Le verbe contre le décret, la vertu contre le Palais. Quatre jours après son limogeage de la Primature, Ousmane Sonko a orchestré ce mardi 26 mai 2026 un retour fracassant au sommet de l’État en s’emparant du perchoir par 132 voix. En convoquant Aristote et Saint Augustin à la Place Soweto, le nouveau président de l’Assemblée nationale a transformé son installation en un procès factuel de la morale publique, ouvrant une cohabitation explosive et lançant un avertissement sans frais au président Faye : « On ne peut pas faire du PASTEF sans PASTEF ». Récit !!
Un mardi entre deux saintetés
Dès ses premiers mots au perchoir, Ousmane Sonko a posé la journée sous un signe que nul dans l’hémicycle ne pouvait ignorer. Nous étions le lendemain de la Pentecôte chrétienne, jour du retour de Poponguine, et la veille du jeûne d’Arafat et de la Tabaski musulmane. Le nouveau président de l’Assemblée nationale l’a dit explicitement, comme pour signifier que ce qui allait se passer dans cet hémicycle n’était pas un acte politique ordinaire, mais un acte placé à la confluence de deux traditions spirituelles qui structurent l’identité sénégalaise. Dans ce pays où le religieux et le politique se parlent depuis toujours, le choix de cet ancrage temporel n’était pas une coïncidence de calendrier. C’était une mise en scène délibérée.
L’hémicycle lui-même avait la densité des grandes occasions. Environ 133 députés présents sur 165. L’opposition de Takku Wallu Sénégal et ses alliés avait choisi le boycott après la réintégration du «guide de la révolution» après des débats intenses, quittant la salle avant même le début du vote, dénonçant au passage « une mascarade et un coup d’État institutionnel ». Leur absence, loin d’affaiblir la séance, en a simplifié la géométrie : d’un côté, une majorité PASTEF disciplinée et silencieusement résolue ; de l’autre, un vide éloquent qui disait, sans un mot, l’état de l’opposition sénégalaise en ce mois de mai 2026.
La réintégration de Sonko comme député a été validée en quelques minutes, conformément à l’article 124 du Règlement intérieur de l’Assemblée. Ce geste administratif, à peine visible pour le grand public, était pourtant le verrou qui avait tout bloqué jusqu’alors. En retrouvant son mandat, Sonko retrouvait son immunité parlementaire, sa voix constitutionnelle, et la capacité de se porter candidat au perchoir. Le reste n’était plus qu’arithmétique.
Unique candidat, il a glissé lui-même son bulletin dans l’urne sous les applaudissements de la majorité. Scrutin secret. Résultat : 132 voix pour, zéro contre, une abstention. La majorité PASTEF, forte de 130 sièges, avait fait le plein et rallié quelques voix supplémentaires. Chaque bulletin dans cette urne était une brique qui reconstruisait, chiffre après chiffre, une forteresse institutionnelle face au Palais de la République. Déclaré 14e président de l’Assemblée nationale depuis l’indépendance du Sénégal, Ousmane Sonko a reçu l’écharpe parlementaire et s’est installé au perchoir. L’homme que le décret présidentiel avait renvoyé à la vie civile quatre jours plus tôt siégeait désormais au sommet du pouvoir législatif, «constitutionnellement irrévocable». La séance avait été expéditive. Le discours inaugural, lui, ne le serait pas.
D’Aristote à l’hémicycle : la morale contre la politique
Sonko a ouvert son discours par un refus. Le refus de la lecture réductrice que les commentateurs et les adversaires avaient imposée aux événements des derniers jours : celle d’une querelle d’ego entre deux hommes, d’une lutte d’influence entre la Primature et le Palais, d’un conflit d’ambitions personnelles habillé en divergence programmatique. « Ce qui est en jeu dépasse les individus, a-t-il dit. C’est le rapport entre la morale et la politique ». En quelques mots, il déplaçait le débat de la biographie vers la philosophie, de l’anecdote vers le principe.
Pour étayer cette élévation, il a convoqué Aristote. L’Éthique à Nicomaque, ce texte fondateur de la philosophie politique occidentale, posait selon lui la question essentielle : la politique est l’art suprême précisément parce qu’elle a pour finalité le bien commun, non pas le bien d’un clan, non pas la conservation d’un pouvoir pour lui-même, mais le bien de la cité. Et Aristote, rappelait l’ancien premier ministre, avait averti « qu’aucune cité ne peut durer si la vertu disparaît de ceux qui la dirigent ».
Il a ensuite ancré cette réflexion dans l’histoire sénégalaise, citant le président Mamadou Dia qui rappelait, au lendemain de l’indépendance, « qu’aucun projet de transformation nationale ne peut survivre si les dirigeants confondent l’État avec leurs propres intérêts ». Pour lui, la souveraineté ne pouvait pas être seulement politique. Elle devait être morale, économique et sociale. Un pays peut disposer d’un drapeau, d’un hymne national, d’institutions, tout en demeurant prisonnier de pratiques qui vident la République de son sens. Ces mots de Mamadou Dia, prononcés dans les années soixante, résonnaient dans l’hémicycle de 2026 avec une précision qui ne devait rien au hasard.
Cheikh Ahmadou Bamba a ensuite pris la parole, de la bouche du nouveau président de l’Assemblée. La figure fondatrice du mouridisme, citée pour rappeler que la véritable force réside dans la maîtrise de soi, la droiture et la fidélité aux principes, venait compléter la galerie de témoins. Aristote pour la philosophie, Mamadou Dia pour l’histoire politique, Cheikh Ahmadou Bamba pour la tradition spirituelle sénégalaise : Sonko construisait une architecture intellectuelle dont la conclusion était déjà écrite avant même qu’il la prononce.
La traversée de l’histoire africaine contemporaine a précédé la sentence finale. Des mouvements de libération devenus des appareils de domination. Des promesses de rupture qui se sont dissoutes dans les privilèges, les accommodements et les silences. Des révolutions qui ont fini par craindre la transparence qu’elles réclamaient hier. Ce portrait générique, dessiné sans nommer personne, était suffisamment précis pour que chacun dans la salle comprenne à quelle adresse il était destiné. Puis Sonko a cité Saint Augustin.
Saint Augustin à la Place Soweto
« Qu’est-ce qu’un État sans justice, sinon une grande association de brigands ? » La phrase est extraite de La Cité de Dieu, écrite au Ve siècle par l’évêque d’Hippone. Elle a traversé quinze siècles pour atterrir ce mardi matin dans l’hémicycle de Dakar, prononcée par le nouveau président de l’Assemblée nationale devant la représentation populaire du Sénégal. Dans la salle, les applaudissements qui ont suivi ont dit mieux que n’importe quel commentaire l’effet produit par cette formule sur la majorité parlementaire.
La puissance de la citation résidait dans sa capacité à tout dire sans rien nommer. Saint Augustin posait une question sur l’essence de l’État, pas sur les hommes qui le dirigent à un moment précis. En la prononçant depuis le perchoir, Sonko ne désignait personne formellement. Mais dans le contexte de la semaine qui venait de s’écouler, dans le sillage d’un limogeage dont il contestait implicitement la légitimité morale, la citation fonctionnait comme une bombe à fragmentation intellectuelle : chaque fragment atteignait une cible sans que l’auteur ne puisse être accusé d’avoir visé.
Le contexte augustinien mérite d’être rappelé pour mesurer la portée de la citation. Dans La Cité de Dieu, Augustin oppose la cité terrestre, régie par l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu, à la cité céleste, régie par l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi. La justice, dans sa pensée, n’est pas une vertu parmi d’autres : elle est la condition de possibilité de toute forme de communauté politique légitime. Sans elle, la puissance publique n’est qu’une organisation de la force au service des forts. Sonko, en plaçant cette citation au cœur de son discours inaugural, signifiait qu’il entendait faire de l’Assemblée nationale le gardien de cette exigence de justice face à un exécutif qu’il jugeait, sans le dire, en train de s’en éloigner.
Ce qui a suivi la citation de Saint Augustin a précisé la géographie du réquisitoire. Ousmane a tracé une ligne directe entre l’effondrement moral des États et la fatigue des peuples : « Une nation ne meurt pas seulement de pauvreté économique, elle peut mourir de fatigue morale. Elle peut mourir lorsque les institutions cessent d’être au service du peuple pour devenir des instruments de confort, de peur ou de calcul ».
Le peuple sénégalais, a-t-il rappelé, n’avait pas porté le projet du Pastef au pouvoir pour assister à une simple « permutation d’élite ». Des jeunes étaient tombés. Des familles avaient pleuré. Des citoyens avaient connu la prison, la peur et l’exil. Cette dette morale envers les martyrs de 2024 était, selon lui, la raison pour laquelle la révolution citoyenne par les urnes ne pouvait pas s’accommoder de compromis sur les principes. Et c’est précisément ce rappel des sacrifices consentis qui donnait à son discours son ton de serment davantage que de simple prise de fonction.
« On ne peut pas faire du PASTEF sans PASTEF »
Après la philosophie, les faits politiques nus. Avec la précision d’un homme qui a eu quatre jours pour préparer ses arguments, Ousmane Sonko a nommé ce que le Palais n’avait pas fait et ce que les communiqués officiels n’avaient pas dit : le PASTEF, formation politique majoritaire au Parlement, n’avait pas été associé aux consultations ayant conduit à la nomination du Premier ministre Ahmadou Al Amine Lô, ni aux discussions sur la composition du futur gouvernement. « On ne peut pas faire du PASTEF sans PASTEF. Et la seule référence du socle PASTEF dans un discours ne confère pas la légitimité du parti »..
Cette phrase est la plus politique de la journée, dans le sens le plus précis du terme. Elle signifiait que l’élection de Sonko au perchoir n’était pas un acte de réconciliation avec l’exécutif, mais une prise de position institutionnelle ferme sur les règles du jeu à venir. La majorité parlementaire du Pastef n’était pas, selon lui, un chèque en blanc accordé au Palais pour gouverner à sa guise. Elle avait ses propres exigences, ses propres conditions, sa propre lecture du mandat présidentiel confié en 2024.
Les conditions posées publiquement ce mardi matin étaient précises et chiffrables : discussions sur le maintien du pouvoir d’achat des Sénégalais, refus catégorique de la restructuration de la dette imposée par les institutions financières internationales, exigences sur l’avancement des dossiers de justice. Autant de lignes rouges tracées devant la représentation nationale, dont le nouveau gouvernement d’Ahmadou Al Amine Lô allait devoir tenir compte dans la construction de son agenda. Le premier test de la cohabitation institutionnelle qui s’ouvrait ce mardi était déjà programmé.
Le terme qu’il a utilisé pour caractériser la configuration à laquelle il s’opposait mérite d’être retenu : l’hyper-présidentialisme. Ce mot, prononcé depuis le perchoir de l’institution censée contrebalancer le pouvoir exécutif, définissait le programme de son mandat de président de l’Assemblée autant qu’il désignait son adversaire institutionnel. Sonko ne se posait pas en opposant de Diomaye Faye. Il se posait en correcteur d’un déséquilibre des pouvoirs qu’il jugeait structurellement dangereux pour la démocratie sénégalaise.
La formule par laquelle il a qualifié la situation du Pastef n’était pas moins frappante : « formation politique à la fois majoritaire dans l’opposition et au pouvoir ». Une oxymore institutionnelle qui disait en sept mots toute la singularité de la configuration née du 22 mai 2026. Le Pastef tenait l’Assemblée, le Pastef avait fourni le président de la République, mais le Pastef se retrouvait, selon son secrétaire général, exclu des arbitrages de l’exécutif qu’il avait lui-même porté au pouvoir. La guerre de position entre le perchoir et le Palais était déclarée, et ses termes venaient d’être posés publiquement, devant les caméras de la RTS et des chaînes privées qui retransmettaient la séance en direct.
Le successeur de El Malick Ndiaye, l’ancien président de l’Assemblée nationale qui a démissionné pour « l’intérêt supérieur de la nation » a néanmoins laissé une porte ouverte, avec la prudence rhétorique de celui qui ne veut pas être tenu pour responsable d’un blocage institutionnel : « Le PASTEF reste ouvert à une discussion responsable qui met de côté les égos pour trouver les voies et moyens d’une gouvernance apaisée ». L’invitation au dialogue était réelle. Mais ses conditions, énoncées publiquement et comptabilisées par 132 voix, n’étaient plus négociables en catimini.
Le confort ou la vérité
Le discours s’est achevé sur une question. Une question posée à l’ensemble des 133 députés présents, mais dont la résonance dépassait largement les murs de l’hémicycle. « L’histoire retiendra moins les fonctions occupées que les principes défendus dans les moments décisifs. Et dans ces moments, la question demeure toujours la même : lorsque le pouvoir nous met à l’épreuve, choisissons-nous le confort ou la vérité ? »
La réponse qu’il a donnée pour lui-même, « Pour ma part, je continuerai de choisir la vérité », avait la forme d’un serment. Pas celui qu’on prête devant une cour, mais celui qu’on se fait à soi-même devant l’histoire, en sachant que les témoins sont nombreux et que la mémoire est longue. Dans la tradition politique africaine comme dans la tradition philosophique qu’il avait convoquée tout au long de son discours, ce genre de serment engage plus que les fonctions. Il engage l’homme.
Ce mardi 26 mai 2026, Ousmane Sonko est sorti de l’hémicycle accompagné d’El Malick Ndiaye et des députés de la majorité sous une longue ovation. Dans les couloirs de la Place Soweto, les journalistes qui attendaient le cortège ont vu passer non pas un élu parmi d’autres, mais un homme qui venait d’inaugurer, depuis le perchoir le plus symbolique de la République sénégalaise, ce qu’il faut désormais appeler la deuxième phase de son combat politique. La première s’était terminée par ce fameux décret du vendredi soir. La seconde vient de commencer par une question, ce mardi matin. Et la question, comme il l’a dit lui-même, reste entière…

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