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Cameroun|Léon XIV à Bamenda : la paix, la paix … et encore la paix

Une colombe blanche s’est envolée ce jeudi 16 avril au-dessus de Bamenda. Le Pape Léon XIV venait de la lâcher de ses mains, avec ces mots : «Que cette colombe que nous allons libérer soit pour nous tous un symbole de la paix de Dieu ». Dans une ville meurtrie par une dizaine d’années de conflit armé, devant un peuple qui a tout perdu sauf la foi, ce geste a eu la force d’un serment. Le reste de la journée n’a été que sa déclinaison… Bilan !!

À 10h05, l’appareil de Camair-Co décolle de l’aéroport international de Yaoundé-Nsimalen. À son bord, Léon XIV. Destination : Bamenda, chef-lieu de la région anglophone du Nord-Ouest, à 370 kilomètres au nord-ouest de la capitale. Trente-cinq minutes plus tard, à 10h40, les roues touchent le tarmac d’un aéroport que beaucoup croyaient définitivement fermé.

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L’aéroport de Bamenda avait en effet été mis hors service en 2019, après une attaque de rebelles séparatistes contre un vol de Camair-Co qui avait isolé la région du reste du Cameroun et du monde. Pour la visite pontificale, il a été rénové, modernisé, remis aux normes internationales. Il restera ouvert après le départ du Pape — première retombée concrète, et non des moindres, de ce voyage apostolique.

À l’aéroport, les autorités et l’Église locales accueillent le Saint-Père. Mais c’est dehors, sur la route menant vers la cathédrale Saint-Joseph, que la vraie réception se joue. Des milliers de fidèles se sont postés le long du trajet dès l’aube, certains vêtus de tenues traditionnelles, d’autres brandissant des portraits du Pape, tous animés de cette ferveur particulière que génèrent les grandes attentes longtemps contenues. Bamenda n’avait pas vu un tel afflux depuis des années. La crise avait tout contracté … les déplacements, les rassemblements, la vie publique elle-même. Ce jeudi matin, la ville respirait différemment.

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Mgr Philippe Alain Mbarga, présent à l’accueil, a résumé l’état d’esprit général avec une formule qui circulera toute la journée : «Le passage du Saint-Père dans notre pays est une grâce. Si nous avons réussi à déposer les armes parce que le Saint-Père est là, c’est déjà une expression de bonne volonté pour la paix ». La veille, une alliance séparatiste avait en effet annoncé un cessez-le-feu de trois jours pour permettre aux civils et aux visiteurs de circuler librement pendant la visite papale. Dans une région où les armes ne se taisent presque jamais, ce silence, même provisoire, avait valeur de signal.

À la cathédrale, les blessures prennent la parole

La rencontre pour la paix s’ouvre à 11h30 en la cathédrale Saint-Joseph. Mgr Andrew Fuanya Nkea, archevêque de Bamenda et président de la conférence épiscopale du Cameroun, reçoit le Pape dans une ville qu’il connaît de l’intérieur, avec toutes ses plaies. Il rappelle, dans son discours de bienvenue, que des prêtres, des religieux et des évêques de la province ecclésiastique ont été «harcelés, battus, enlevés ou même tués» depuis le début du conflit. Et pourtant, dit-il, «l’Église continue de porter le message de l’Évangile comme une lumière d’espérance parmi un peuple traumatisé.» C’est en «messager de paix» et «promoteur de la justice» que Léon XIV est attendu ici.

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Avant que le Pape ne prenne la parole, cinq témoignages se succèdent. Cinq voix qui représentent l’étendue humaine de la crise. Le chef traditionnel suprême de Mankon. Le modérateur émérite de l’Église presbytérienne. L’imam de la mosquée centrale de Buea, Mohamad Abubakar, qui témoigne des attaques subies par sa communauté en janvier 2026 avant d’ajouter, avec un soulagement sincère : «Nous rendons grâce à Dieu que cette crise n’ait pas dégénéré en guerre de religion».

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Une religieuse, sœur Carine Tangiri Mangu, qui raconte avoir été «retenue en otage pendant trois jours et trois nuits, sans manger ni dormir ». Et une famille de déplacés internes, originaire de Mbiame dans le diocèse de Kumbo, aujourd’hui réfugiée à Bamenda. Denis Salo, le père, dit simplement : «J’ai abandonné tout ce que je possédais ». Ces témoignages posent le cadre de ce que Léon XIV va dire. Ils l’interdisent de parler dans le vague. Ils exigent des mots à la hauteur de vies fracassées.

 

La parole du Pape sur une terre ensanglantée

Léon XIV prend la parole en anglais. Il commence par la prophétie d’Isaïe — «Qu’ils sont beaux, sur les montagnes, les pieds de celui qui annonce la paix» — et retourne aussitôt le compliment vers l’assemblée : «Combien vos pieds sont beaux eux aussi, couverts de la poussière de cette terre ensanglantée, mais fertile, de cette terre outragée, mais riche en végétation et généreuse en fruits ». Ce sont eux, dit-il, qui annoncent la paix. Lui n’est venu que l’écouter.

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Il parle de la souffrance sans l’édulcorer, de la foi sans la réduire à un anesthésiant. «Dieu ne nous a jamais abandonnés. En Lui, dans sa paix, nous pouvons toujours recommencer», dit-il à une communauté qui a eu toutes les raisons du monde d’en douter. Il salue le fait que la crise «a rapproché plus que jamais les communautés chrétiennes et musulmanes», et que des chefs religieux se soient unis pour fonder un Mouvement pour la paix, cherchant à servir de médiateurs entre les belligérants.

Puis viennent les Béatitudes, convoquées non comme un texte liturgique mais comme un miroir tendu à l’assemblée : «Vous qui avez faim et soif de justice, vous qui êtes pauvres, miséricordieux, doux et purs de cœur, vous qui avez pleuré, vous êtes la lumière du monde». Et l’apostrophe directe, avec cette intensité qui caractérise les grands moments oratoires de ce pontificat : «Bamenda, tu es aujourd’hui la ville sur la montagne, resplendissante aux yeux de tous ! Frères et Sœurs, soyez à jamais le sel qui donne du goût à cette terre. Ne perdez pas votre saveur, dans les années à venir non plus ! Chérissez ce qui vous a rapproché et ce que vous avez partagé durant ces heures de larmes. Soyez l’huile qui se répand sur les blessures humaines »..

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Il rend enfin hommage, avec une précision qui touche, à ceux qui œuvrent dans l’ombre : «Je tiens à remercier toutes les personnes qui prennent soin des personnes traumatisées par la violence», décrivant ce travail comme «immense, invisible, quotidien» et «exposé au danger ». Et il lâche cette phrase qui résume tout : «Il suffit d’un instant pour détruire, alors qu’une vie entière ne suffit souvent pas pour reconstruire ». À la fin de la rencontre, le Pape rejoint l’entrée principale de la cathédrale. Les colombes sont lâchées. La place retient son souffle, puis explose de joie.

« Des milliards de dollars sont dépensés pour tuer et détruire »

L’après-midi, c’est à l’aéroport international de Bamenda que se tient la messe, devant près de 20 000 fidèles. Cardinaux, évêques, prêtres, religieux et religieuses entourent le Souverain Pontife. Une chorale de quelque 500 personnes anime la célébration en anglais. L’atmosphère est à la fois recueillie et vibrante, portée par cette joie particulière des liturgies africaines que Léon XIV lui-même a saluée comme «le signe de votre abandon confiant, de votre espérance inébranlable».

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Dans son homélie, le Pape ouvre plusieurs fronts simultanément. Il parle d’obéissance à Dieu — «non pas un acte de soumission qui opprime, mais ce qui nous rend libres» — et d’inculturation de l’Évangile, en mettant en garde contre les «courants qui mélangent foi catholique avec d’autres croyances de type ésotérique ou gnostique» qui «ont souvent des finalités politiques et économiques ». Il dresse un tableau lucide des maux qui frappent le Cameroun : la crise alimentaire, la corruption «morale, sociale et politique liée à la gestion des richesses», les systèmes éducatif et sanitaire dégradés, «la grande migration vers l’étranger, en particulier des jeunes.»

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Et puis, avec une franchise inhabituelle dans les discours pontificaux en visite officielle, Léon XIV nomme les acteurs extérieurs : «Les maîtres de la guerre prétendent ne pas savoir qu’il suffit d’un instant pour détruire, alors qu’une vie entière ne suffit souvent pas à reconstruire. Ils ferment les yeux sur le fait que des milliards de dollars sont dépensés pour tuer et détruire, tandis que les ressources nécessaires à la guérison, à l’éducation et à la restauration restent introuvables ».

Il dénonce «le mal causé venant de l’extérieur, par ceux qui, au nom du profit, continuent de s’emparer du continent africain pour l’exploiter et le piller», fustige «une poignée de tyrans» qui ravagent le monde, et avertit : «Malheur à ceux qui manipulent la religion et jusqu’au nom même de Dieu pour leur propre profit militaire, économique et politique ».

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«C’est le moment de changer, de transformer l’histoire de ce pays. Aujourd’hui et non demain, maintenant et non dans le futur», a-t-il martelé devant une assemblée qui n’attendait peut-être pas un tel niveau de franchise. «Le monde est détruit par quelques dominateurs et maintenu sur pied par une myriade de frères et sœurs solidaires», a-t-il encore affirmé, avant de conclure par un appel collectif : «Servons la paix ensemble ! Allons de l’avant sans nous lasser, avec courage, et surtout ensemble, toujours ensemble !» . Mgr Nkea Fuanya, dans ses remerciements, a trouvé la formule juste : «Vous êtes venu vers nous comme le Bon Pasteur qui n’abandonne jamais son troupeau, et votre présence a relevé notre moral ».

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À 17h30, l’appareil de Camair-Co décolle de Bamenda. Trente minutes plus tard, il se pose à Yaoundé-Nsimalen sous les acclamations d’une foule venue accueillir le Pape une nouvelle fois. Léon XIV regagne sa résidence pour la nuit. Demain, Douala l’attend pour la troisième journée de son séjour.  Bamenda, elle, reste avec ce qu’il lui de plus considérable.

Dans une ville où la peur a longtemps dicté le rythme des journées, où des familles entières ont tout abandonné pour survivre, où des prêtres ont été enlevés et des écoles fermées pendant des années, les mots prononcés ce jeudi à la cathédrale Saint-Joseph et sur le tarmac rénové de l’aéroport ne s’effaceront pas avec le départ de l’avion pontifical. La paix, pour Bamenda, n’est pas un thème de discours. C’est une question de vie. Et c’est peut-être pour cela que les colombes lâchées ce matin ont semblé voler plus haut qu’ailleurs.

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