La Guinée a suspendu France 24 après que la chaîne a qualifié Mamadi Doumbouya de « président putschiste », avant de reconnaître une erreur et de présenter ses excuses. Mais quatre ans après le coup d’État de 2021, le chef de la junte est devenu président élu à l’issue de la présidentielle de décembre 2025. Une question demeure : peut-on encore le qualifier de « président putschiste » ?
Non. Mamadi Doumbouya est aujourd’hui le président élu de la République de Guinée. Il est certes arrivé au pouvoir par un coup d’État le 5 septembre 2021, mais cette origine appartient à la première séquence de son parcours politique. Depuis, une nouvelle Constitution a été adoptée par référendum, une élection présidentielle a été organisée le 28 décembre 2025, ses résultats ont été proclamés par la Direction générale des élections puis confirmés par la Cour suprême, avant son investiture solennelle le 17 janvier 2026. C’est précisément cette évolution institutionnelle que la Haute Autorité de la Communication (HAC) reproche à France 24 d’avoir ignorée en le présentant à l’antenne comme un « président putschiste ».
La crise médiatique a commencé par quelques mots prononcés dans un journal télévisé consacré à la visite de Mamadi Doumbouya en Côte d’Ivoire. Le 15 septembre 2026, selon les éléments communiqués par plusieurs sources guinéennes, le présentateur de France 24 l’a désigné comme un « président putschiste ». La formule renvoyait à son arrivée au pouvoir quatre ans plus tôt, lorsqu’il avait renversé Alpha Condé à la tête du Groupement des forces spéciales. Mais elle ne correspondait plus à son statut institutionnel au moment de la diffusion. France 24 l’a elle-même reconnu le lendemain en rectifiant son propos.
Le 16 septembre, la HAC a adressé une mise en demeure à la chaîne française. Le régulateur lui reprochait l’emploi d’un qualificatif qu’il jugeait inapproprié et lui demandait de cesser de l’utiliser ainsi que de procéder aux rectifications nécessaires sur ses différents canaux. Pour la HAC, la formule ne tenait pas compte de la « légitimité issue des urnes » dont dispose désormais le chef de l’État guinéen. La procédure ne portait donc pas sur l’histoire du 5 septembre 2021, mais sur la manière de qualifier le président en exercice en septembre 2026.
France 24 a reconnu son erreur. Dans un rectificatif diffusé à l’antenne le 17 septembre, la chaîne a expliqué avoir qualifié « par erreur » Mamadi Doumbouya de « président putschiste » et lui a présenté ses excuses. Elle a également corrigé le contenu en ligne. La rédaction a rappelé, dans cette mise au point, que Doumbouya était arrivé au pouvoir par un coup d’État en 2021, mais qu’il avait ensuite été élu président de la République à l’issue du scrutin du 28 décembre 2025.
La rectification n’a toutefois pas empêché la sanction. Réunie en séance extraordinaire le 17 septembre, la HAC a décidé d’interdire France 24 avec effet immédiat sur le territoire guinéen. L’autorisation de diffusion de la chaîne a été révoquée et les accréditations de ses correspondants, envoyés spéciaux et collaborateurs ont été retirées. La mesure concerne les différents vecteurs de diffusion, tandis que les autorités compétentes ont été chargées de son exécution. La HAC a justifié sa décision par le maintien des propos incriminés.
Du putsch de 2021 à la présidence élue
Pour comprendre ce qui distingue aujourd’hui les deux périodes, il faut revenir au 5 septembre 2021. Ce jour-là, Mamadi Doumbouya, alors lieutenant-colonel et commandant du Groupement des forces spéciales, renverse le président Alpha Condé. La Constitution est suspendue, les institutions sont dissoutes et le Comité national du rassemblement pour le développement (CNRD) prend le pouvoir. Doumbouya devient président de la transition. Son accession initiale à la tête de l’État procède donc bien d’un coup d’État militaire.
Cette situation appartient cependant à la période de transition. Pendant quatre années, le pays est gouverné dans le cadre institutionnel mis en place après le renversement d’Alpha Condé. La question centrale devient alors celle du retour à l’ordre constitutionnel. En 2025, le processus entre dans une nouvelle phase avec l’adoption d’une nouvelle Constitution par référendum, puis l’organisation d’une élection présidentielle.
Le 21 septembre 2025, les Guinéens se prononcent ainsi sur le projet de nouvelle Constitution. Les résultats officiels donnent le « oui » largement majoritaire. Le nouveau texte ouvre notamment la possibilité aux membres des autorités de transition de se présenter à l’élection présidentielle. Mamadi Doumbouya devient alors candidat à la magistrature suprême dans le cadre constitutionnel issu de ce référendum.
Le 28 décembre 2025, l’élection présidentielle est organisée. Mamadi Doumbouya arrive en tête dès le premier tour. Les résultats provisoires annoncés par la Direction générale des élections lui attribuent 4 594 262 voix, soit 86,72 % des suffrages valablement exprimés. La DGE avait initialement annoncé une participation de 80,95 %. Ce chiffre sera ensuite révisé par la Cour suprême lors de la proclamation des résultats définitifs.
Le 4 janvier 2026, la Cour suprême confirme le résultat et proclame Mamadi Doumbouya élu président de la République dès le premier tour pour un mandat de sept ans. La haute juridiction retient 86,72 % des suffrages valablement exprimés et porte le taux de participation définitif à 82,86 %. Le résultat électoral reçoit ainsi la validation de l’institution juridictionnelle compétente en matière électorale.
Un statut présidentiel désormais établi par les urnes
Une dernière étape vient consacrer ce changement de statut. Le 17 janvier 2026, Mamadi Doumbouya prête serment devant la Cour suprême lors d’une cérémonie solennelle organisée au stade Général Lansana Conté de Nongo, à Conakry. Il entre officiellement en fonction comme président de la République élu. La cérémonie réunit des responsables des institutions guinéennes ainsi que plusieurs délégations étrangères.
La chronologie permet ainsi de distinguer deux réalités sans les confondre. En 2021, Mamadi Doumbouya prend le pouvoir par un coup d’État. En 2025, il se présente à une élection présidentielle et en sort vainqueur selon les résultats proclamés par les autorités électorales. En janvier 2026, la Cour suprême confirme cette victoire et il prête serment comme président élu. Le qualificatif qui décrit son mode d’arrivée au pouvoir en 2021 ne suffit donc plus à décrire son statut institutionnel en 2026.
C’est précisément le point sur lequel la HAC s’est appuyée pour intervenir contre France 24. Pour le régulateur guinéen, qualifier le chef de l’État de « président putschiste » revient à retenir uniquement la première étape de son parcours et à passer sous silence les actes institutionnels intervenus depuis : nouvelle Constitution, élection présidentielle, proclamation des résultats, validation par la Cour suprême et investiture. France 24 a finalement reconnu cette distinction en corrigeant son propos et en présentant ses excuses.
Le mot « putschiste » n’est donc pas sans rapport avec l’histoire de Mamadi Doumbouya : il renvoie précisément au coup d’État du 5 septembre 2021. Mais il ne constitue pas son statut présidentiel actuel. Depuis le scrutin du 28 décembre 2025, la proclamation définitive de la Cour suprême du 4 janvier et son investiture du 17 janvier, il exerce la fonction de président de la République en vertu du processus électoral prévu par les institutions guinéennes.








