Acceuil Politique Cameroun| ENVOL CAMEROUN : UN MANIFESTE BRILLANT… AUX PIEDS D’ARGILE
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Cameroun| ENVOL CAMEROUN : UN MANIFESTE BRILLANT… AUX PIEDS D’ARGILE

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27 000 milliards pour les infrastructures. 25 000 milliards pour l’agroalimentaire. Des centaines de milliards pour la jeunesse. Au total, plus de 60 000 milliards de FCFA à mobiliser en dix ans. Bienvenue dans “ENVOL CAMEROUN”, le manifeste le plus ambitieux – et le plus controversé – de l’année 2025. Sous la direction d’Eddie FOUEJEU, 18 contributeurs y dessinent une refondation radicale du pays : nouvelle monnaie, décentralisation totale, industrialisation accélérée. Le diagnostic est implacable, les solutions audacieuses. Mais d’où viendra l’argent ? Et surtout, qui portera ce projet politiquement ? Plongée dans un document qui divise déjà.

« UN PEUPLE QUI PENSE EST UNE ARME » : Le Cameroun peut-il encore rêver ? Peut-il encore croire qu’un autre destin est possible, au-delà de la corruption endémique, du chômage massif des jeunes et de la dépendance économique ? C’est le pari audacieux que fait le collectif “ENVOL CAMEROUN” dans ce manifeste de 135 pages qui vient bousculer le paysage intellectuel et politique camerounais en cette fin d’année 2025. Ni programme électoral classique, ni essai théorique déconnecté des réalités, ce manifeste se présente comme une “troisième voie” entre le libéralisme sauvage et l’étatisme tentaculaire. Mais tient-il ses promesses ?

UN DIAGNOSTIC SANS CONCESSION

Le collectif ne prend pas de gants. Dès les premières pages, le constat est brutal : le Cameroun de 2025 est un géant aux pieds d’argile. Classé 130ème sur 180 pays à l’indice de perception de la corruption, avec 37,7% de sa population vivant sous le seuil de pauvreté (près de 10 millions de personnes), le pays souffre d’un “modèle économique schizophrène” qui a fait de son marché un “simple comptoir d’importation” au profit d’une oligarchie locale et d’intérêts étrangers.

Les chiffres cités sont accablants : jusqu’à 35% de chômage chez les jeunes dans les zones urbaines, 86,6% de l’emploi dans le secteur informel, seulement 1% du budget national alloué aux collectivités territoriales décentralisées, moins de 10% de la population ayant accès à de l’eau potable gérée en toute sécurité. Le tableau est sombre, mais il a le mérite d’être documenté.

Ce qui distingue ce diagnostic de tant d’autres, c’est sa dimension systémique. Les auteurs ne se contentent pas de dénoncer la corruption ou la mauvaise gouvernance. Ils décortiquent les mécanismes structurels qui maintiennent le pays dans la dépendance : le Franc CFA arrimé à l’euro à un taux fixe décidé unilatéralement, une centralisation excessive qui paralyse les initiatives locales, un système éducatif déconnecté des besoins du marché de l’emploi, des infrastructures vétustes qui freinent le développement.

Le cœur du manifeste réside dans ses 16 piliers de refondation. Chacun fait l’objet d’un chapitre structuré avec un diagnostic, des objectifs chiffrés, des mesures concrètes et des indicateurs de réussite. C’est méthodique, parfois technique, mais toujours ancré dans le réel. Les piliers économique frappent par leur audace. Le collectif propose une “économie sociale de marché” avec des mesures qui feront grincer des dents : création d’un régulateur souverain des partenariats public-privé, instauration de quotas à l’importation pour protéger l’agro-industrie locale, création d’une “Banque de la souveraineté industrielle” refinançant à taux zéro les projets stratégiques. L’objectif ? Atteindre 7% de croissance annuelle moyenne et faire passer le PIB industriel de 15% à 35% du PIB en cinq ans.

Mais c’est sur la ” question monétaire (Pilier 7) que le manifeste prend le plus de risques. Les auteurs proposent rien de moins qu’une sortie progressive du Franc CFA via un modèle de “binarisation” : une monnaie nationale – baptisée “Janguicoin”, monnaie numérique de banque centrale – pour les échanges internes et sous-régionaux, et le maintien des devises étrangères pour les transactions internationales. Utopie ou nécessité vitale ? Le débat est ouvert, mais le courage de poser la question est indéniable.

Le volet social n’est pas en reste. Le Programme National “Seconde Chance & Qualification” (PNSCQ) vise à former et insérer 150 000 jeunes désœuvrés ou sans compétence en cinq ans, avec un objectif radical : “Zéro jeune sans activité ou formation” à l’horizon 2030. Service civique obligatoire rémunéré de six mois, centres de formation accélérée, parrainage par des entrepreneurs locaux… L’ambition est immense, et le manifeste en assume le coût : des centaines de milliards de FCFA qu’il faudra trouver.

La gouvernance fait l’objet d’une refonte radicale. Le collectif propose la création d’un Conseil Électoral Autonome avec système biométrique et audit international, des Contrats de Performance Quadrimestriels pour les fonctionnaires (avec 40% du salaire indexé sur les résultats), une digitalisation intégrale du système judiciaire pour réduire les délais de 70% en cinq ans, et surtout – proposition la plus explosive – une décentralisation totale avec transfert de 80% des compétences (y compris la police locale) aux régions et l’abolition du commandement préfectoral.

DES CHIFFRES VERTIGINEUX QUI INTERROGENT

La lecture attentive du manifeste révèle rapidement le talon d’Achille du projet : le financement. Les auteurs promettent 27 000 milliards de FCFA (environ 41 milliards d’euros) pour les infrastructures sur dix ans, 25 000 milliards pour l’agroalimentaire et l’industrie, des centaines de milliards supplémentaires pour la jeunesse, l’éducation, la santé… En additionnant l’ensemble des 16 piliers, on dépasse allègrement les 60 000 milliards de FCFA d’investissements.

Pour un pays dont le budget annuel tourne autour de 5 000 milliards de FCFA ( 8800 milliards en 2026 pour plus de précisions) , la question du réalisme se pose avec acuité. Le manifeste propose un mix de financement : 40% d’endettement public, 35% de partenariats public-privé, 25% de fonds souverains et “Diaspora Bonds”. Mais ces derniers reposent massivement sur une hypothèse fragile : que les 5 millions de Camerounais de la diaspora, après reconnaissance de la double nationalité, rapatrient massivement leurs capitaux.

Que se passe-t-il si la diaspora ne suit pas ? Si les investisseurs privés restent prudents ? Si les partenaires internationaux freinent des quatre fers face à un projet qui remet en cause le Franc CFA et les équilibres établis ? Le manifeste passe un peu vite sur ces scénarios de résistance.

UNE VISION, MAIS QUELLE STRATÉGIE POLITIQUE ?

Le manifeste se clôt sur une feuille de route en cinq phases : vulgarisation, conquête électorale, urgences et fondations, accélération, consolidation. C’est logique sur le papier, mais cela soulève une question cruciale que le document esquive élégamment : qui porte ce projet politiquement ? Eddie FOUEJEU et ses 17 co-auteurs ne sont pas des figures politiques établies. Ils ne dirigent aucun parti structuré, ne contrôlent aucun appareil électoral, ne disposent d’aucun ancrage territorial visible. Le manifeste dit vouloir “bâtir des alliances avec les gouvernants, les partis politiques, la société civile”, mais reste flou sur le comment.

Cette faiblesse stratégique est d’autant plus problématique que le projet lui-même est hautement subversif. Abolir le Franc CFA, c’est défier la France et les équilibres de la zone CEMAC. Supprimer le commandement préfectoral, c’est s’attaquer au cœur du pouvoir administratif camerounais. Instaurer des quotas à l’importation, c’est entrer en conflit avec l’oligarchie économique et les grands importateurs. Démanteler les monopoles, c’est se faire des ennemis puissants.

Comment un collectif d’intellectuels, aussi brillants soient-ils, compte-t-il affronter simultanément ces résistances multiples ? Le manifeste parle de “conquête électorale” mais ne dit rien sur les moyens : quel parti ? Quelle coalition ? Quel candidat ? Quels financements de campagne ? Dans quel calendrier précis ?

Cette absence de réalisme politique pourrait condamner ce projet, aussi séduisant soit-il intellectuellement, à rester un beau document de bibliothèque.

LES ANGLES MORTS DU MANIFESTE

Au-delà de la question du financement et de la stratégie politique, plusieurs angles morts méritent d’être signalés. La crise anglophone : Sur cette plaie ouverte qui saigne depuis 2016, le manifeste consacre à peine quelques lignes (page 65) appelant à un “retour urgent au dialogue” et à un “développement équilibré et prioritaire”. Louable, mais extrêmement vague pour une crise qui a fait plus de 60. 000 morts et déplacé des centaines de milliers de personnes. Quelle forme de dialogue ? Quel statut pour les régions anglophones ? Fédéralisme ? Décentralisation renforcée ? Amnistie pour les combattants ? Le manifeste ne tranche pas.

Les risques géopolitiques: Le projet de sortie du Franc CFA et de binarisation monétaire est traité avec un optimisme qui confine à la naïveté. Les auteurs sous-estiment gravement les pressions diplomatiques, économiques et peut-être même sécuritaires qu’un tel projet susciterait. L’histoire récente de l’Afrique regorge d’exemples de leaders qui ont voulu s’émanciper du système monétaire colonial et qui ont payé très cher leurs velléités d’indépendance.

Le social et le culturel: Si les piliers économiques sont détaillés, les piliers culturels et sociaux restent plus superficiels. Le Pilier 14 sur la culture et le sport parle de “fonds national pour les industries culturelles”, de “valorisation des cultures locales”, mais sans réelle vision structurante. Comment articuler les quatre aires culturelles du Cameroun (Soudano-Sahélienne, Grass Fields, Forêt, Sawa) dans une identité nationale cohérente ? Comment gérer les tensions religieuses croissantes ? Le manifeste effleure ces questions sans vraiment les traiter.

La transition écologique : Le Pilier 15 affiche l’objectif de 40% d’énergies renouvelables en dix ans, mais les mesures proposées restent générales. Pas de chiffrage précis des investissements nécessaires dans le solaire, l’éolien ou l’hydroélectricité. Pas d’analyse des impacts sociaux (reconversion des travailleurs du secteur fossile, par exemple). Pas de réflexion approfondie sur l’adaptation au changement climatique dans un pays où l’agriculture reste largement pluviale.

UN EXERCICE DÉMOCRATIQUE SALUTAIRE

Malgré ces limites, le manifeste “ENVOL CAMEROUN” constitue un événement intellectuel et politique majeur dans le Cameroun de 2025. Pour quatre raisons principales. D’abord, il ose. Dans un pays où la parole politique s’est souvent autocensurée, où les projets de société se limitent trop souvent à des ajustements à la marge, ce collectif ose proposer une refondation radicale. Abolir le Franc CFA, supprimer les préfets, instaurer une fiscalité locale autonome… Ces propositions peuvent choquer, elles ont au moins le mérite de poser les vraies questions et de sortir des faux débats.

Ensuite, il documente. Chaque pilier s’appuie sur des données chiffrées, des références précises, des indicateurs de réussite mesurables. On peut contester les solutions, mais le diagnostic est solidement étayé. Les auteurs ont fait leurs devoirs, consulté les rapports internationaux (Banque mondiale, FMI, Transparency International), croisé les sources. C’est du travail sérieux.

Troisièmement, il propose une vision systémique. Trop souvent, les programmes politiques au Cameroun abordent les problèmes de manière fragmentée : un peu de corruption par-ci, un peu de jeunesse par-là. Ce manifeste a le mérite de penser les interdépendances : on ne peut pas développer l’entrepreneuriat sans réformer le système bancaire ; on ne peut pas réduire le chômage sans réformer l’éducation ; on ne peut pas moderniser l’État sans décentraliser ; on ne peut pas industrialiser sans infrastructures. Cette approche holistique est rare et précieuse.

Enfin, il élargit l’espace du pensable. Même si ce projet n’aboutit jamais politiquement, il aura eu le mérite d’introduire dans le débat public camerounais des propositions qui semblaient taboues : la question monétaire, la décentralisation radicale, la taxation de l’oligarchie, les quotas à l’importation. D’autres acteurs politiques devront désormais se positionner sur ces sujets. Le manifeste déplace le curseur du débat, et c’est déjà une victoire intellectuelle.

“ENVOL CAMEROUN” s’inscrit dans une nouvelle génération de pensée politique africaine qui émerge depuis une dizaine d’années. On pense aux travaux de l’économiste sénégalais Felwine Sarr (“Afrotopia”), de l’intellectuel congolais Achille Mbembe (“Sortir de la grande nuit”), du Béninois Lionel Zinsou sur l’entrepreneuriat africain, ou encore aux réflexions du Burkinabè Kako Nubukpo sur la zone Franc.

Comme ces auteurs, le collectif camerounais refuse le fatalisme et le discours victimaire. Il ne se contente pas de dénoncer l’héritage colonial ou les élites corrompues. Il propose, chiffre, structure. Cette posture constructive est rafraîchissante dans un paysage intellectuel africain parfois enkysté dans la dénonciation sans alternative. Mais le manifeste se distingue aussi par son ancrage national très fort. Là où un Felwine Sarr ou un Achille Mbembe pensent à l’échelle continentale, le collectif “ENVOL CAMEROUN” pense d’abord le Cameroun. C’est à la fois sa pertinence (les solutions doivent être contextualisées) et sa limite (certaines propositions, comme la monnaie numérique, n’ont de sens que dans un cadre sous-régional plus large).

À QUI S’ADRESSE CE MANIFESTE ?

Ce n’est clairement pas un ouvrage grand public. Avec ses 135 pages denses, ses tableaux de financement, ses références techniques aux politiques publiques, le manifeste s’adresse d’abord aux élites camerounaises : cadres politiques, hauts fonctionnaires, entrepreneurs, intellectuels, leaders de la société civile, diaspora qualifiée. C’est à la fois sa force et sa faiblesse. Sa force, parce que ce sont ces élites qui ont le pouvoir de faire basculer le pays, et qu’il faut donc les convaincre. Sa faiblesse, parce qu’un projet de refondation nationale ne peut réussir sans une appropriation populaire massive. Or, le citoyen lambda, le paysan du Nord, le commerçant du marché, le jeune déscolarisé de Douala auront du mal à s’y retrouver dans ce document technique.

Le manifeste aurait gagné à être accompagné d’une version simplifiée, illustrée, en langues locales, diffusable sur les réseaux sociaux et dans les radios communautaires. Un projet de société ne peut rester l’affaire d’une élite éclairée, aussi légitime soit-il.

LE FANTÔME DE MONGO BÉTI

Il n’est pas anodin que le manifeste se clôture sur une citation de Mongo Béti, l’écrivain camerounais mort en exil, figure de la dissidence intellectuelle. C’est une filiation revendiquée : celle des penseurs qui refusent l’ordre établi, qui disent non, qui prennent des risques. Mais Mongo Béti n’a jamais exercé le pouvoir. Il est resté dans la posture du dissident, de l’intellectuel critique, du contempteur du régime. C’était son choix et sa grandeur. La question qui se pose au collectif “ENVOL CAMEROUN” est tout autre : veut-il rester dans la posture de l’intellectuel critique ou a-t-il l’ambition d’exercer le pouvoir pour mettre en œuvre ses idées ?

Si c’est la première option, alors ce manifeste remplira parfaitement son rôle : nourrir le débat, inspirer d’autres acteurs, déplacer les lignes. Si c’est la seconde option, alors il faudra rapidement passer de la pensée à l’action politique concrète : créer un parti, nouer des alliances, lever des fonds, descendre sur le terrain, affronter les scrutins… et accepter les compromis inévitables de l’action politique.

En gros, ce manifeste est à lire absolument si : Vous êtes un citoyen camerounais qui en a assez des discours creux et qui cherche une vision alternative structurée pour le pays. Vous êtes un étudiant, un chercheur, un acteur politique qui veut comprendre les enjeux systémiques du développement camerounais. Vous êtes un membre de la diaspora qui s’interroge sur l’avenir du pays.

À éviter si : Vous cherchez un livre facile à lire. Vous voulez des solutions miracles sans effort. Vous êtes allergique aux chiffres et aux politiques publiques. Vous n’êtes pas prêt à remettre en question les certitudes établies.

Le manifeste “ENVOL CAMEROUN” ne révolutionnera peut-être pas le Cameroun. Mais il aura au moins eu le mérite de démontrer que, comme l’écrivait Mongo Béti, “un peuple qui pense est une arme”. Redoutable.

Note de lecture par Constantin GONNANG, afrik-Inform, Décembre 2025.

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