toujours pas été rendu public. Trois mois après l’élection présidentielle du 12 octobre, le Cameroun vit au rythme d’une attente prolongée, inédite par sa durée et son impact sur l’appareil d’État. Administrations ralenties, ministres en sursis, classe politique fébrile : au cœur des villes comme dans les couloirs du pouvoir, le pays retient son souffle.
Le 31 décembre 2025 marque une rupture dans les usages institutionnels camerounais. Pour la première fois en 43 ans de pouvoir, Paul Biya annonce lui-même, dans son discours à la Nation, la formation prochaine d’un nouveau gouvernement. L’information, livrée sans décret ni calendrier précis, crée immédiatement une onde de choc dans le sérail politique. Jusqu’ici, les remaniements ministériels relevaient d’un rituel silencieux, souvent découvert à la lecture tardive d’un décret présidentiel. Cette fois, l’annonce publique précède l’acte. Le chef de l’État évoque un gouvernement à venir « dans les prochains jours », sans davantage de précision, laissant ouverte l’interprétation de cette temporalité.
Depuis cette allocution, le gouvernement dirigé par Joseph Dion Ngute, nommé le 4 janvier 2019, reste en place. Sept ans de longévité pour une équipe gouvernementale devenue l’une des plus durables de l’histoire politique contemporaine du pays. Dans les rues de Yaoundé, de Douala ou de Garoua, l’annonce s’est diffusée comme une rumeur officielle. Radios, plateaux télévisés, réseaux sociaux et débats de trottoir ont aussitôt fait du remaniement le centre de gravité de l’actualité nationale.
Depuis 2019, plusieurs événements majeurs auraient pu entraîner un réaménagement de l’exécutif. Le gouvernement enregistre successivement quatre décès de ministres en exercice : Adoum Gargoum en mars 2021, Alim Hayatou en avril 2021, Clémentine Ananga Messina en août 2022, puis Gabriel Dodo Ndoke en janvier 2023. À ces disparitions s’ajoutent des démissions politiques d’envergure. En juin et juillet 2025, Issa Tchiroma Bakary, alors ministre de l’Emploi et de la Formation professionnelle, puis Bello Bouba Maïgari, ministre d’État en charge du Tourisme et des Loisirs, quittent le gouvernement pour se porter candidats à l’élection présidentielle d’octobre. Ils ont été successivement remplacés par Mounouna Foutsou, ministre de la Jeunesse, qui cumule désormais également le portefeuille de la Formation professionnelle, et par Gabriel Mbaïrobe, alors ministre de l’Agriculture et du Développement rural, désigné pour assurer par intérim la direction du ministère du Tourisme et des Loisirs après le départ de Bello Bouba Maigari.
Malgré cela, l’architecture gouvernementale demeure largement inchangée. Les ajustements opérés relèvent essentiellement de réaménagements techniques, sans refonte d’ensemble. Plusieurs scandales, notamment à caractère financier, n’aboutissent pas non plus à un remaniement global. Cette continuité renforce l’attente née du discours présidentiel de décembre. Pour une partie de l’opinion, les conditions d’un renouvellement étaient déjà réunies avant même l’annonce officielle.
Un pays administrativement au ralenti
Sur le terrain, l’effet de l’annonce présidentielle se fait sentir bien au-delà des cercles politiques et des états-majors partisans. Dans les administrations centrales comme déconcentrées, l’activité tourne au ralenti. Dossiers en attente de signature, arbitrages différés, réunions suspendues : l’incertitude s’est installée au cœur de la chaîne décisionnelle. Dans les ministères, la prudence est devenue une règle tacite. Conscients que le moindre acte engageant pourrait être interprété, commenté ou remis en cause, certains responsables choisissent l’immobilisme. L’initiative se raréfie. Les décisions structurantes sont renvoyées à plus tard, dans l’attente du décret présidentiel censé redessiner les équilibres. Une sagesse populaire résume l’atmosphère : « quand le vent souffle, la poule ne pond plus ».
Cette inertie administrative trouve un écho direct dans l’analyse de Georges Alain Boyomo, qui souligne que l’annonce présidentielle, loin de clarifier l’horizon, a ravivé l’attention et la tension autour du remaniement, sans trancher. En laissant planer le flou sur le calendrier, le chef de l’État conforte son statut de « maître des horloges », mais expose, dans le même temps, l’appareil gouvernemental à une pression paralysante.
Dans les couloirs des administrations, le temps semble suspendu. Les bureaux sont moins animés, les circuits de validation s’allongent, les instructions se font plus rares. L’État continue de fonctionner, mais à bas régime, dans une expectative généralisée. Une situation d’autant plus notable que, comme le rappelle Boyomo, l’équipe gouvernementale actuelle n’est pas en charge d’expédier les affaires courantes, mais continue d’exercer pleinement ses prérogatives, comme à l’accoutumée.
Ce ralentissement administratif intervient alors même que le chef de l’État, dans son message du Nouvel An, a reconnu que, malgré un « bilan appréciable », « des efforts soutenus doivent encore être engagés, sans délai, pour améliorer de manière significative les conditions de vie des Camerounais ». Entre l’urgence sociale ainsi formulée et l’attente prolongée du remaniement, le contraste est saisissant. Dans ce climat, l’annonce d’un futur gouvernement de missions — chargé notamment de la sécurité, des réformes économiques et de l’accès aux services de base — accentue paradoxalement l’immobilisme présent.
L’administration semble déjà tourner la page, sans que la suivante ne soit encore écrite. Et dans cette parenthèse politique étirée, le pays avance, lentement, au rythme d’un décret attendu comme un signal de reprise.
Une équipe attendue sans état de grâce
Dans les débats publics, une constante revient : la future équipe gouvernementale n’aura pas de période de grâce. Selon l’analyse relayée par plusieurs observateurs et acteurs politiques, le prochain gouvernement sera avant tout un gouvernement de missions. Sécurité dans les régions crisogènes de l’Extrême-Nord, du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, poursuite des réformes économiques avec les partenaires financiers internationaux, amélioration de l’accès aux services de base, lutte contre le chômage des jeunes et autonomisation des femmes figurent parmi les priorités rappelées par le chef de l’État.
Le Fonds spécial pour l’emploi des jeunes et l’autonomisation des femmes, doté de 50 milliards de FCFA, est cité comme un instrument central de cette politique. Les attentes sont élevées, dans un contexte marqué par un fort message de désaffection populaire exprimé lors de la présidentielle. Avec 35,19 % des suffrages, soit plus de 1,6 million de voix, le candidat classé officiellement deuxième a cristallisé une partie du mécontentement, sans que cela ne semble précipiter la décision présidentielle.
Sur le plateau de Canal Presse dimanche dernier, le militant RDPC Jean-Baptiste Atemengue tempère les attentes d’un bouleversement total. Il rappelle que, même en cas de remaniement, « il n’y a pas alternance », et qu’un réaménagement implique nécessairement le maintien de certains ministres en fonction. Cette lecture rejoint celle d’une partie de la majorité présidentielle, pour qui l’expérience et la continuité demeurent des valeurs centrales. Certains ministres occupent en effet le même portefeuille depuis plus de deux décennies.
Dans le même temps, Paul Biya a explicitement évoqué, dans son discours, la volonté de promouvoir davantage les jeunes et les femmes, sur la base des critères de qualification, de compétence, de probité et d’engagement au service de l’intérêt général. L’équation annoncée repose sur un dosage entre générations, équilibres sociologiques, composantes religieuses et ouverture à la diaspora. Une orientation que le président a lui-même formulée comme un impératif d’égalité des chances.
Majorité confiante, opposition prudente
Au sein du RDPC, l’annonce présidentielle est perçue comme un signal de lucidité. Christophe Mien Zock, directeur de la propagande du parti au pouvoir, reconnaît que la présidentielle a révélé un mécontentement sur la gouvernance et certains résultats en matière d’infrastructures, tout en appelant à juger la future équipe « au pied du mur ».
Dans l’opposition, les réactions divergent. Le PCRN de Cabral Libii se dit concentré sur les législatives et municipales à venir, tout en restant disponible en cas d’appel à servir. À l’UDC, Hermine Patricia Tomaïno Ndam Njoya exprime un scepticisme constant, estimant qu’un remaniement, en l’état, ne saurait constituer un changement réel sans une refonte institutionnelle plus profonde.
Ces positions traduisent un paysage politique en mouvement, mais suspendu à une décision centrale. À ce jour, aucune date officielle n’a été communiquée par le secrétariat général de la Présidence de la République pour la lecture du décret. L’expression « dans les prochains jours » continue d’alimenter spéculations, rumeurs et projections.
Dans les quartiers populaires comme dans les salons VIP, le même mot revient : attente. Une attente qui structure désormais le quotidien politique camerounais, trois mois après une présidentielle censée ouvrir un nouveau cycle. Le Cameroun avance ainsi, au pas suspendu, dans une cité entière tournée vers un seul geste institutionnel, celui qui, par un décret, dira enfin si le temps de l’annonce cède la place à celui de l’action.









