Même guerre, autre front. En coulisses de la course à la tête de l’OIF, Félix Tshisekedi et Paul Kagame se livrent un duel sans merci par candidates interposées. Des collines de l’Est de la RDC aux salons diplomatiques de Paris, plongée dans les secrets d’un scrutin hautement géopolitique qui s’apprête à faire voler en éclats le traditionnel consensus francophone.
Deux candidates, deux présidents
La scène se passe à Paris, le 21 mai 2026. Juliana Amato Lumumba, fille du héros de l’indépendance congolaise Patrice Lumumba, lance officiellement sa candidature au Secrétariat général de l’OIF, entourée de la Première ministre congolaise Judith Suminwa Tuluka et du porte-parole de la présidence Patrick Muyaya. Le dispositif est celui d’un lancement présidentiel, pas d’une candidature personnelle. Le message est limpide : derrière Juliana Lumumba, c’est Félix Tshisekedi qui se bat.
En face, Louise Mushikiwabo, Secrétaire générale sortante depuis 2018, ancienne ministre des Affaires étrangères de Paul Kagame, briguait depuis janvier 2026 un troisième mandat historique. Le Rwanda avait officialisé son soutien dès les 12 et 13 janvier, son ministre des Affaires étrangères Olivier Nduhungirehe en tête de pont. Kigali avait poussé, convaincu, sécurisé des soutiens du Tchad à Djibouti, remis des lettres personnelles de Kagame à des chefs d’État africains. Une mécanique bien huilée, celle d’un État qui défend ce qu’il considère comme une victoire institutionnelle acquise.
La candidature de Lumumba, annoncée dans la nuit du 26 au 27 février 2026, est arrivée comme une réponse directe. Tshisekedi avait examiné plusieurs profils. Il a finalement choisi celui qui portait le nom le plus lourd de l’histoire africaine, capable de mobiliser les consciences bien au-delà des cercles diplomatiques. Un nom qui, à lui seul, constitue un programme politique : l’anti-colonialisme, la dignité africaine, le refus d’une hégémonie imposée. Que cette candidature soit une réaction à celle de Mushikiwabo, les observateurs ne s’en cachent pas. Juliana Lumumba est entrée en campagne pour défier, non pour postuler.
Quatre candidats se retrouvent finalement en lice à la clôture des dépôts, mi-mai 2026 : Mushikiwabo pour le Rwanda, Lumumba pour la RDC, Coumba Bâ pour la Mauritanie et le Roumain Dacian Cioloș, ex-commissaire européen. Mais dans les coulisses des chancelleries africaines, le dossier se résume à deux noms, deux capitales, deux présidents. L’élection officielle aura lieu lors du Sommet de la Francophonie de novembre 2026 à Siem Reap.
L’OIF, nouveau front d’une vieille guerre
Pour comprendre l’intensité de cette bataille, il faut remonter à l’est de la République démocratique du Congo. Depuis des années, Kinshasa accuse Kigali de soutenir militairement le mouvement rebelle M23, dont les offensives ont déplacé des millions de Congolais et ravagé des provinces entières. Le Rwanda dément, affirmant agir en légitime défense face aux Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), présentes sur le sol congolais depuis le génocide de 1994. Deux récits irréconciliables, une frontière en feu, une haine institutionnalisée entre deux États qui partagent pourtant une histoire commune.
Les médiations se sont succédé : Washington, Luanda, Doha. Un accord de paix a même été signé en juin 2025, salué avec prudence. Mais en 2026, les tensions n’ont pas disparu. Les accusations mutuelles persistent, les déploiements militaires se poursuivent, la crise humanitaire reste majeure. Il n’y a pas de paix entre Kinshasa et Kigali, seulement des intervalles entre les crises.
C’est dans ce contexte que l’élection à la tête de l’OIF prend une dimension qui dépasse très largement l’institution. Pour Tshisekedi, laisser Mushikiwabo obtenir un troisième mandat, c’est offrir à Kagame une victoire symbolique sur la scène internationale au moment précis où les deux pays se disputent la légitimité régionale. C’est accepter que le Rwanda continue d’incarner le leadership francophone africain, alors que la RDC est le pays le plus peuplé du monde francophone, avec plus de 57 millions de locuteurs. Cette arithmétique, Kinshasa la brandit comme un argument moral autant que politique.
Pour Kagame, la logique est inverse. Maintenir Mushikiwabo à l’OIF, c’est démontrer que le Rwanda pèse, que les « querelles bilatérales » ne doivent pas paralyser les organisations multilatérales, que Kigali est un acteur incontournable de la gouvernance africaine malgré les accusations portées par la RDC. Son message est constant : l’OIF n’est pas un champ de bataille congolais.
L’institution francophone, fondée pour promouvoir la langue française et la coopération culturelle, se retrouve ainsi projetée au cœur d’un conflit qu’elle n’a ni créé ni voulu. Le Secrétariat général de l’OIF est devenu un enjeu géopolitique de premier ordre, un poste que les deux présidents veulent gagner parce que le perdre revient à céder du terrain dans une guerre qui, elle, ne s’arrête pas.
Mushikiwabo : l’art de la continuité
Louise Mushikiwabo n’improvise pas. À 65 ans, après deux mandats à la tête de l’OIF, elle connaît les rouages de l’institution, les États membres, les leviers d’influence. Son lobbying est à son image : discret, ciblé, efficace. Le Rwanda a déployé une mécanique diplomatique précise. Olivier Nduhungirehe, ministre des Affaires étrangères, est le principal artisan de cette campagne dans l’ombre. Des lettres personnelles de Paul Kagame ont été remises à des chefs d’État du continent, de Djibouti en mars 2026 au Tchad en avril. Ce n’est pas du lobbying aléatoire ; c’est une stratégie chirurgicale visant les États pivots, ceux dont le vote peut entraîner des blocs entiers.
Mushikiwabo, elle, s’appuie sur son bilan. Elle met en avant l’assainissement des finances de l’OIF, les partenariats conclus avec la Banque africaine de développement pour la formation numérique des jeunes, les réformes de gouvernance menées depuis 2018. Elle a maintenu une présence active sur tous les continents de la Francophonie, de Québec où elle participait début 2026 à une conférence sur la langue française, à Abidjan où elle a rencontré des chefs d’État ivoiriens. Elle incarne la continuité dans une institution qui, selon ses partisans, a besoin de stabilité plus que de rupture.
Face aux attaques de Kinshasa, elle n’esquive pas. Elle balaie l’opposition congolaise d’un revers, la qualifiant d’« hostilité prévisible », et refuse avec constance que les « querelles bilatérales prennent en otage la Francophonie ». Sa stratégie de communication est claire : cantonner le duel à la sphère RDC-Rwanda, refuser de le laisser contaminer l’ensemble de l’espace francophone.
Ce positionnement a ses limites. L’argument du « troisième mandat de trop » fait son chemin dans les chancelleries. Certains États membres, sans hostilité particulière envers Mushikiwabo, estiment qu’une alternance serait saine pour l’institution. D’autres, plus pragmatiques, attendent de voir où se positionneront la France et le Canada, dont les contributions financières à l’OIF restent déterminantes. Mushikiwabo le sait. Son lobbying ne porte pas seulement sur l’Afrique ; il s’étend à tous ceux qui, de Paris à Ottawa, pèsent dans les équilibres de l’institution.
Lumumba : la campagne du symbole
En face, Juliana Amato Lumumba joue une tout autre partition. À 71 ans, ancienne ministre de la Culture, sans l’expérience diplomatique multilatérale de sa rivale, elle a fait d’une faiblesse apparente son principal atout : elle n’est pas l’establishment, elle est le renouveau.
Sa campagne est offensive, visible, mondiale. Depuis son lancement parisien du 21 mai 2026, elle a multiplié les tournées sur plusieurs continents. En Afrique du Nord d’abord — Tunisie, Maroc, Égypte —, pour convaincre ces pays aracophones et francophones du besoin de changement à la tête de l’institution. Au Canada ensuite, où son message sur la jeunesse et le numérique a été bien reçu. En Europe, pour rencontrer des ministres et construire des soutiens dans les petits États francophones qui, additionnés, peuvent faire basculer un scrutin. Des déplacements en Asie et dans certains États du Sahel étaient prévus dans la foulée.
Le nom Lumumba fait le travail qu’aucun programme ne peut faire seul. Fille de Patrice Lumumba, père de l’indépendance congolaise assassiné en 1961 avec la complicité avérée de puissances occidentales, Juliana porte une histoire qui résonne dans toute l’Afrique subsaharienne. Tshisekedi a choisi ce nom sciemment, pour activer une mémoire collective, pour rappeler que la bataille pour la souveraineté africaine n’est pas terminée et que l’OIF peut en être un nouveau théâtre.
Son programme s’articule autour d’une « Francophonie des peuples », une refondation de l’institution vers plus d’inclusivité, de proximité avec les citoyens, de soutien à la jeunesse et aux cultures africaines. Neuf projets concrets structurent cette vision : rencontres interculturelles, intégration économique renforcée, visa francophone, recherche médicale intégrative, Académie de la paix, démocratisation de l’accès numérique. C’est du fond, suffisamment développé pour ne pas passer pour une candidature de pure circonstance.
Elle est néanmoins vulnérable sur un point que ses adversaires ne manquent pas de souligner : sa candidature est perçue, y compris par certains sympathisants, comme fondamentalement anti-rwandaise plutôt que pro-francophonie. Cette perception lui coûte des voix dans les États qui, tout en étant lassés du Rwanda à l’OIF, ne veulent pas cautionner une candidature conçue comme un outil géopolitique de Kinshasa. Le défi de Lumumba est de convaincre qu’elle candidate pour l’OIF, pas contre Mushikiwabo.
La guerre des coulisses
Le grand oral des candidats, fixé au 30 juin 2026 à Paris devant la Conférence ministérielle de la Francophonie, est le premier moment de confrontation publique. Les quatre candidats y présenteront leurs visions devant les représentants des États membres. Ce sera visible, solennel, filmé. Mais les observateurs savent que l’essentiel se joue dans les marges de cet événement : les bilatérales en couloirs, les dîners confidentiels, les appels téléphoniques entre chefs d’État dans les jours qui précèdent et qui suivent. Les voix se négocient dans ces espaces-là, pas sous les projecteurs.
L’Afrique de l’Ouest constitue l’enjeu central. Les grands États francophones de la sous-région — Sénégal, Côte d’Ivoire, Burkina Faso, Mali, Niger — représentent un bloc de voix capable d’orienter le résultat. Mais ces pays traversent eux-mêmes des transitions politiques complexes, certains dirigés par des militaires qui regardent les institutions multilatérales avec une méfiance croissante. Comment voteront-ils ? Selon leurs intérêts propres, certainement plus que selon les consignes de Kinshasa ou Kigali.
La France, hôte du grand oral et traditionnellement la puissance d’influence la plus directe au sein de l’OIF, adopte pour l’heure une neutralité prudente. Paris n’a pas de candidat, et l’Élysée mesure les risques d’apparaître comme arbitre d’un duel africain. Le Canada et le Québec, contributeurs majeurs au budget de l’institution, observent également sans s’engager publiquement. Ces deux poids lourds finiront par peser, ils pèsent toujours, mais leur positionnement reste, à ce stade, indéchiffrable.
La Mauritanie, dont Coumba Bâ incarne une troisième voie moins clivante, pourrait théoriquement drainer des États qui refusent de choisir entre les deux géants. Mais son profil discret, malgré un réseau solide, peine à rivaliser avec l’intensité des deux campagnes principales. Dacian Cioloș, lui, porte un projet différent — une Francophonie plus globale, plus européenne — qui intéresse certains petits États d’Europe de l’Est sans les convaincre d’aller jusqu’au vote.
Pour la première fois dans l’histoire de l’organisation, le consensus traditionnel pourrait céder la place à un scrutin formel. Si les deux principales candidates arrivent à Siem Reap avec des soutiens trop équilibrés pour désigner un vainqueur par acclamation, les délégués devront voter. Ce scénario, jadis impensable dans une institution régie par la culture du compromis, est désormais sérieusement envisagé. Il serait lui-même une victoire symbolique de la division et une défaite pour l’OIF.
Ce que chaque camp a à perdre
Pour Félix Tshisekedi, une défaite à l’OIF ne serait pas anodine. Elle signifierait que la RDC, malgré son poids démographique et la force symbolique du nom Lumumba, n’a pas réussi à construire les alliances nécessaires pour contrer le Rwanda sur un terrain multilatéral. Ce serait un signal envoyé à toute l’Afrique francophone : Kigali peut encore l’emporter malgré les accusations de Kinshasa sur le dossier M23. Dans un contexte où Tshisekedi cherche à isoler diplomatiquement son voisin, ce revers aurait un coût réel.
Pour Paul Kagame, perdre la Secrétaire générale de l’OIF après deux mandats serait une humiliation diplomatique, d’autant plus cuisante qu’elle viendrait d’une candidature explicitement montée par la RDC pour le contrer. Ce serait reconnaître que le Rwanda, malgré son activisme diplomatique et son image de pays bien géré, ne dispose plus des alliances suffisantes pour protéger ses positions dans les institutions internationales.
Les enjeux dépassent largement les personnes de Mushikiwabo et Lumumba. Elles sont des instruments dans une bataille que leurs mandants ne pouvaient pas se permettre de ne pas mener. Refuser d’entrer dans la compétition OIF aurait lui-même été un signal de faiblesse : Tshisekedi en acceptant un troisième mandat rwandais sans résistance, Kagame en laissant Kigali sans candidate à défendre.
Ce que révèle finalement cette élection, c’est que la rivalité Kinshasa-Kigali a acquis une dimension systémique. Elle ne se limite plus aux champs de bataille de l’est congolais ni aux communiqués diplomatiques ; elle investit désormais chaque espace institutionnel où les deux pays peuvent se mesurer. L’OIF en est le dernier exemple en date. Il n’y sera certainement pas le dernier.










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