En marge du salon international Eurosatory à Paris, le ministre d’État ivoirien de la Défense, Téné Birahima Ouattara, a officiellement proposé aux États militaires du Mali et du Burkina Faso de reprendre les opérations conjointes. Cette main tendue intervient après trois années d’une rupture diplomatique et militaire quasi totale, jalonnée d’arrestations de soldats et d’accusations de déstabilisation. Abidjan choisit le pragmatisme face à la persistance de la menace djihadiste à ses frontières.
La main tendue d’Abidjan
L’annonce a pris de court les chancelleries de l’Afrique de l’Ouest. Face aux industriels de l’armement et aux délégations internationales, Téné Birahima Ouattara a rompu le silence radio qui caractérisait les relations militaires entre Abidjan et les capitales de l’Alliance des États du Sahel (AES). Sans fioritures, le patron de la Défense ivoirienne a acté la fragilité des stratégies isolationnistes en déclarant que le terrorisme ne disposait d’aucune frontière administrative. La Côte d’Ivoire s’est dite prête à réactiver sans délai les patrouilles mixtes, le partage de renseignements et la surveillance mutuelle de la bande frontalière.
Pour matérialiser cette ouverture, Abidjan met en avant la restructuration profonde de son dispositif militaire septentrional, la Zone opérationnelle Nord (ZON). Ce sont actuellement plus de 3 000 soldats des Forces armées de Côte d’Ivoire (FACI) qui sont déployés le long de la frontière avec le Burkina Faso et le Mali. Ces troupes, appuyées par des unités d’élite du Groupement des forces spéciales, disposent d’un mandat de sécurisation stricte, mais se heurtent quotidiennement à l’impossibilité de poursuivre l’adversaire au-delà de la ligne de démarcation territoriale.
En parallèle de cette démonstration de force, le gouvernement ivoirien a déployé le second volet de sa stratégie nationale, matérialisé par le Programme social du gouvernement (PSGouv). Des dizaines de milliards de francs CFA ont été injectés dans les régions du Bounkani et du Tchologo pour construire des infrastructures de base, des centres de santé et financer des micro-projets pour la jeunesse locale. Cette offensive économique vise explicitement à assécher le vivier de recrutement des groupes terroristes, notamment le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), qui s’appuie traditionnellement sur la précarité des zones périphériques pour s’implanter.
Cette offre ivoirienne de normalisation militaire intervient dans un contexte de forte usure des armées sahéliennes sur le terrain. Malgré la rhétorique officielle des juntes, les attaques complexes contre les postes isolés et les axes de communication se maintiennent à un niveau critique dans le Centre du Mali et le Sud du Burkina Faso. En tendant la main à ses voisins, la Côte d’Ivoire formule une offre technique débarrassée de toute conditionnalité politique : la reprise du partenariat dépend désormais d’un simple aller-retour opérationnel des états-majors de Bamako et d’Ouagadougou.
Le casus belli des 49 soldats : la fracture originelle avec Bamako
Pour comprendre la profondeur du fossé que cette déclaration tente de combler, il faut revenir au 10 juillet 2022, jour où la coopération sécuritaire régionale a volé en éclats. Ce jour-là, un avion transportant 49 militaires ivoiriens atterrit sur le tarmac de l’aéroport international de Bamako. Immédiatement encerclés par les forces de sécurité maliennes, ces soldats sont arrêtés, dépouillés de leur armement et placés en détention. Le pays dirigée par le colonel Assimi Goïta les qualifie publiquement de « mercenaires » venus pour perpétrer un coup d’État et déstabiliser la transition malienne.
À Abidjan, la réaction est immédiate et s’accompagne d’une vive colère institutionnelle. Le Conseil national de sécurité ivoirien qualifie l’arrestation « d’otage politique » et fournit les documents prouvant que ces militaires étaient des Éléments de soutien nationaux (NSE), déployés dans le cadre des opérations logistiques de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA). S’ensuit un bras de fer diplomatique de six mois qui paralyse toutes les instances de liaison militaire entre les deux pays, Abidjan suspendant ses participations aux réunions sécuritaires bilatérales.
La crise ne trouve son dénouement que le 6 janvier 2023, suite à une médiation intensive du président togolais Faure Gnassingbé. Condamnés quelques jours plus tôt par la justice malienne à vingt ans de réclusion criminelle, les 49 soldats sont officiellement graciés par Assimi Goïta et regagnent Abidjan sous les honneurs militaires. Si les hommes sont libérés, le venin de la suspicion s’est définitivement installé dans les esprits des états-majors, le Mali accusant la Côte d’Ivoire d’être l’arrière-base logistique des intérêts occidentaux dans la sous-région.
L’onde de choc de cet incident s’est propagée à l’ensemble des mécanismes de sécurité collective de l’Afrique de l’Ouest. Le canal d’échange direct entre la direction générale de la recherche extérieure (DGRE) ivoirienne et la sécurité d’État malienne a été coupé. Les partages de données géospatiales et les écoutes téléphoniques partagées concernant les mouvements du GSIM dans la zone des trois frontières ont cessé d’être transmis, créant une zone d’ombre informationnelle que les groupes armés ont immédiatement exploitée pour consolider leurs positions.
La poudrière de la frontière burkinabè
Si les relations avec le Mali ont souffert d’un clash politico-juridique unique, celles avec le Burkina Faso se sont détériorées par une succession d’incidents matériels directs le long des 584 kilomètres de frontière commune. En septembre 2023, deux gendarmes ivoiriens en patrouille de reconnaissance sont interceptés en territoire burkinabè par des éléments de l’armée régulière. Accusés d’avoir franchi illégalement la frontière pour mener des activités d’espionnage, ils sont transférés à Ouagadougou et incarcérés, malgré les demandes d’explication officielles d’Abidjan.
L’escalade franchit un nouveau palier en mars 2024 lors d’une série de violations de l’espace aérien et terrestre. Un hélicoptère de combat burkinabè effectue une incursion non autorisée dans le ciel ivoirien, provoquant la mise en alerte de la chasse ivoirienne. Quelques jours plus tard, des éléments des Volontaires pour la défense de la patrie (VDP), les supplétifs civils de l’armée burkinabè, pénètrent en armes dans la localité ivoirienne de Téhini pour traquer des civils en fuite. Ils sont interceptés, désarmés et brièvement détenus par les détachements des FACI avant d’être refoulés.
Ces frictions répétées s’enracinent dans l’absence de délimitation physique et cartographique précise de la frontière, héritée de l’époque coloniale. Face à ces incidents en série, la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso décident d’un arrêt brutal de leurs opérations militaires conjointes en juin 2024, gelant le protocole d’accord qui permettait jusqu’alors un droit de poursuite réciproque sur une bande de dix kilomètres de part et d’autre de la frontière. Les patrouilles coordonnées laissent place à un face-à-face méfiant entre les deux armées.
La paranoïa politique est venue durcir ce blocage technique opérationnel. Le capitaine Ibrahim Traoré a publiquement accusé la Côte d’Ivoire d’abriter des centres d’entraînement destinés à des militaires burkinabè dissidents et d’héberger les figures politiques de l’ancien régime de Paul-Henri Sandaogo Damiba. Abidjan a formellement rejeté ces accusations, dénonçant une tentative de diversion politique face aux difficultés intérieures burkinabè, tout en ordonnant le renforcement de ses positions d’artillerie lourde le long de la ligne de front nord.
Le défi des réfugiés et la réalité du renseignement de terrain
Au-delà des mouvements de troupes, la détérioration des relations s’est matérialisée par la gestion de la crise humanitaire aux frontières. Fuyant les violences et les exactions au Burkina Faso, plus de 60 000 civils burkinabè ont trouvé refuge dans les départements ivoiriens du Nord. Ce flux massif a rapidement constitué une source de friction : Ouagadougou accuse Abidjan de vider ses provinces septentrionales de leurs populations, tandis que les services de sécurité ivoiriens craignent l’infiltration d’éléments dormants ou de logisticiens du GSIM au sein des camps de déplacés.
Cette situation a poussé les autorités ivoiriennes à mener des opérations ciblées de contrôle d’identité et, à plusieurs reprises, des reconduites à la frontière de groupes de ressortissants burkinabè suspectés de liens avec les insurgés. Ces expulsions ont suscité de vives protestations de la part de la junte de Ouagadougou, qui a dénoncé des traitements discriminatoires à l’encontre de ses nationaux. La fermeture des frontières terrestres, officiellement maintenue par Abidjan depuis la pandémie de Covid-19 mais contournée par les vagues de réfugiés, est devenue un instrument de pression douanière et sécuritaire permanent.
Pourtant, malgré ce climat de guerre froide régionale, les réalités du terrain imposent un retour au pragmatisme. Les services de renseignement ivoiriens ont constaté, lors des derniers accrochages à la frontière, que les réseaux logistiques des groupes terroristes s’alimentent de part et d’autre de la frontière : le carburant et le matériel électronique achetés en Côte d’Ivoire approvisionnent directement les bases arrières situées dans les forêts burkinabè. L’absence de communication entre les services empêche de couper ces lignes d’approvisionnement vitales.
C’est ce constat factuel qui a poussé à une première reprise discrète des contacts techniques en février 2025 à Bobo-Dioulasso, où des experts des deux pays se sont réunis pour relancer le tracé de la frontière matérielle. La déclaration de Téné Birahima Ouattara à Paris vient formaliser cette nécessité opérationnelle : pour Abidjan, la survie militaire des régimes sahéliens constitue la digue de sa propre sécurité nationale. Si le verrou sécuritaire du Sud-Burkina cède définitivement, l’armée ivoirienne se retrouvera seule en première ligne face à une poussée djihadiste directe vers le golfe de Guinée.










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