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Cameroun| Léon XIV a-t-il (vraiment) tiré à boulets rouges sur Paul Biya ?

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Paul Biya,Pape Léon XIV
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Le discours prononcé par le Pape au Palais de l’Unité ce 15 avril 2026 était, en apparence, un message de paix adressé à une nation. En réalité, lu phrase par phrase, il constitue un réquisitoire feutré mais implacable contre les maux qui caractérisent plus de quarante ans de gouvernance. Ni nommé, ni épargné.

Le protocole et le couteau

Dans les discours pontificaux lors des visites officielles, il existe une grammaire bien rodée. On loue la beauté du pays, on salue la sagesse du chef de l’État, on évoque la coopération entre le Saint-Siège et la République, on conclut sur une prière. Le tout dans une atmosphère de cordialité diplomatique qui ne froisse personne et n’engage à rien. Léon XIV a respecté cette grammaire et s’en est servi comme d’un fourreau pour dissimuler une lame.

Car le discours du 15 avril au Palais de l’Unité est, formellement, un discours de courtoisie prononcé devant les autorités, la société civile et le corps diplomatique. Il commence par des remerciements chaleureux. Il évoque avec admiration la diversité camerounaise, cette «Afrique en miniature». Il célèbre la richesse des traditions. Rien, dans les premières minutes, ne signale l’orage. Et puis, progressivement, avec la méthodologie d’un homme habitué à manier les textes et les idées, Léon XIV construit son propos. Et ce propos, mis en regard avec la réalité camerounaise, devient un miroir que le Pape tend au président Biya en lui demandant, avec toute la courtoisie du monde, de s’y regarder.

Paul Biya est dans la salle. Il a quatre-vingt-treize ans. Il gouverne le Cameroun depuis 1982. Soit quarante-quatre ans de pouvoir continu, un record mondial pour un chef d’État en exercice. Dans ce contexte, chaque mot du Pape sur la gouvernance, sur la corruption, sur les jeunes sans avenir, sur les conflits non résolus, prend une résonance que la seule prudence diplomatique ne peut éteindre.

«Où en sommes-nous ?»

La première interpellation directe arrive sous la forme d’une question rhétorique que Léon XIV pose après avoir évoqué les visites de Jean-Paul II et de Benoît XVI. Ces deux pontifes, rappelle-t-il, avaient chacun porté des messages exigeants : l’un, «messager d’espérance pour tous les peuples d’Afrique» ; l’autre, soulignant «l’importance de la réconciliation, de la justice et de la paix, ainsi que la responsabilité morale des gouvernants». Puis vient la question : «Où en sommes-nous ? Comment la Parole qui nous a été annoncée a-t-elle porté ses fruits ? Et que reste-t-il à faire ?»

Cette question n’est pas adressée aux fidèles anonymes d’une paroisse. Elle est posée dans le salon du Palais de l’Unité, face au chef de l’État et à ses ministres. Elle leur demande, en substance, ce qu’ils ont fait des exhortations pontificales des quarante dernières années. Jean-Paul II était venu en 1985 et 1995. Benoît XVI en 2009. Entre ces visites et celle de Léon XIV, le Cameroun a connu la crise anglophone, les violences de Boko Haram, la persistance d’une pauvreté structurelle, et un système politique que les observateurs internationaux qualifient unanimement d’autoritaire. La question «où en sommes-nous» posée dans ce contexte n’appelle pas une réponse enthousiaste.

Ce procédé rhétorique — convoquer des prédécesseurs pour mesurer le chemin non parcouru — est d’une élégance redoutable. Le Pape ne formule pas d’accusation. Il demande un bilan. Et le bilan, chacun dans cette salle le connaît.

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Les crises innommées mais précisément localisées

Léon XIV évite soigneusement tout vocabulaire politique dans son traitement des crises camerounaises. Il ne parle pas de «crise anglophone», ni de «séparatistes», ni d’«Ambazonie», ni de «guerre civile». Ce n’est pas de la naïveté : c’est de la précision diplomatique. Mais ce qu’il dit à la place est, sur le fond, tout aussi chargé.

Il localise les violences avec une précision géographique qui ne laisse aucune ambiguïté : «certaines régions du nord-ouest, du sud-ouest et de l’extrême nord». Ces trois mentions couvrent exactement les trois zones de crise active du Cameroun. Le Nord-Ouest ( qu’il visitera d’ailleurs demain) et le Sud-Ouest, théâtres de la guerre entre les forces de défense camerounaises et les groupes séparatistes armés depuis 2017. L’Extrême-Nord, frappé par les attaques récurrentes de Boko Haram et ses ramifications. En nommant ces régions devant le gouvernement qui en est responsable, le Pape dit, sans le dire, que ces crises existent, qu’elles sont localisables, et qu’elles n’ont pas encore trouvé de résolution.

Il décrit ensuite leurs conséquences : «des vies perdues, des familles déplacées, des enfants privés d’école, des jeunes qui ne voient pas d’avenir ». Chacun de ces éléments correspond à une réalité documentée. Les déplacés internes des régions anglophones se comptent par centaines de milliers selon les organisations humanitaires.

Les écoles fermées dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest constituent une catastrophe éducative générationnelle. Les morts — civils, militaires, combattants — restent difficiles à chiffrer avec précision mais se comptent en milliers. Le Pape ne cite aucune statistique. Il n’en a pas besoin. Sa description suffit, et ceux qui l’écoutent savent exactement de quoi il parle.

Ce qui suit est plus subtil encore. Léon XIV déclare que face à ces situations, il a invité «l’humanité à rejeter la logique de la violence et de la guerre». Cette invitation universelle est irréprochable. Mais dans le contexte d’un discours prononcé devant le gouvernement camerounais, elle signifie aussi que cette logique — la logique de la réponse militaire comme unique mode de gestion de la crise anglophone — doit être dépassée.

Saint Augustin comme procureur

Le moment le plus habile du discours est sans doute la convocation de saint Augustin. Léon XIV vient de passer quarante-huit heures en Algérie sur les terres du docteur d’Hippone. Il arrive donc à Yaoundé avec Augustin dans ses bagages intellectuels — ce qui est, en soi, une mise en scène soigneusement construite. Et la citation qu’il choisit d’Augustin est d’une précision chirurgicale : «Ceux qui commandent sont au service de ceux qu’ils semblent commander. Ils ne commandent pas par soif de domination, mais par devoir de subvenir aux besoins ; non par orgueil pour s’imposer, mais par compassion pour protéger».

Ce texte date du Ve siècle. Il est présenté comme étant d’une «grande actualité». Et dans ce palais, devant le Chef suprême des armées, le Président de la République, cette «actualité» n’est pas abstraite.

Il enchaîne sur une définition du gouvernement qui semble taillée pour l’interpellation : «Gouverner, c’est écouter réellement les citoyens, estimer leur intelligence et leur capacité à contribuer à l’élaboration de solutions durables aux problèmes ». Le mot «réellement» mérite attention. Il sous-entend qu’il existe un écoute de façade, une consultation cosmétique, une participation simulée et que gouverner, c’est aller au-delà. Dans un pays où la société civile est souvent contrainte, où la liberté de presse connaît des limites documentées, où les processus électoraux sont régulièrement contestés, cette exigence d’«écoute réelle» des citoyens n’est pas une pétition de principe neutre.

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La corruption, sans périphrase

Si le discours de Léon XIV avait jusqu’ici maintenu le voile de l’allusion subtile, le passage sur la corruption le déchire partiellement. Le Pape parle de «briser les chaînes de la corruption qui défigurent l’autorité en la vidant de sa crédibilité ». Il parle de «libérer le cœur de cette soif de gain qui est une idolâtrie ». Il appelle à «oser faire un examen de conscience et un saut qualitatif courageux ».

Le Cameroun occupe des positions préoccupantes dans les classements internationaux sur la corruption. Transparency International classe régulièrement le pays dans la moitié inférieure de son Indice de perception de la corruption. L’affaire des «Épervier» — vaste opération anticorruption lancée au milieu des années 2000 qui a conduit à l’emprisonnement de nombreux hauts responsables — n’a pas, aux yeux de ses critiques, constitué une transformation systémique mais une gestion sélective des dossiers compromettants.

«La transparence dans la gestion des ressources publiques et le respect de l’État de droit sont essentiels pour rétablir la confiance», dit encore le Pape. Le verbe «rétablir» est donc révélateur.  Et la formule finale sur ce sujet «le véritable gain, c’est le développement humain intégral» implique que le gain qui a prévalu jusqu’ici n’était pas le véritable. Autrement dit, que ceux qui ont géré les ressources publiques ont confondu intérêt privé et bien commun.

La jeunesse, ou l’accusation par les conséquences

Il y a une manière de mettre en cause un gouvernement sans jamais citer son nom : décrire les conséquences de sa politique sur les plus vulnérables. Léon XIV use de cette méthode avec une maîtrise consommée lorsqu’il aborde la question de la jeunesse.

«Lorsque le chômage et l’exclusion persistent, la frustration peut engendrer de la violence», dit-il. Le chômage des jeunes au Cameroun est structurellement élevé. L’économie formelle n’absorbe qu’une fraction de ceux qui arrivent chaque année sur le marché du travail. Le secteur informel, vaste et précaire, constitue le seul horizon de millions de jeunes diplômés. Quand le Pape dit que cette situation «peut engendrer de la violence», il ne fait pas de la prospective. Il décrit, avec une précision à peine voilée, ce qui s’est déjà produit.

Il parle ensuite de «l’hémorragie de talents merveilleux vers d’autres régions de la planète» et des «fléaux de la drogue, de la prostitution et de la torpeur qui dévastent trop de jeunes vies.» Chacun de ces phénomènes — l’émigration massive des diplômés, la montée de la toxicomanie dans les centres urbains, la prostitution comme stratégie de survie — est une conséquence mesurable d’un modèle économique et social qui n’a pas su créer les conditions d’un épanouissement de la jeunesse.

Le pape n’a pas tiré à boulets rouges — les boulets rouges, dans les relations diplomatiques, laissent des dommages irréparables. Il a fait quelque chose de plus durable : il a posé, avec une précision et une autorité morale incontestables, les critères à l’aune desquels tout gouvernement doit être jugé. Le reste, le verdict appartient à l’histoire.

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