EN DIRECT

Politique

Sénégal| Dossier Wade — Volet 2• L’Opposant : 26 ans pour un seul mot : « Sopi »

Il aurait pu abandonner en 1983. Ou en 1988. Ou en 1993. Chaque fois, le Sénégal l’a reconduit dans l’opposition. Chaque fois, il est revenu. L’histoire d’Abdoulaye Wade opposant, c’est l’histoire d’un homme qui a transformé la défaite en méthode et la persévérance en arme politique. Vingt-six ans pour un seul mot — sopi, « changement » en wolof. Et ce mot a fini par tout changer.

10 POINTS

1. Juillet 1974 — La naissance du PDS

En juin 1974, à l’occasion du sommet de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) à Mogadiscio, Abdoulaye Wade saisit une opportunité décisive. Présent en qualité d’expert, il obtient un entretien avec le président Léopold Sédar Senghor afin de lui exposer son projet de création d’un nouveau parti politique.

Habilement, Wade présente son initiative non comme une opposition frontale au régime, mais comme un « parti de contribution » destiné à enrichir le débat national. Senghor donne son accord. Quelques semaines plus tard, le Parti démocratique sénégalais (PDS) voit officiellement le jour.

Impressionné par son sens de la manœuvre politique, Senghor lui attribue le surnom de « Ndiombor », le lièvre rusé. À 48 ans, Abdoulaye Wade vient d’engager ce qui deviendra l’une des plus longues trajectoires d’opposition politique du continent africain.

2. Le député qui dérange

Aux législatives et aux présidentielles de février 1978, le PDS réalise une entrée remarquée sur la scène politique sénégalaise en arrachant 18 sièges sur 100 à l’Assemblée nationale. Wade devient député. Le message est clair : il n’est pas là pour décorer.

À la présidentielle où il ose affronter Senghor lui-même, il près de 18% des voix. Dans un pays qui sortait d’un long règne de parti unique,ce score est une déclaration de guerre.

La machine du changement est lancée. Elle est encore petite, encore fragile. Mais elle tourne. Et Wade, lui, ne s’arrêtera plus.

3. Cinq fois candidat, cinq fois reconduit dans l’opposition

1978, 1983, 1988, 1993, 2000 — Wade se présente à cinq élections présidentielles consécutives. Un record absolu dans l’histoire politique sénégalaise. Chaque candidature est une bataille. Chaque défaite, officiellement, est un mur.

Mais Wade refuse la logique du mur. Il y voit à chaque fois une fissure à agrandir. Après chaque scrutin, il revient plus combatif, plus déterminé, mieux organisé. Là où d’autres auraient plié, lui s’entête.

Ce marathon électoral de 22 ans — de 1978 à 2000 — est en soi une performance politique sans équivalent en Afrique francophone. Il y a construit une légitimité populaire que les urnes ne lui donnaient pas encore, mais que les foules lui reconnaissaient déjà.

4. L’opposant qui entre dans le gouvernement de son ennemi

En avril 1991, Wade fait un choix qui stupéfie ses partisans et réjouit ses adversaires : il entre dans le gouvernement d’union nationale du président Abdou Diouf, celui-là même qu’il combat depuis des années. Il y reste jusqu’au 18 octobre 1992. En 1995, il recommence — ministre d’État dans le gouvernement du premier ministre Habib Thiam ( décédé en 2017 ) , jusqu’en 1997.

Lire aussi:  MONDE | Réaction d'Israël à l'émission de mandats d'arrêt de la CPI : Une Décision Scandaleuse, selon le Chef de la Diplomatie Israélienne

« Il est allé à la soupe », disent ses détracteurs. En réalité, Wade joue sur plusieurs tableaux. Il observe le pouvoir de l’intérieur. Il capitalise une expérience gouvernementale. Et il reste dans le jeu quand d’autres auraient été marginalisés. Ce double jeu déconcerte, mais révèle une vérité fondamentale sur Wade : il n’est jamais là où on l’attend. C’est sa force. C’est aussi son paradoxe.

5. La prison, trois fois, comme école politique

Abdoulaye Wade a connu la prison à plusieurs reprises sous le régime de Diouf. La plus symbolique de ces arrestations survient en février 1994. Six policiers viennent d’être tués dans des émeutes à Dakar. Wade est immédiatement arrêté, soupçonné d’avoir attisé les tensions.

Il restera cinq mois derrière les barreaux. Il entamera une grève de la faim. Il en sortira affaibli physiquement, mais politiquement intact — les prisons de ses adversaires n’ont jamais réussi à le briser, elles ont au contraire renforcé son statut de martyr démocratique.

À 68 ans, beaucoup pensaient que c’en était fini de lui. Ils se trompaient. « Ndiombor » avait encore un tour dans son sac.

6. L’art de l’alliance : à gauche, à droite, au centre

Wade est un homme de droite libérale. Et pourtant, en 2000, ce sont tois figures d’extrême gauche — Abdoulaye Bathily, Amath Dansokho et Landing Savané — qui se rallient à sa candidature. Ensemble, ils forment la coalition Alternance 2000.

Ce paradoxe idéologique révèle l’intelligence tactique du patron du PDS. Pour lui, les alliances ne se font pas sur les programmes — elles se font sur les intérêts. Et l’intérêt commun, en l’an 2000, c’est d’abattre ce que tout le monde appelle déjà « l’État-PS ».

La capacité de Wade à rassembler des adversaires autour d’un ennemi commun est l’une des clés de sa victoire finale. Sans Bathily, sans Dansokho, sans Savané — et sans Moustapha Niasse, dissident socialiste pesant 16,7% de l’électorat —, 2000 n’aurait peut-être pas été 2000.

7. Le retour de Versailles : quand le lion revient

Après la déroute des législatives de 1998, Wade semble fini. Il se retire dans son pavillon de Versailles avec Viviane. Des proches lui conseillent de passer la main. Dans le camp Diouf, on jubile à l’idée d’une présidentielle 2000 sans lui.

Mais Idrissa Seck, son fidèle numéro 2, ne lâche pas. Il multiplie les allers-retours entre Dakar et Versailles, convaincant son mentor que le contexte a changé — pour la première fois, un Observatoire national des élections garantit une transparence relative du fichier électoral. Le PS, lui, s’effrite de l’intérieur.

Lire aussi:  Bénin | Qui est Romuald Wadagni; le choix de Patrice Talon pour le remplacer à la présidence ? 

En octobre 1999, Wade rentre à Dakar. Les images restent gravées dans la mémoire collective sénégalaise : des centaines de milliers de personnes l’accompagnent de l’aéroport jusqu’à sa villa du Point E. Ce n’est plus un retour. C’est une résurrection.

8. La campagne du « Sopi » : un mot contre un régime

Pour la présidentielle de 2000, Wade ne vend pas un programme. Il vend un mot. Sopi — « changement » en wolof. Trois syllabes qui résument quarante ans de frustration d’un peuple. Trois syllabes qui deviennent un cri de ralliement, un mot de passe, une promesse.

Face à lui, Abdou Diouf et la puissante machine du Parti socialiste. Wade répond par des « marches bleues » massives, de la couleur du PDS. L’atmosphère est électrique. Dans ses discours, il n’hésite pas à jouer sur la peur pour dissuader d’éventuelles fraudes : « Le seul arbitre qui existe aujourd’hui, c’est l’armée », lâche-t-il sur les ondes.

La pression fonctionne. Pour la première fois depuis l’indépendance, le candidat du pouvoir est mis en ballotage au premier tour. Diouf obtient 41,3%, Wade 31%. Le second tour s’annonce comme le rendez-vous d’un peuple avec son histoire.

9. Le 19 mars 2000 : l’impensable arrive

Au soir du second tour, une toute nouvelle invention — le téléphone portable — permet aux radios libres de communiquer les résultats en direct, bureau de vote par bureau de vote. Partout, Wade est en tête. Un meeting géant s’improvise devant sa villa.

Le lendemain matin, à 10h30, Abdou Diouf prend son téléphone. Il appelle Wade. Il le félicite. Le basculement est consommé. Wade remporte l’élection avec 58,49% des voix contre 41,51%.

Ce moment dépasse la politique sénégalaise. Wade devient le premier homme à imposer l’alternance par les urnes en Afrique francophone — sans conférence nationale, sans coup de force, sans violence. Avec sa seule énergie, sa seule volonté, et vingt-six ans d’une obstination que beaucoup avaient prise pour de la folie.

10. Ce que « Gorgui » a appris en perdant

On ne comprend pas Wade le président sans avoir compris Wade l’opposant. Ces vingt-six ans de défaites, d’alliances, de prisons et de retours sont une école politique complète. Ils lui ont appris la patience, la ruse, la résilience — et aussi, plus tard, les limites de l’entêtement.

Car l’homme qui a refusé de perdre pendant 26 ans sera, en 2012, celui qui perdra face à l’un de ses propres lieutenants. L’histoire a une ironie que même « Ndiombor » n’avait pas vue venir.

Mais ce matin du 20 mars 2000, rien de tout cela n’existe encore. Il y a juste un homme de 73 ans, debout, qui a forcé le destin. Et un continent qui regarde, stupéfait…. La suite dans le volet 3.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


Articles similaires