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Sénégal Dossier Wade — Volet 1 • L’homme qui venait de loin

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Avant d’être président, avant d’être opposant, avant d’être symbole, Abdoulaye Wade a été un enfant du nord sénégalais, un étudiant acharné dans les facultés françaises, un avocat redoutable dans les prétoires de Dakar. Retour sur dix dates qui dessinent un siècle d’existence hors du commun.

10 POINTS — 10 DATES

1. 29 mai 1926 — Une naissance qui fait débat

Officiellement, Abdoulaye Wade naît ce jour-là à Kébémer, dans le nord du Sénégal. Son père, ancien tirailleur sénégalais ayant combattu en France lors de la Première Guerre mondiale, est un riche commerçant de la région.

Mais la date elle-même a toujours alimenté une petite énigme. Wade a lui-même confié un jour avoir couru enfant derrière le cheval d’Ahmadou Bamba — or le fondateur de la confrérie mouride est mort en juillet 1927. Une incohérence qui laisse planer le doute sur l’année exacte.

Interpellé là-dessus à 87 ans, il répondra avec son humour caractéristique : « Admettons que j’en aie 90 — et après ? Dans ma famille, on connaît la longévité. Mon père est mort à 101 ans. Ma grand-mère à 121 ans. » Cent ans plus tard, il semble avoir eu raison sur toute la ligne.

2. 1947 — William-Ponty, le creuset des élites africaines

À 21 ans, Abdoulaye Wade décroche son diplôme de fin d’études à l’École normale William-Ponty, à Sébikotane, près de Dakar. L’établissement est alors la principale pépinière des cadres administratifs de l’Afrique occidentale française.

C’est là que se forge une génération entière de futurs dirigeants du continent. Wade y côtoie une Afrique en gestation, un monde colonial qui commence à se fissurer. Il en repart avec une ambition chevillée au corps.

Ce passage à William-Ponty lui donnera une culture de l’excellence et de la rigueur qui marquera toute sa trajectoire intellectuelle — bien avant qu’il ne devienne l’homme politique que l’Afrique connaîtra.

3. 1951-1959 — Paris, les diplômes et Viviane

Wade traverse la Méditerranée et s’installe en France. Mathématiques au lycée Condorcet à Paris, droit et sciences économiques à Besançon, Dijon, Grenoble — il accumule les diplômes avec une voracité intellectuelle rare.

À Besançon, où il est avocat stagiaire, il croise le destin sous les traits d’une jolie blonde aux yeux bleus, Viviane Vert —Ils se sont mariés en 1963. Leur histoire d’amour donnera naissance à deux enfants : Karim en 1968, Sindiély en 1972.

En 1959, il soutient à Grenoble une thèse de doctorat en droit et sciences économiques intitulée Économie de l’Ouest africain : unité et croissance. L’homme qui rêvait d’une Afrique unie commence à en poser les bases intellectuelles.

 4. Mai 1958 — L’avocat des sans-voix

Nommé avocat-défenseur près la Cour d’appel de Dakar en mai 1958, deux ans avant l’indépendance du Sénégal, Abdoulaye Wade se forge rapidement une solide réputation dans les prétoires. Les salles d’audience deviennent son premier champ de bataille, où il affine déjà l’éloquence et la combativité qui marqueront plus tard sa carrière politique.

À Paris, il milite au sein de la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (FEANF), véritable pépinière du panafricanisme et des luttes anticoloniales, dont émergeront plusieurs futures figures politiques africaines, parmi lesquelles Alpha Condé, Laurent Gbagbo ou encore Ibrahim Boubacar Keïta. Il s’engage également dans les réseaux de soutien à la cause indépendantiste algérienne et à la défense des combattants du FLN.

Bien avant de conquérir le pouvoir, Abdoulaye Wade s’impose ainsi comme une voix engagée contre les injustices de son époque. L’avocat se construit ; l’homme d’État est déjà en gestation.

5. Mai 1963 — Le procès Mamadou Dia, ou la première grande blessure

En décembre 1962, le Sénégal est secoué par une grave crise politique opposant le président Léopold Sédar Senghor à son chef du gouvernement, Mamadou Dia. Accusé de tentative de coup d’État, ce dernier est arrêté puis traduit devant la Haute Cour de justice. Parmi ses avocats figure un jeune Abdoulaye Wade, déjà réputé pour sa combativité dans les prétoires.

En mai 1963, malgré les efforts de sa défense, Mamadou Dia est condamné à la prison à perpétuité. Wade conservera toute sa vie la conviction que cette sentence fut excessivement sévère. Ce procès marque profondément son rapport à la politique et à la justice.

À travers cette affaire, il découvre la brutalité des rapports de pouvoir dans les jeunes États africains indépendants. Une expérience fondatrice qui nourrira son parcours d’opposant pendant plusieurs décennies.

6. Juillet 1974 — La naissance du PDS

En juin 1974, à l’occasion du sommet de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) à Mogadiscio, Abdoulaye Wade saisit une opportunité décisive. Présent en qualité d’expert, il obtient un entretien avec le président Léopold Sédar Senghor afin de lui exposer son projet de création d’un nouveau parti politique.

Habilement, Wade présente son initiative non comme une opposition frontale au régime, mais comme un « parti de contribution » destiné à enrichir le débat national. Senghor donne son accord. Quelques semaines plus tard, le Parti démocratique sénégalais (PDS) voit officiellement le jour.

Impressionné par son sens de la manœuvre politique, Senghor lui attribue le surnom de « Ndiombor », le lièvre rusé. À 48 ans, Abdoulaye Wade vient d’engager ce qui deviendra l’une des plus longues trajectoires d’opposition politique du continent africain.

Février 1978 — Wade défie Diouf … Et Senghor

Fort du succès du PDS, qui vient de remporter 17 sièges sur 100 aux élections législatives, Abdoulaye Wade se lance dans la course présidentielle face à Léopold Sédar Senghor. Le scrutin du 26 février 1978 lui permet de recueillir près de 18 % des suffrages, contre plus de 82 % pour le président sortant.

Le score reste modeste, mais il marque une avancée considérable pour une opposition encore naissante dans un système largement dominé par le Parti socialiste. Wade démontre qu’une alternative politique existe désormais au Sénégal. Cette première candidature présidentielle inaugure une longue série de combats électoraux. Battu en 1983, 1988 et 1993, il poursuivra son ascension jusqu’à l’alternance historique de mars 2000.

8. Octobre 1999 — Le retour qui change tout

Après les législatives de 1998, remportées une nouvelle fois par le Parti socialiste, Abdoulaye Wade semble épuisé par plus de vingt-cinq ans d’opposition. Avec son épouse Viviane, il se retire dans son pavillon de Versailles, près de Paris. Certains de ses proches lui suggèrent alors de tourner la page politique.

Mais son fidèle numéro deux, Idrissa Seck, refuse d’abandonner. Entre Dakar et Versailles, il multiplie les déplacements pour convaincre son mentor qu’une alternance est enfin possible. Il s’appuie notamment sur la création de l’ONEL, chargé de renforcer la transparence électorale, ainsi que sur les premières fissures visibles au sein du camp d’Abdou Diouf.

Le 27 octobre 1999, Wade rentre au Sénégal. À Dakar, des centaines de milliers de militants du « Sopi » l’accueillent dans une démonstration de force spectaculaire. En quelques heures, celui que beaucoup pensaient politiquement fini redevient le principal prétendant à l’alternance. Quelques mois plus tard, il remportera l’élection présidentielle historique de mars 2000.

9. 1er avril 2000 — L’investiture d’une alternance historique

Le 19 mars 2000, au soir du second tour de la présidentielle sénégalaise, les résultats tombent progressivement bureau de vote par bureau de vote. Abdoulaye Wade arrive largement en tête. Le lendemain matin, Abdou Diouf l’appelle pour le féliciter et reconnaître sa défaite, scellant une transition politique pacifique.

Le 1er avril 2000, Abdoulaye Wade est investi président de la République du Sénégal. À 73 ans, il accède enfin au pouvoir après plus de deux décennies d’opposition. Cet événement consacre la première alternance démocratique par les urnes dans l’histoire du Sénégal indépendant.

Ce jour-là, une longue trajectoire politique trouve son aboutissement : des années de lutte, de candidatures répétées et de résistance dans l’opposition débouchent sur une victoire devenue symbolique bien au-delà des frontières du Sénégal.

10. 29 mai 2026 — Cent ans, debout

Depuis sa retraite de Versailles, Abdoulaye Wade fête aujourd’hui ses cent ans aux côtés de Viviane. Intellectuellement alerte selon ceux qui lui ont rendu visite récemment, « Gorgui » reste ce qu’il a toujours été — un homme qui observe, qui attend, qui calcule.

Son père est mort à 101 ans. Sa grand-mère à 121 ans. Lui-même l’a toujours dit avec ce mélange d’humour et de défi : dans la famille Wade, on connaît la longévité.

Cent ans. Un siècle traversé debout, de Kébémer à Versailles, en passant par les prétoires de Dakar, les prisons de Diouf et le Palais de la République. Abdoulaye Wade est peut-être le seul ancien chef d’État africain vivant à pouvoir dire cela…. À suivre pour le volet 2.

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