Depuis Banjul où il s’est réfugié depuis novembre 2025, Issa Tchiroma Bakary vient d’ouvrir un nouveau front. Le 12 juin 2026, il a annoncé le dépôt de deux plaintes pénales auprès du Tribunal judiciaire de Paris, sur le fondement de la compétence universelle, visant Paul Biya et une vingtaine de hauts responsables camerounais. Une démarche judiciaire internationale qui change la nature du combat de l’opposant en exil et relance le débat sur les violences post-électorales d’octobre 2025.
Paris comme nouveau terrain de bataille
Le vendredi 12 juin 2026, depuis son refuge gambien, Issa Tchiroma Bakary a signé un communiqué officiel en-tête de sa « Présidence élue de la République du Cameroun » annonçant une démarche judiciaire d’une portée inédite dans l’histoire politique camerounaise récente. Deux plaintes pénales ont été déposées auprès du Procureur de la République près le Tribunal judiciaire de Paris, sur le fondement du principe de compétence universelle. La cible : le président Paul Biya et une liste de vingt et un hauts responsables politiques, civils, policiers et militaires, mis en cause dans la répression des manifestations post-électorales qui ont suivi le scrutin présidentiel du 12 octobre 2025.
La démarche n’est pas improvisée. Tchiroma indique avoir instruit, dès le lendemain du 12 octobre 2025, une enquête minutieuse visant à rassembler l’ensemble des informations, collecter des témoignages et recueillir des preuves permettant d’établir la chaîne de responsabilités, des donneurs d’ordre aux exécutants. Ce travail, mené avec le soutien de sa porte-parole Me Alice Nkom et d’un réseau d’avocats camerounais et internationaux, a abouti à la constitution de dossiers de plainte que l’association Réseau Respondeur Avocatus a acheminés devant la juridiction parisienne.
Le choix du Tribunal judiciaire de Paris n’est pas anodin. La France dispose, à travers les articles 689 et suivants de son Code de procédure pénale, d’un mécanisme de compétence universelle qui remet en cause le principe classique selon lequel les faits poursuivis doivent avoir un lien territorial avec l’État saisi. Maître Calvin Job, avocat aux barreaux du Cameroun et de Paris, l’explique sans détour : « Le tribunal judiciaire de Paris bénéficie de la compétence universelle sur les crimes graves commis sur des individus, sans exiger que le crime ait un lien territorial avec cet État ». Depuis 2012, Paris dispose en outre d’un pôle spécialisé dans les crimes contre l’humanité, dont l’existence renforce la pertinence stratégique de cette saisine.
Tchiroma justifie ce choix de juridiction par un obstacle de taille : les obstructions persistantes qui ont empêché le dépôt d’une plainte au Cameroun même. Son communiqué est explicite sur ce point — la justice camerounaise, qu’il qualifie d’« inféodée au régime usurpateur » et donc « aux ordres », ne peut pas constituer un recours crédible pour les victimes de la répression. C’est précisément parce que cette porte est fermée que la porte internationale a été poussée. Et il annonce que ce n’est qu’une première étape : d’autres instances internationales compétentes en matière de détention arbitraire, de restrictions illégales des droits et libertés, et d’atteintes aux droits fondamentaux seront prochainement saisies.
La réaction du camp présidentiel est venue rapidement, et elle en dit long sur la posture choisie par Yaoundé face à cette offensive judiciaire. Joint au téléphone par nos confrères de France 24, Grégoire Owona, ministre du travail et de la sécurité sociale et membre influent du RDPC, a balayé la démarche d’une formule cinglante : « Tchiroma a un besoin d’existence qui justifie ce qu’il fait. Le RDPC quant à lui travaille à la préparation des prochaines élections. On est bien trop occupés pour parler de Tchiroma ».
Une liste qui nomme les responsables de « la répression »
Ce qui donne à cette plainte une dimension particulièrement, c’est la précision avec laquelle les mis en cause ont été identifiés. La liste publiée par Tchiroma ne se contente pas de viser Paul Biya en tant que chef de l’État. Elle remonte et descend toute la chaîne de commandement de la répression post-électorale, du sommet de l’État jusqu’aux unités opérationnelles déployées sur le terrain.
En tête de liste figure Paul Biya lui-même, suivi immédiatement de Ferdinand Ngoh Ngoh, Secrétaire Général de la Présidence de la République, décrit dans le document comme « bénéficiaire d’une délégation permanente de signature de l’ancien chef de l’État susvisé » — une formulation qui le place au cœur du dispositif décisionnel mis en cause. Viennent ensuite Paul Atanga Nji, ministre de l’Administration Territoriale, celui-là même qui avait menacé Tchiroma de poursuites pour incitation au désordre public au lendemain du scrutin, et Joseph Beti Assomo, ministre délégué à la Présidence chargé de la Défense.
Le Président du Conseil Constitutionnel Clément Atangana, dont la décision de valider les résultats contestés a déclenché la crise, figure en cinquième position. Erik Essousse, Directeur Général des Élections, et Enow Abrams Egbe, Président du Conseil Electoral, complètent le volet institutionnel électoral de la liste. Le Général de Brigade François Pelene, Coordonnateur Général du Bataillon d’Intervention Rapide, et Galax Yves Landry Etoga, Secrétaire d’État chargé de la Gendarmerie, sont également nommément visés du côté des forces de sécurité.
La liste s’étend aux responsables des services de renseignement et des unités opérationnelles : Jean Pierre Robins Ghoumo, Directeur Général de la Recherche Extérieure, Martin Mbarga Nguele, Directeur Général de la Sûreté Nationale, Jacques Dili, Directeur de la Police Judiciaire, et plusieurs commissaires divisionnaires commandant des unités d’intervention comme le Groupement Spécial des Opérations ou les GMI de Bafoussam et Garoua. Au total, vingt et un noms, avec grades, fonctions et affectations précisés.
Un second document annexé aux plaintes identifie par ailleurs douze hommes en tenue — gendarmes, policiers et militaires — répertoriés comme ayant tiré sur des manifestants à travers le pays lors des événements de la crise post-électorale d’octobre 2025. Leurs noms, grades et affectations sont précisément renseignés, de Douala à Garoua en passant par Bertoua. Parmi eux figurent deux snipers identifiés, affectés respectivement au Groupement de Gendarmerie de Bertoua et à la Région de Gendarmerie de Douala.
Maître Calvin Job est prudent sur les délais auquel peut aboutir une telle plainte — « ce type d’affaire prend souvent du temps » — mais reconnaît que si chaque crime soulevé est correctement documenté, « avec un bon suivi, il y a de fortes chances que ça se poursuive ». « Il faut vraiment justifier chaque crime qui est soulevé à l’encontre de l’État du Cameroun. Une fois que c’est fait, après, avec un bon suivi, il y a de fortes chances que ça se poursuive, ce d’autant plus que depuis 2012, à Paris, il y a un pôle crimes contre l’humanité », a t’il poursuivi.
Depuis l’annonce du dépôt de plainte, les autorités camerounaises ne se sont pas prononcées officiellement. Seul Grégoire Owona a pris la parole, estimant que l’ancien candidat cherche simplement à attirer l’attention, ajoutant que son parti « a mieux à faire ».










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