Il a 40 ans, le profil discret des technocrates formés loin des projecteurs et la précision des analystes financiers habitués aux montages complexes. Le 26 février 2026 à Yaoundé, Yves Roger Melingui a été porté à la tête de la Kribi Port Industrial Zone — 4 000 hectares, 795 millions d’euros, et l’ambition de faire de Kribi le hub industriel de toute une région. Fils de Roger Melingui, ancien ministre du Budget sous Paul Biya, il incarne cette nouvelle génération de dirigeants que la République appelle à porter ses grands chantiers. Le projet l’attendait. Il était prêt.
« Le fils de …. »
Il y a dans certaines trajectoires une logique qui ne doit rien au hasard. Yves Roger Melingui est né dans une famille où les affaires de l’État ne sont pas abstraites, elles se discutent, se comprennent, se respirent. Son père, Roger Melingui, a été ministre du Budget. Une fonction au cœur de la machine étatique, où se décident les allocations, les priorités, les équilibres financiers d’un pays. Grandir dans cet environnement forge une certaine façon de regarder les institutions — non pas comme des structures lointaines et intimidantes, mais comme des mécanismes que l’on peut comprendre, influencer, servir.
Mais Yves Roger Melingui n’a pas choisi la facilité du nom. Il a choisi la rigueur de la formation. Direction la France — l’université d’Angers d’abord, puis l’EDHEC Business School, l’une des dix meilleures écoles de commerce d’Europe selon le Financial Times. Deux établissements qui ne délivrent pas leurs diplômes sur la seule foi d’un héritage familial. Il en sort spécialiste des partenariats public-privé et analyste financier, deux compétences qui, pour qui sait lire l’avenir du continent africain, valent de l’or. Car l’Afrique de demain se construira précisément à cette intersection : celle de la puissance publique et du capital privé, nouée autour de projets d’infrastructure que ni l’État seul ni le marché seul ne peuvent financer.
Ce parcours franco-européen aurait pu mener ailleurs — vers une banque internationale, un cabinet de conseil, une carrière confortable loin des incertitudes du secteur public camerounais. Il a choisi Kribi. Vers 2016, il rejoint le Port Autonome de Kribi comme conseiller technique auprès du directeur général Patrice Melom. Un choix qui ressemble à une conviction. Le port en eau profonde venait d’entrer en service — il était encore jeune, encore en construction dans tous les sens du terme. Y croire à ce moment-là, c’était parier sur quelque chose qui n’existait pas encore vraiment. Dix ans plus tard, ce pari prend la forme d’une nomination à la tête du projet le plus ambitieux que Kribi ait jamais porté.
Dix ans dans l’ombre du port
Il y a une vertu dans la discrétion des technocrates , celle de construire une expertise réelle, loin de l’agitation des nominations politiques et des rotations rapides qui caractérisent trop souvent la gestion publique africaine. Yves Roger Melingui a passé près d’une décennie au Port Autonome de Kribi sans faire la une des journaux. Il a piloté des études de faisabilité, structuré des montages financiers, réfléchi à la diversification des sources de financement dans une institution habituée à dépendre des bailleurs extérieurs.
En mai 2024, dans une interview accordée à Bougna.net, il défendait déjà une idée audacieuse : faire appel au marché financier de la CEMAC pour financer les extensions du port et la future zone industrielle. « Le marché financier de la CEMAC va libérer le PAK de la dépendance vis-à-vis de l’extérieur », déclarait-il alors. Une formule qui dit beaucoup sur sa vision — celle d’un homme qui croit que l’Afrique centrale peut et doit financer une part de son propre développement, sans attendre perpétuellement que les capitaux viennent d’ailleurs. C’est une posture intellectuelle, pas seulement une option technique. Et elle traduit une compréhension fine des enjeux de souveraineté économique qui traversent aujourd’hui tout le débat sur le financement du développement en Afrique.
Ces dix années lui ont également donné quelque chose d’inestimable pour ce qui l’attend désormais : la connaissance intime du terrain. Il sait ce que Kribi est, ce qu’il n’est pas encore, ce qu’il pourrait devenir. Il connaît les contraintes logistiques, les réalités administratives, les équilibres politiques locaux. Il a vu le port grandir depuis ses premières années d’exploitation.
Kribi, le chantier d’une génération
Le projet qu’Yves Roger Melingui est désormais chargé de piloter n’est pas un chantier ordinaire. La Kribi Port Industrial Zone, c’est 4 000 hectares adossés au port en eau profonde, 795 millions d’euros d’investissement total, une première phase à 400 millions d’euros. C’est aussi et surtout une idée — celle que le Cameroun doit cesser d’exporter ses matières premières brutes pour commencer à les transformer sur place, à en capter la valeur ajoutée, à construire une industrie nationale qui crée des emplois durables et des recettes fiscales pérennes.
Les secteurs prioritaires identifiés disent tout de l’ambition : agro-industrie, transformation du bois, métallurgie, matériaux de construction, industries halieutiques. Ce sont les filières dans lesquelles le Cameroun dispose d’un avantage comparatif réel — des ressources naturelles abondantes que le pays a jusqu’ici largement laissé partir brutes vers l’étranger. La KPIZ est la réponse institutionnelle à ce paradoxe. Elle est aussi un signal adressé aux investisseurs internationaux : le Cameroun est prêt à transformer son sous-sol et ses forêts en produits manufacturés, en emplois, en valeur.
Les partenaires réunis autour du projet témoignent du sérieux de cette ambition. Africa Global Logistics, filiale du géant italo-suisse Mediterranean Shipping Company, apporte son expertise logistique mondiale. Arise Integrated Industrial Platforms, déjà actif dans plusieurs zones économiques africaines, sa maîtrise des zones industrielles. Belmont Investments, la structure de l’opérateur économique camerounais Colin Mukete, l’ancrage local. La Banque africaine de développement, chef de file du financement, mobilise à elle seule 411 millions d’euros — la totalité du volet public — et pilote la structuration financière globale. L’Union européenne via son programme Global Gateway et l’IFC, bras financier privé de la Banque mondiale, complètent le tableau. C’est un consortium de cette nature — diversifié, solide, ancré à la fois dans les réalités africaines et dans les standards internationaux — qui donne à la KPIZ sa crédibilité. Et c’est ce consortium qu’Yves Roger Melingui devra fédérer, convaincre, piloter au quotidien.
Patrice Melom, président du conseil d’administration de la KPIZ et directeur général du Port Autonome de Kribi, a posé les chiffres sur la table lors du lancement : « La KPIZ pourrait ajouter entre cinq et huit points de croissance à l’économie camerounaise sur les quinze prochaines années et générer jusqu’à 150 000 emplois ». Des projections qui engagent. Léandre Bassolé, directeur régional de la BAD pour l’Afrique centrale, a résumé l’architecture du projet en une formule : « L’État garantit la vision stratégique, le secteur privé apporte le capital et l’expertise, la Banque africaine de développement assure le leadership financier ». Dans ce triptyque, le directeur général de la KPIZ est le point de convergence — celui qui doit faire tenir ensemble les trois jambes du projet.
L’homme et le poids du moment
Le 26 février 2026, dans la salle de réunion du Port Autonome de Kribi à Yaoundé, Yves Roger Melingui a pris la parole pour la première fois en qualité de directeur général de la KPIZ. Sa déclaration de mission était claire et sans emphase inutile : « L’ambition est de faire passer le Port de Kribi, notamment sa composante industrielle, à un autre niveau et de l’aligner sur les standards internationaux en matière de développement de zones économiques et industrielles ». Une phrase qui dit l’essentiel sans s’emballer et qui ressemble à l’homme qu’elle décrit.
À 40 ans, il prend les rênes d’un projet qui le dépasse par sa taille, mais pas par sa préparation. Dix ans au Port Autonome, une expertise reconnue en PPP et en ingénierie financière, une formation européenne de premier rang, une connaissance intime du terrain de Kribi — tout cela converge vers ce moment. Sa nomination porte également la marque d’une volonté politique explicite : celle du président de la République d’impliquer davantage les jeunes dans la gestion des grandes entreprises publiques. En ce sens, Yves Roger Melingui n’est pas seulement un directeur général — il est un symbole. Celui d’une génération de Camerounais formés à l’international, attachés à leur pays, et prêts à mettre leur expertise au service d’un projet national.
Le fils du président du groupe parlementaire du Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais (RDPC) à l’Assemblée nationale ( Roger Melingui ) est aujourd’hui le pilote du chantier industriel le plus ambitieux que Kribi ait jamais porté. La République lui a confié un rêve de 521 milliards de francs CFA. Il a douze mois pour poser les premières pierres, améliorer les infrastructures existantes, finaliser les études techniques et environnementales, mobiliser les financements pour les phases suivantes. Le reste viendra après. Kribi attend.








