Le soir même de son retour à Conakry après trois semaines d’absence, le président Mamadi Doumbouya frappait fort. Le vendredi 6 mars 2026, à peine rentré en grande pompe à l’aéroport de la capitale guinéenne, son ministre de l’Administration du Territoire signait un décret dissolvant 40 partis politiques dont les trois principales formations d’opposition du pays. Une dissolution définitive, avec saisie des biens et scellés sur les sièges. En Guinée, le multipartisme vient de passer sous séquestre.
Le décret d’une nuit
C’est dans la nuit du vendredi 6 au samedi 7 mars 2026 que les Guinéens ont entendu, à la télévision nationale, la liste des 40 partis politiques dissous être lue à l’antenne. Le décret, signé par Ibrahima Kalil Condé, ministre de l’Administration du Territoire et de la Décentralisation, invoque un motif laconique : « manquement à leurs obligations » — c’est-à-dire la non-conformité à la nouvelle législation sur les partis politiques adoptée le 21 septembre 2025, dans la foulée du référendum constitutionnel organisé par le régime.
Les conséquences sont immédiates et sans appel. Les 40 partis concernés perdent leur personnalité morale et leur statut juridique. Toute activité politique leur est interdite, ainsi que l’usage de leurs sigles, logos et emblèmes. Leurs sièges nationaux et représentations locales sont placés sous scellés. Leurs biens et ressources sont mis sous séquestre, un curateur étant nommé pour superviser leur transfert sans que le décret précise au profit de qui. Ce n’est pas une suspension. C’est une dissolution définitive, sans recours annoncé.
Parmi les 40 formations visées figurent les trois principales forces d’opposition du pays. L’Union des Forces Démocratiques de Guinée de Cellou Dalein Diallo — déjà suspendue en août 2025 — voit sa dissolution officialisée. Le Rassemblement du Peuple de Guinée d’Alpha Condé, suspendu en mars 2025, subit le même sort. L’Union des Forces Républicaines de Sidya Touré complète ce tableau. Leurs trois dirigeants vivent en exil. Ils n’ont donc pas pu répondre en personne mais leurs partis l’ont fait à leur place, et sans ménagement.
Le retour du général et le signal fort
Le timing du décret n’est pas anodin. Mamadi Doumbouya était rentré à Conakry le vendredi 6 mars vers midi, accueilli en grande pompe par ses partisans à l’aéroport, après exactement trois semaines d’absence. Parti le 13 février pour le sommet de l’Union africaine à Addis-Abeba, il n’avait pas regagné immédiatement son pays — suscitant sur les réseaux sociaux des rumeurs persistantes sur son état de santé, que la présidence avait dû démentir officiellement.
Son retour, puis le décret signé le soir même : la séquence est lue par tous les observateurs comme un acte délibéré de reprise en main. Moins de deux mois après son intronisation comme président élu — lors d’un scrutin remporté avec 86,72% des voix face à des candidats sans envergure, les principaux leaders d’opposition ayant été exclus du processus — Doumbouya consolide son emprise sur un paysage politique qu’il a façonné à sa mesure depuis le coup d’État de 2021. Pour des analystes politiques Guinéens « la dissolution des 40 partis n’est pas un accident de calendrier. C’est une démonstration » .
« Toutes les lignes rouges ont été franchies »
La réaction de l’opposition a été immédiate et sans concession. Le porte-parole de l’UFDG, Souleymane Souza Konaté, a posé le diagnostic le plus complet : « La dissolution des partis politiques représentatifs du peuple guinéen — ceux qui incarnent près de 95% de nos compatriotes — constitue le dernier acte d’une véritable parodie politique dont l’objectif est l’instauration d’un parti unique et l’isolement définitif de toutes les voix discordantes ». Il a ajouté une mise en garde que le régime ferait bien de prendre au sérieux : « En empêchant les acteurs politiques d’agir légalement et à visage découvert, on les contraint à la clandestinité avec tous les risques que cela peut comporter pour la stabilité du pays ».
La société civile n’a pas été en reste. Ibrahima Diallo, dirigeant du Front National pour la Défense de la Constitution, a été encore plus direct : la mesure « officialise une dictature désormais érigée en mode de gouvernance. Le pays s’enfonce dans une incertitude profonde. ». Le FNDC est un mouvement prodémocratie dont deux figures — Oumar Sylla, alias Foniké Mengué, et Mamadou Billo Bah — sont portées disparues depuis juillet 2024, après avoir été enlevées au domicile du premier. Des disparitions qui s’inscrivent dans un schéma plus large de répression des voix critiques.
Car la dissolution des partis n’est que le dernier épisode d’une série. Plus tôt cette semaine, trois membres de la famille de Tibou Kamara, ancien ministre sous Alpha Condé, ont été enlevés. En novembre 2025, quatre membres de la famille du musicien et opposant en exil Elie Kamano avaient subi le même sort. Le père du journaliste exilé Mamoudou Babila Keita avait été kidnappé en septembre.
Une Guinée sans opposition légale
Ce que le décret du 6 mars 2026 consacre, au fond, c’est la disparition de toute opposition politique légale en Guinée. Les partis dissous représentaient, selon leurs propres déclarations, près de 95% de l’électorat guinéen. Avec leurs sièges scellés, leurs ressources saisies et leur existence juridique annulée, c’est toute une architecture de représentation politique qui s’effondre.
L’échéance des élections législatives, locales et sénatoriales prévues en 2026 prend dans ce contexte une tout autre signification. Organiser des élections sans opposition légale constituée, dans un pays où les manifestations sont interdites depuis plusieurs années et où des dizaines de personnes ont été tuées lors de répressions, c’est construire une façade démocratique sur un terrain vidé de sa substance….

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