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Cameroun| Finances publiques – Louis Paul Motaze à la traque des « enfants fantômes » dans le fichier solde de l’État

328 579 enfants supplémentaires en 21 mois dans le fichier de la fonction publique camerounaise : une anomalie statistique que le ministre des Finances Louis Paul Motaze a décidé d’affronter sans détour. Lancée le 3 juin 2026, l’Opération AALFA engage l’État dans un audit systématique de près d’un million de dossiers d’allocations familiales. Derrière les chiffres, c’est un système de fraude organisée, aux ramifications profondes, qui est visé… Explications !!

Les données sont là, brutes, et elles parlent d’elles-mêmes. En juin 2024, le fichier solde de l’État camerounais recensait 594 728 enfants à charge de fonctionnaires. En mars 2026, ce même fichier en affichait 923 307. En vingt et un mois, 328 579 enfants supplémentaires avaient été alignés, soit une hausse de 55 %. Face à ces chiffres, le ministre des Finances Louis Paul Motaze n’a pas usé de circonlocutions lors de la première session du Comité de pilotage de l’Opération AALFA, tenue le 3 juin 2026 à l’Hôtel Hilton de Yaoundé : « Le nombre d’enfants alignés est passé de 594 728 en juin 2024 à 923 307 en mars 2026. Soit une croissance de 55 % en 21 mois. C’est dire que nous faisons un peu trop d’enfants. J’aimerais savoir comment », a t’il déclaré.

La formule, volontairement ironique, traduit une réalité que les services du ministère des Finances avaient déjà documentée bien avant ce lancement officiel. Les anomalies détectées dans le fichier solde défient toute vraisemblance biologique et administrative. Des fonctionnaires de moins de 35 ans affichant neuf enfants à charge. Des fratries de quinze à vingt enfants mineurs rattachées à un seul matricule. Des naissances enregistrées à des intervalles de deux ou trois mois chez une même mère. Des cas de nonuplés, statistiquement impossibles, validés sans sourciller par les services de gestion de la solde. Le tableau d’ensemble est celui d’une fraude systémique, organisée et, pendant des années, tolérée.

La revalorisation de l’allocation par enfant, portée de 2 800 à 4 500 FCFA par mois par décret présidentiel en 2024, a agi comme un accélérateur. En augmentant le gain mensuel attaché à chaque enfant déclaré, elle a mécaniquement multiplié les incitations à la fraude et provoqué un afflux massif d’inscriptions frauduleuses dans les semaines et les mois suivants. C’est ce pic anormal, détecté par croisement informatique des données du fichier solde avec les modules de centralisation de l’état civil, qui a déclenché l’alerte au ministère des Finances et conduit le Premier ministre à autoriser dès août 2024 la mise en place du comité chargé de l’opération.

L’enveloppe budgétaire consacrée aux allocations familiales raconte à elle seule l’ampleur du détournement. En quelques années, elle est passée de 21 milliards de FCFA à 38 milliards de FCFA annuels, une progression qui ne correspond à aucune dynamique démographique réelle dans les rangs de la fonction publique. C’est cette hémorragie budgétaire silencieuse, diffuse, dissimulée dans les lignes des bulletins de solde, que l’Opération AALFA entend cauteriser. Le patron des finances a été explicite : les sommes indûment perçues devront être recouvrées, et les fraudeurs identifiés « feront l’objet de poursuites disciplinaires et judiciaires » .

L’opération a été officiellement baptisée AALFA — Audit des Allocations Familiales du Personnel de l’État. Elle porte sur la vérification systématique des actes de naissance, certificats de vie et certificats de scolarité de près de 900 000 à 923 000 enfants déclarés à charge dans le fichier solde. Sa durée prévue est de 24 mois. Les premières suppressions d’allocations frauduleuses et les premiers recouvrements n’interviendront qu’après l’analyse des pièces justificatives produites par les agents concernés et l’éventuelle ouverture de procédures judiciaires.

La mécanique d’une fraude organisée

Pour comprendre l’ampleur de ce que l’État entend démanteler, il faut entrer dans le détail des méthodes employées par les fraudeurs. La plus répandue est la production de faux actes de naissance, établis grâce à des réseaux de complicité dans les mairies et les services d’état civil, attribuant à un fonctionnaire des enfants qui n’existent pas ou qui ne lui appartiennent pas. Ces documents, une fois intégrés dans le système informatique de gestion de la solde — l’application dédiée, gérée par la Direction générale du Budget — déclenchent automatiquement le versement mensuel de l’allocation.

Une deuxième technique, plus subtile, consiste à cloner les actes de naissance d’enfants bien réels. Un même enfant se retrouve ainsi enregistré sur les matricules de plusieurs fonctionnaires différents : le père biologique, la mère, un oncle, un tuteur de convenance. Chacun perçoit l’allocation correspondante, parfois pendant des années, sans que le système ne détecte la duplication. Les outils de croisement de données qui ont permis de révéler l’ampleur de la fraude n’existaient tout simplement pas, ou n’étaient pas utilisés de manière systématique, jusqu’à une période récente.

Un troisième mécanisme exploite les failles liées au maintien des enfants devenus majeurs dans le fichier. La législation camerounaise fixe une limite d’âge pour la perception des allocations familiales. Des milliers de fonctionnaires ont continué à percevoir ces primes pour des enfants ayant depuis longtemps dépassé ce seuil, parfois mariés ou actifs professionnellement, en falsifiant les certificats de scolarité ou en omettant simplement de notifier le changement de situation. Cette fraude par omission est la moins spectaculaire mais probablement la plus répandue, précisément parce qu’elle ne nécessite aucune complicité externe : il suffit de ne rien faire.

Ce qui rend ce système particulièrement difficile à démanteler, c’est sa dimension réticulaire. « Un fonctionnaire de base ne peut pas intégrer dix enfants fictifs dans le fichier sans la complicité active d’un gestionnaire de la solde ou d’un informaticien » , nous confie une source . « Les réseaux de fraude impliquent donc des chaînes d’acteurs à plusieurs niveaux : l’agent public fraudeur, le prestataire de faux documents dans les mairies, et le complice interne au sein même des services compétentes, souvent contre rétrocommission » , nous confie la même source . C’est cette architecture de complicités que l’opération entend cartographier et démanteler, en ciblant non seulement les fraudeurs finaux mais aussi les facilitateurs du système.

La méthode déployée par le ministère des Finances est méthodique et progressive. Dans un premier temps, le croisement informatique des fichiers du MINFI avec les données de l’état civil permet d’identifier les cas statistiquement suspects : fratries anormales, doublons de matricules, naissances biologiquement impossibles. Dans un second temps, les allocations correspondantes sont suspendues à titre conservatoire, et les agents concernés sont mis en demeure de produire les pièces justificatives originales — actes de naissance authentifiés par les mairies émettrices, certificats de scolarité récents, certificats de vie collectifs datant de moins de trois mois. L’absence de réponse ou la production de documents falsifiés ouvre la voie aux procédures disciplinaires et judiciaires, incluant le recouvrement des sommes indûment perçues et, le cas échéant, des poursuites pour faux et usage de faux.

Une tradition d’assainissement qui s’approfondit

L’Opération AALFA ne surgit pas du néant. Elle s’inscrit dans une logique d’assainissement progressif du fichier solde de l’État camerounais que Louis Paul Motaze poursuit méthodiquement depuis plusieurs années, en élargissant à chaque étape le périmètre des anomalies ciblées. Le grand ancêtre de la traque actuelle est l’Opération COPPE — Comptage Physique des Personnels de l’État — lancée en 2018. À l’époque, l’objectif était de débusquer les fonctionnaires fantômes : des agents décédés dont le salaire continuait d’être versé, des personnels en exil non autorisé ou en situation d’abandon de poste prolongé. Le bilan avait été éloquent : des milliers de matricules fictifs radiés et des économies annuelles de 30,5 milliards de FCFA pour les caisses de l’État.

Une fois le problème des fonctionnaires fictifs globalement maîtrisé, les réseaux de fraude se sont déplacés vers les accessoires de solde — indemnités de logement indues, primes injustifiées, et donc allocations familiales frauduleuses. C’est cette deuxième vague, plus diffuse que l’AALFA attaque frontalement. Depuis novembre 2021, des contrôles sur les ayants droit aux pensions d’invalidité avaient déjà permis de dégager 12 milliards de FCFA d’économies annuelles supplémentaires. L’histoire administrative camerounaise montre un schéma constant : chaque fois que l’État verrouille une porte, les réseaux de fraude ouvrent une fenêtre. L’opération AALFA est la réponse à cette fenêtre-là.

L’enjeu dépasse cependant la seule récupération de fonds détournés. Pour le ministère des Finances, qui doit gérer simultanément le service de la dette, les subventions aux produits de première nécessité et les investissements infrastructurels, chaque milliard récupéré sur la fraude est un milliard disponible pour des dépenses utiles. Les observateurs proches des institutions de Bretton Woods notent que ce type d’opération envoie également « un signal fort aux bailleurs de fonds internationaux sur la volonté de Yaoundé d’assainir ses finances publiques avant de solliciter de nouveaux appuis budgétaires ».

La question de la pérennité du système reste néanmoins posée. Les spécialistes de l’administration publique camerounaise soulignent qu’aucun audit, aussi rigoureux soit-il, ne peut constituer une solution durable si les outils structurels de prévention ne sont pas mis en place. La numérisation complète et inviolable de l’état civil, le croisement en temps réel des bases de données des mairies avec celles du ministère des Finances, et la suppression des points de contact humains dans la chaîne de validation des allocations sont les conditions sine qua non pour que les enfants fantômes ne recolonisent pas le fichier solde dès que la pression de l’audit se relâchera. Ces recommandations structurelles font partie des objectifs officiels de l’opération AALFA, dont le rapport final est attendu avec beaucoup d’impatience.

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