Depuis la condamnation de l’État du Cameroun par le CIRDI à verser 51,5 milliards de FCFA au groupe italien Piccini, Cyrille Tollo enchaîne les sorties médiatiques pour défendre le complexe sportif d’Olembé. Chiffres à l’appui, le conseiller technique n°2 du Minsep martèle que le stade est achevé — quitte à conduire lui-même une délégation de journalistes sous les gradins pour le prouver… Retour sur une affaire qui tient l’opinion publique en haleine.
Le 13 septembre 2026, en début d’après-midi, une délégation de journalistes et de chroniqueurs d’Info TV pénètre dans les entrailles du stade d’Olembé. Elle est conduite par Cyrille Tollo, conseiller technique n°2 au ministère des Sports et de l’Éducation physique (Minsep). L’objectif, dit-il, est de « lever les zones d’ombre » qui entourent depuis plusieurs semaines l’existence réelle d’un hôtel cinq étoiles censé occuper une partie des sous-sols de l’enceinte. Le débat, nourri d’échanges télévisés contradictoires, portait sur un point précis : cet hôtel de soixante-dix chambres, prévu dans le contrat initial signé en 2015, existe-t-il physiquement, ou n’est-il qu’une ligne budgétaire ?
La visite dure moins d’une heure. Elle donne à voir un espace souterrain où se succèdent des structures en construction : couloirs, chambres à différents stades d’achèvement, un vaste volume annoncé comme le futur centre commercial. Les images, aussitôt reprises et commentées sur les réseaux sociaux, montrent aussi un parking encore à l’état de gros œuvre. Certains journalistes présents estiment, au sortir de la visite, que l’hôtel se situe autour de 40 % d’achèvement et le centre commercial autour de 50 %. Le lendemain, sur Times Télévision, Cyrille Tollo revient sur la séquence : « Ce que vous avez vu hier, ce n’était pas un hangar, c’est un chantier qui est vaste. Vous avez trois salles de conférence, trois restaurants, soixante-dix chambres, quatre suites présidentielles… » Il annonce un achèvement « d’ici le début de l’année prochaine ».
La démonstration, pensée pour apaiser la polémique, produit l’effet inverse. En rendant visibles les parties encore inachevées de l’édifice, elle nourrit de nouvelles questions plutôt que d’y répondre. Des journalistes, dont Linus Pascal Fouda, interrogent publiquement le devenir des sommes déjà engagées sur ce chantier ouvert depuis plus d’une décennie, une décennie qui a fini par user la confiance du public : l’opinion reste très sceptique après plus de dix ans de travaux. Le débat sur l’hôtel d’Olembé, loin de se refermer, s’installe alors dans un cycle plus large, celui d’un dossier financier et diplomatique qui venait de connaître, dix jours plus tôt, un tournant décisif à Washington.
« Le stade Olembé est achevé »
C’est la formule que Cyrille Tollo martèle sur les plateaux d’Info TV depuis la mi-septembre. Elle synthétise la position qu’il défend dans chacune de ses interventions : le complexe sportif d’Olembé, contrairement à l’image qui circule, ne serait pas un chantier à l’arrêt mais une infrastructure quasi terminée, dont il ne resterait à finaliser que des éléments périphériques.
Le profil de l’homme qui porte cette parole détonne dans un dossier d’infrastructures sportives. Né en 1969, Éloi Cyrille Tollo est titulaire d’un doctorat en arts et archéologie de l’Université de Yaoundé I, complété par des formations à Genève et à Bruxelles ; il y a été maître-assistant avant de rejoindre la société Le Bus, puis de devenir, en 2013, conseiller du directeur général de Camair-Co. C’est de ce parcours administratif, plus que d’une expertise technique du bâtiment, qu’il tire sa fonction actuelle de conseiller technique n°2 au Minsep.
Les chiffres qu’il avance à l’appui de sa thèse sont précis. Le coût prévisionnel du complexe, fixé par le contrat de 2015 avec le groupe italien Gruppo Officine Piccini, s’élevait à 163 milliards de francs CFA. Selon Cyrille Tollo, les composantes existent toutes aujourd’hui : le stade principal de 60 000 places est achevé, les deux stades d’entraînement annexes sont achevés, l’hôtel est à 40 % et le centre commercial à 50 %. « Toutes ces composantes-là ont déjà coûté à l’État 155 milliards », précise-t-il, avant de conclure : « Vous voyez donc que l’État a géré cette infrastructure en bon père de famille. Nous n’avons pas fait de gabegie ».
Sur l’hôtel en particulier, il défend une version qui contredit le scepticisme ambiant : la structure serait « entièrement construite et carrelée », en attente seulement de son « ameublement complet ». Il s’agace, sur un ton qui se veut celui de l’évidence, de devoir répéter l’information : « Est-ce que vous pensez qu’un responsable administratif de mon acabit viendrait dire aux Camerounais qu’un hôtel existe à Olembé alors qu’il est fictif ? Vous imaginez cela ? »
Le stade principal, partiellement opérationnel depuis 2022, a accueilli la Coupe d’Afrique des nations reportée cette année-là en raison de la pandémie de Covid-19, compétition marquée le 24 janvier 2022 par une bousculade meurtrière à l’entrée sud de l’enceinte qui a coûté la vie à huit personnes. Depuis cette échéance, selon les reportages disponibles en septembre 2026, l’enceinte n’a accueilli que très peu de matchs officiels et n’a pas été homologuée par la Confédération africaine de football pour l’organisation de compétitions internationales, un statut que les déclarations de Cyrille Tollo, centrées sur le taux d’avancement des travaux, ne mentionnent pas directement.
Un dossier qu’il connaît depuis l’intérieur
Cette aisance à manier les chiffres du chantier ne relève pas de l’improvisation médiatique. Cyrille Tollo a présidé le comité ad hoc chargé du suivi des grandes infrastructures sportives du pays, Olembé en tête mais aussi le stade de Japoma, une fonction qui l’a placé au cœur du dossier dès la reprise des travaux après le départ de Piccini. C’est à ce titre qu’il intervient déjà publiquement en 2021 pour justifier l’injection de 55 milliards de francs CFA sous forme d’emprunt destinés à l’achèvement du complexe, recadrant à l’époque les critiques de l’économiste Christian Penda Ekoka.
Le contrat qui lie l’État du Cameroun à Piccini est signé le 30 décembre 2015. Le projet prévoit, outre le stade de 60 000 places, deux stades d’entraînement, l’hôtel cinq étoiles, le centre commercial d’environ 18 000 m², un gymnase et une piscine olympique. Le financement s’appuie principalement sur un prêt de la banque italienne Sanpaolo. Les travaux démarrent, puis s’enlisent : entre 2017 et 2019, retards de chantier, arrêts d’activité et tensions sur les paiements et la sous-traitance s’accumulent. Selon les chiffres avancés plus tard par le Minsep, Piccini aurait perçu environ 113 milliards de francs CFA sur cette période.
Le 29 novembre 2019, le ministre des Sports de l’époque, Narcisse Mouelle Kombi, annonce la résiliation unilatérale du contrat, invoquant des retards incompatibles avec l’échéance de la CAN 2021, un arrêt unilatéral des travaux, un abandon de chantier et des manquements contractuels liés à une sous-traitance non autorisée.
Le chantier est alors confié en urgence à l’entreprise canadienne Magil Construction, qui reprend les travaux entre 2019 et 2022. Magil aurait perçu, selon les mêmes sources ministérielles, environ 42 milliards de francs CFA. En 2023, l’entreprise canadienne interrompt à son tour son intervention, ouvrant un contentieux parallèle devant la Chambre de commerce internationale de Paris : elle y réclame environ 17 milliards de francs CFA, une procédure qui reste pendante en septembre 2026.
C’est dans ce contexte que le tribunal du Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI), à Washington, rend sa sentence le 4 septembre 2026. Il retient que l’éviction de Piccini du chantier constitue une violation du traitement juste et équitable dû à l’investisseur et une expropriation illégale, et condamne l’État du Cameroun à verser 78,5 millions d’euros — environ 51,5 milliards de francs CFA — au titre de l’investissement net, du manque à gagner, de la perte de jouissance des équipements et des frais postérieurs à l’éviction, intérêts compris, ces intérêts courant depuis la résiliation de novembre 2019.
Le montant est très inférieur aux quelque 250 milliards que réclamait Piccini dans ses conclusions finales, mais la sentence est définitive sur le principe : il n’existe pas de voie d’appel classique sur le fond devant le CIRDI, les seuls recours possibles se limitant à des demandes d’annulation pour motifs strictement procéduraux, composition irrégulière du tribunal, excès de pouvoir manifeste, violation grave d’une règle de procédure. L’État reste, selon plusieurs lectures juridiques, tenu d’exécuter la décision tant qu’elle n’a pas été annulée. Le gouvernement camerounais a annoncé contester la compétence du CIRDI et évoqué une procédure parallèle à Paris ; l’exécution du paiement n’est pas encore effective à la date de ce dossier.
Face à cette condamnation, Cyrille Tollo construit une argumentation qui déplace le regard du droit vers l’arithmétique. « Cette sentence du CIRDI est une grande surprise pour le gouvernement et pour l’État du Cameroun », déclare-t-il sur Info TV. « De prime abord, je veux vous dire que le gouvernement a contesté la compétence du CIRDI pour gérer ce problème, parce que pour nous, il s’agit d’un problème entre un prestataire de services lié à l’État par un contrat commercial ».
Il conteste ensuite le raisonnement du tribunal sur le fond : « Lorsqu’on regarde la sentence du CIRDI, on constate qu’ils ont mis à l’écart les préjudices subis par l’État du Cameroun […] notamment les retards de livraison. […] le chantier a été fermé pendant une année par Piccini […] cette sentence semble plus reposer sur des jugements de valeur que sur des arguments juridiques» . Le montant retenu, « un peu plus de 50 milliards » lui paraît, dans cette logique, disproportionné au regard du travail effectivement livré : « On a l’impression qu’on veut nous faire payer à une entreprise étrangère des montants pour un travail qu’elle n’a pas effectué. L’État se doit de protéger les fonds publics et nous y tenons », défend t’il.
Le « reliquat italien »
Le point que Cyrille Tollo met le plus en avant est ce qu’il présente comme une coïncidence arithmétique. Le budget initial du contrat s’élevait à 163 milliards de francs CFA ; Piccini en aurait perçu 113 milliards avant la résiliation de 2019. La différence, soit, un peu plus de 50 milliards correspond, selon lui, presque exactement au montant de la condamnation CIRDI. Il en tire une observation qu’il qualifie lui-même de « curiosité » : l’État se retrouverait à payer, sous forme d’indemnisation, une somme équivalente à celle qui n’avait jamais été versée à l’entreprise italienne, un montant qu’il présente comme resté disponible du côté italien plutôt que dépensé sur le chantier camerounais.
Cette lecture comptable s’articule à un second registre : celui de la disproportion entre la demande initiale de Piccini, de l’ordre de 250 milliards de francs CFA, et le montant finalement accordé par le tribunal, très inférieur. Pour Cyrille Tollo, cet écart constitue en lui-même un élément à décharge, indépendamment de la qualification juridique retenue par les arbitres.
Mais le dossier Olembé ne s’arrête pas à la sentence CIRDI. Le contentieux Magil, toujours pendant à Paris pour environ 17 milliards de francs CFA, s’additionne aux 51,5 milliards de la condamnation Piccini : les réclamations cumulées des deux entreprises sont parfois présentées, dans les synthèses journalistiques de la période, autour de 67 à 70 milliards de francs CFA, un chiffre susceptible d’évoluer selon l’issue de la procédure parisienne et les intérêts courant depuis 2019.
En intégrant les 155 milliards déjà décaissés entre Piccini et Magil, certains observateurs avancent une estimation globale dépassant 200 à 250 milliards de francs CFA pour un complexe dont le stade principal reste, à ce jour, non homologué par la CAF. C’est sur cette masse de chiffres, dont il est l’un des rares porte-voix publics à détailler chaque poste, que Cyrille Tollo a construit sa position de communicant de référence du Minsep depuis la résurgence du dossier.
Son rôle de relais médiatique ne se limite d’ailleurs pas à Olembé : il s’était déjà trouvé associé, en 2024, aux dossiers médiatisés touchant les relations entre le Minsep et la Fécafoot ainsi qu’à l’encadrement du staff des Lions indomptables, une constante qui a fait de lui, au fil des dossiers sensibles du sport camerounais, l’interlocuteur vers lequel se tournent les rédactions.
Onze ans après la signature du contrat avec Piccini, le dossier d’Olembé continue ainsi de s’écrire, chiffre après chiffre, dans les mêmes termes que ceux employés par son porte-parole.. le plus constant..







