À la faveur de la visite du pape Léon XIV au Cameroun, deux organisations de défense des droits humains saisissent l’instant. Dans un plaidoyer dense et sans détour, le Réseau des défenseurs des droits humains en Afrique centrale (Redhac) et Nouveaux droits de l’homme (Ndh) appellent le souverain pontife à user de son autorité morale pour encourager la mise en place d’une Commission Vérité, Justice et Réconciliation. Une démarche présentée comme une réponse urgente à des crises multiples qui fragilisent, depuis plusieurs années, le tissu social camerounais.
C’est un document qui s’inscrit directement dans le tempo de la visite apostolique. Intitulé « Plaidoyer pour la cohésion sociale, la paix et la réconciliation », le texte signé par Maximilienne Ngo Mbe et Cyrille Rolande Bechon place d’emblée le débat sur le terrain de l’urgence nationale. En s’adressant au pape Léon XIV, les deux responsables entendent mobiliser une voix qui dépasse les frontières politiques classiques et qui, par sa portée spirituelle, peut influer sur les dynamiques internes du pays.
Dans leur démarche, le choix du moment n’est pas neutre. La présence du souverain pontife, figure mondiale de paix et d’écoute, est perçue comme une opportunité rare pour repositionner les enjeux liés aux droits humains et à la cohésion sociale au centre de l’attention nationale et internationale. Le plaidoyer ne se contente pas d’un appel symbolique : il formule une demande structurée, articulée autour de la création d’un mécanisme précis, inspiré d’expériences déjà menées dans d’autres contextes de crise.
Les signataires misent sur ce que représente la parole papale dans l’imaginaire collectif. Une parole capable, selon elles, de susciter une dynamique, d’encourager les acteurs institutionnels et de favoriser un climat propice à des réformes profondes. Dans cette logique, le pape n’est pas sollicité comme un arbitre politique, mais comme un catalyseur moral.
Un pays traversé par des crises persistantes
Le document dresse un tableau détaillé de la situation sécuritaire et sociale du Cameroun. Depuis 2016, rappellent les organisations, les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest sont plongées dans une crise armée marquée par des violences récurrentes, des déplacements massifs de populations et des atteintes graves aux droits humains. Les groupes séparatistes continuent de revendiquer un territoire indépendant, pendant que des organisations internationales documentent des exactions commises par différentes parties.
Les chiffres avancés illustrent l’ampleur de la crise : des milliers de morts, des centaines de milliers de déplacés internes et des dizaines de milliers de réfugiés ayant trouvé refuge au Nigeria. Une réalité qui, selon les signataires, s’inscrit dans la durée et contribue à fragiliser profondément les structures sociales locales.
À cette crise s’ajoute celle de la région de l’Extrême-Nord, confrontée depuis plus d’une décennie aux attaques de groupes armés liés à Boko Haram. Là encore, les populations civiles vivent dans un climat d’insécurité chronique, entre peur, précarité et instabilité. Le plaidoyer évoque également la crise post-électorale de 2025, présentée comme un facteur aggravant des tensions politiques et sociales. Arrestations massives, décès en détention, climat de méfiance généralisé : autant d’éléments qui, selon les organisations, participent à une dégradation globale de la situation des droits humains.
Au-delà des crises sécuritaires, le document met en lumière un ensemble de phénomènes qui alimentent un sentiment d’injustice au sein de la population. Les signataires évoquent des cas de destruction de biens, des menaces visant journalistes et défenseurs des droits humains, ainsi qu’une utilisation controversée de certaines dispositions légales, notamment la loi antiterroriste de 2014.
Les violences ne se limitent pas aux zones de conflit. Le plaidoyer souligne une recrudescence des féminicides, des infanticides et des homicides dans différentes localités du pays, traduisant une dégradation du climat social. À cela s’ajoute une misère persistante, aggravée par des perceptions d’impunité en matière de gestion des ressources publiques.
Dans ce contexte, les fractures sociales s’accentuent. Les organisations parlent d’un sentiment de marginalisation croissant chez une partie de la population, nourri par l’absence de réponses jugées satisfaisantes aux différentes crises. Le diagnostic posé est celui d’une société sous tension, où les mécanismes traditionnels de régulation apparaissent de plus en plus fragilisés.
L’appel à une Commission Vérité, Justice et Réconciliation
Face à cette accumulation de crises, le Redhac et le Ndh formulent une proposition centrale : la mise en place d’une Commission Vérité, Justice et Réconciliation. Présentée comme une réponse structurée, cette initiative vise à créer un espace dédié à l’expression des souffrances, à l’établissement des responsabilités et à la reconstruction du lien social.
Les organisations détaillent les objectifs d’un tel mécanisme : reconnaître les victimes, clarifier les responsabilités dans un esprit de justice, favoriser le pardon et prévenir la répétition des violences. La commission est envisagée comme un cadre inclusif, capable d’aborder notamment la crise anglophone avec une approche plus globale.
Dans leur argumentaire, les signataires insistent sur le rôle que pourrait jouer le pape Léon XIV dans l’émergence de cette dynamique. Sa voix, écrivent-elles, « porteuse d’espérance et de paix », pourrait encourager les autorités, les acteurs politiques et la société civile à s’engager dans un processus de réconciliation durable.
La visite papale apparaît ainsi comme un moment charnière. Une séquence où les appels à la paix et au dialogue trouvent un écho particulier, dans un pays en quête de stabilité et de cohésion. Le plaidoyer se referme sur cette attente : celle d’un message capable de toucher les consciences et d’ouvrir, au-delà des discours, des chemins concrets vers la réconciliation.









