Député de l’Essonne, fils d’un militaire martiniquais mort en service et héritier d’une mémoire familiale marquée par l’esclavage, Steevy Gustave revient sur l’abrogation du Code noir par la France. Dans cet entretien, il évoque le combat pour la reconnaissance, l’histoire de ses ancêtres réduits en esclavage et les enjeux contemporains de la réparation, de la dignité et de la transmission.
C’est une interview réalisée par Alain MARTIAL.
AM: Bonjour Monsieur le Député, Steevy Gustave .
Je suis un député français de la 3ᵉ circonscription de l’Essonne, mais avant tout je suis le fils d’une histoire, d’une famille et d’un peuple. Je suis né d’un père martiniquais et d’une mère cap-verdienne. Mon histoire familiale est celle de plusieurs continents qui se rencontrent : les Caraïbes, l’Afrique, l’Europe et les États-Unis, où vit aujourd’hui une grande partie de ma famille maternelle.
Attachement , à ses racines
Mon père était militaire. Il est mort en service commandé à Djibouti alors que je n’étais encore qu’un adolescent. De lui, j’ai hérité un profond attachement à la France, à la République et au sens de l’engagement. Mais il m’a aussi transmis la fierté de ses racines martiniquaises, le respect de l’histoire de nos ancêtres et la conviction que l’on peut aimer profondément la France sans jamais renoncer à la mémoire de ceux qui nous ont précédés.
Transmissions des valeurs, un héritage familial
Aujourd’hui, je suis à mon tour père et grand-père de deux petites-filles. J’essaie de leur transmettre ces mêmes valeurs : l’amour de la France, le respect des autres, la conscience de leurs racines et l’importance de connaître l’histoire de ceux qui les ont précédées.
Car si nous nous battons pour la mémoire, pour la dignité et pour la vérité, ce n’est pas seulement pour honorer nos ancêtres. C’est aussi pour transmettre à nos enfants et à nos petits-enfants un héritage dont ils pourront être fiers. J’ai grandi avec cette double exigence : servir mon pays et rester fidèle à mon histoire.
Parcours artistique
Avant la politique, je suis avant tout un artiste. J’ai été danseur hip-hop, puis chorégraphe, notamment pour France Gall. J’ai ensuite poursuivi mon parcours dans la création en devenant producteur audiovisuel. J’ai également travaillé au ministère de la Justice auprès de Christiane Taubira. Toutes ces expériences ont nourri mon engagement au service de la justice sociale, de l’égalité, de la dignité humaine et de la mémoire de celles et ceux dont l’Histoire a parfois oublié le nom.
Amour de sa patrie, la France
Je suis profondément attaché à la République française, mais je crois aussi que la République grandit lorsqu’elle regarde son passé avec lucidité et honnêteté.
La Loi Taubira , a fait bouger les lignes .
La loi Taubira a fait bouger les lignes, tout comme les associations qui se battent depuis des années pour la reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité. Ce mois de mai 2026 marque une nouvelle étape avec l’abrogation du Code noir.
Quels en seront les avantages ?
L’abrogation du Code noir est d’abord une victoire morale et symbolique. Certains diront qu’il s’agissait d’un texte ancien qui n’était plus appliqué. C’est vrai. Mais les lois ne sont pas seulement des outils juridiques. Elles portent aussi des valeurs.
Le CODE NOIR , un code qui légalisa , l’Esclavage.
Le Code noir était un texte qui organisait juridiquement l’esclavage. Il définissait des femmes, des hommes et des enfants comme des biens pouvant être achetés, vendus et punis. Le maintenir dans notre droit, même à l’état de vestige, constituait une contradiction avec les principes de liberté, d’égalité et de fraternité que nous revendiquons aujourd’hui.
Reconnaissance de l’Esclavage , comme Crime contre l’Humanité
Après la reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité grâce à la loi Taubira de 2001, cette abrogation vient achever un travail de cohérence républicaine. Elle ne répare pas les souffrances du passé, mais elle affirme clairement ce que nous sommes : une société qui refuse que l’inhumanité puisse conserver une quelconque légitimité juridique.
Pour les descendants des victimes de l’esclavage, mais aussi pour l’ensemble de la République, c’est un acte de vérité et de dignité. « Nous ne sommes pas des descendants d’esclaves, mais des êtres humains réduits en esclavage » .
Est-ce un simple jeu de mots ou un message profond ? Ce n’est pas un jeu de mots. C’est une conviction profonde. Quand on dit « descendant d’esclave », on risque parfois de réduire une personne à la condition que ses ancêtres ont subi. Or nos ancêtres n’étaient pas des esclaves par nature. Ils étaient des hommes, des femmes et des enfants libres, avec une langue, une culture, une histoire, des croyances et une dignité. L’esclavage leur a été imposé par la violence.
« Refus , du nom Descendants d’Esclaves »
Dire que nous sommes les descendants d’êtres humains réduits en esclavage, c’est refuser que l’oppresseur définisse pour toujours l’identité de ceux qu’il a opprimés. C’est rappeler que nos ancêtres ont été privés de liberté, mais jamais de leur humanité.
Message à tous les humains
Cette phrase est aussi un message universel. Elle vaut pour tous les peuples qui ont subi l’oppression. Aucun être humain ne doit être résumé à ce qu’il a subi. Nous devons toujours regarder ce qu’il était avant la domination, et ce qu’il est resté malgré elle. Dans votre récent discours, vous avez évoqué votre arrière-grand-mère. Peut-on connaître son histoire ?
Oui. Mon arrière-grand-mère s’appelait Isabelle Zérambe, que tout le monde appelait affectueusement « Maman Bébelle ». J’ai eu la chance de la connaître. Enfant, je l’écoutais raconter quelques fragments de notre histoire familiale. Mais en Martinique, dans beaucoup de familles, on parlait finalement assez peu de l’esclavage. Non pas parce que l’on avait oublié, mais parce que cette histoire demeurait une blessure. Une douleur transmise de génération en génération, parfois dans le silence.
Pendant longtemps, je n’ai connu que quelques bribes de notre passé.
Thierry » exhume »‘ l’histoire de leur peuple pour Steevy Gustave .
C’est mon grand frère, Thierry Gustave, aujourd’hui professeur à Boston, qui a entrepris de véritables recherches généalogiques sur notre famille. Grâce à son travail patient et rigoureux, nous avons pu remonter le fil de notre histoire et retrouver les traces de nos ancêtres. « Ce que nous avons découvert était vertigineux ».
Derrière les noms inscrits dans les registres, derrière les matricules et les archives, il y avait des femmes et des hommes bien réels, avec leurs souffrances, leurs combats et leur dignité. Parmi eux figurait Ambroise Zérambe, né libre en Afrique avant d’être réduit en esclavage en Martinique et enregistré sous le matricule 338.
Une découverte qui change la vision de Gustave
Cette découverte a profondément changé mon regard. Elle m’a rappelé que la mémoire n’est pas tournée vers le passé. Elle éclaire le présent et nous aide à savoir qui nous sommes. C’est aussi pour Maman Bébelle, pour Ambroise, et pour tous ceux dont les noms ont été effacés des livres d’histoire, que je me suis battu pour l’abrogation du Code noir ,
Car derrière les grands débats parlementaires, il y a toujours des visages, des familles et des destins humains. Corinne Toka-Devilliers réclame les dépouilles de ses aïeux, notamment celle de sa grand-mère Moliko, exhibée dans un zoo humain à Paris. À votre niveau, que revendiquez-vous concrètement dans ce combat pour la réparation des injustices envers les populations noires ? Je comprends et je respecte profondément le combat de Corinne Toka-Devilliers, descendante de Kali’na exhibés dans les zoos humains de la fin du XIXᵉ siècle.
Son engagement a permis de faire avancer un dossier historique. Le texte relatif à la restitution des restes humains kali’nas et arawaks, adopté à l’unanimité par le Sénat, sera prochainement examiné à l’Assemblée nationale.
Mission de Gustave Steevy
Pour ma part, j’aurai l’honneur d’être le chef de file du Groupe écologiste et social sur ce texte. Je défendrai avec conviction cette restitution, car il ne s’agit pas seulement d’une question juridique ou patrimoniale. Il s’agit d’une question de dignité humaine.
Comme pour la restitution du tambour sacré Djidji Ayôkwê à la Côte d’Ivoire, il s’agit de permettre à des peuples de retrouver une part de leur mémoire, de leur histoire et de leur identité. Un peuple ne peut construire sereinement son avenir si une partie de son passé demeure prisonnière de l’oubli ou de l’injustice.
L’attente de Gustave
Lorsqu’un peuple a été déshumanisé, la première réparation est la reconnaissance de sa dignité. Les restes humains, les objets sacrés, les œuvres d’art ou les symboles culturels ne sont pas de simples biens matériels. Ils portent une mémoire, une identité et parfois une part de l’âme d’un peuple.
Je crois également que la question des réparations mérite d’être posée avec sérieux, sans caricature et sans tabou. C’est d’ailleurs le sens de la proposition de loi que j’ai déposée à l’Assemblée nationale sur les réparations liées à l’esclavage et à ses conséquences. L’objectif n’est pas de réécrire l’Histoire ni d’opposer les peuples. Il est de regarder lucidement les héritages de l’esclavage et de réfléchir aux moyens de réparer ce qui peut l’être, qu’il s’agisse de mémoire, d’éducation, de recherche, de coopération culturelle ou de développement.
Réparation du préjudice .
Réparer, ce n’est pas enfermer les générations d’aujourd’hui dans les fautes d’hier. C’est reconnaître que certaines injustices produisent encore des effets et qu’une grande nation doit avoir le courage de les regarder en face.
Je crois profondément que la mémoire n’a de sens que si elle nous permet de construire davantage de justice, de dignité et de fraternité.
C’est le sens de mon engagement de député. Et c’est aussi le monde que j’espère transmettre à mon fils, à mes petites-filles Artémis et Aliénor, et aux générations qui viendront après nous.








