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Venezuela| Boutros Boutros-Ghali, Achille Mbembe et Maurice Kamto face à la « souveraineté mise à l’épreuve »

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La capture de Nicolás Maduro et l’intervention militaire américaine au Venezuela posent une question cruciale : la souveraineté des États peut-elle résister aux ambitions d’une superpuissance ? Afrik-Inform propose une lecture croisée de trois penseurs africains — Boutros Boutros-Ghali, Achille Mbembe et Maurice Kamto — dont les perspectives distinctes éclairent, de manière complémentaire, la tension entre droit international, rapports de force et héritage colonial. Face à ce basculement brutal, leurs analyses offrent un cadre pour comprendre pourquoi la loi des puissants prime souvent sur les règles et comment la souveraineté reste un combat inachevé pour de nombreux États.

Boutros Boutros-Ghali — Le droit international à l’épreuve des puissants

Boutros Boutros-Ghali a pensé le monde à partir du droit, mais il l’a compris à partir de son échec. Juriste égyptien, professeur de droit international avant d’être secrétaire général de l’ONU, il arrive au sommet du système multilatéral au début des années 1990 avec une conviction : la fin de la guerre froide ouvre une ère où la règle peut enfin primer sur la force. L’histoire, croit-il alors, donne une chance au droit.

Cette conviction se heurte très vite au réel. Depuis New York, Boutros-Ghali observe ce que peu de responsables internationaux formulent aussi clairement : le droit international n’est pas un pouvoir autonome. Il n’est pas conçu pour contraindre les grandes puissances lorsqu’elles décident de s’en affranchir. Il fonctionne tant que les États dominants acceptent de jouer le jeu. Dès qu’ils s’en retirent, il se transforme en langage sans coercition.

Les crises des années 1990 cristallisent cette prise de conscience. En Somalie, l’intervention militaire dite humanitaire échappe à tout contrôle politique réel. En ex-Yougoslavie, les résolutions s’accumulent pendant que les massacres se poursuivent. Au Rwanda, l’ONU sait, documente, alerte, mais reste paralysée par l’absence de volonté des grandes puissances à agir. Boutros-Ghali comprend alors que la souveraineté n’est jamais protégée en soi : elle est protégée lorsqu’elle ne gêne pas les intérêts majeurs.

Dans ses écrits, ses discours et ses mémoires, il revient sans détour sur cette réalité : l’ONU ne décide pas. Elle exécute des compromis entre États, arbitre lorsque c’est possible, accompagne quand elle est invitée. Mais elle ne s’impose jamais à une superpuissance déterminée à agir seule. Lorsqu’un État comme les États-Unis décide de recourir à la force sans mandat explicite, le multilatéralisme se retrouve réduit à commenter, parfois à entériner a posteriori, rarement à empêcher.

C’est là que Boutros-Ghali formule l’une de ses analyses les plus dures : « le droit international est une norme asymétrique » . Il s’applique avec rigueur aux faibles, avec souplesse aux forts. Il ne nie pas l’utilité du droit, mais il en refuse l’illusion. Le monde ne repose pas sur l’égalité juridique, mais sur un rapport de forces permanent que le droit tente de civiliser — sans toujours y parvenir.

Son éviction en 1996, sous pression directe de Washington, parachève cette lecture. Pour Boutros-Ghali, l’épisode n’est pas personnel : il est systémique. Même l’ONU peut être sanctionnée lorsqu’elle cesse de correspondre aux intérêts d’une superpuissance. La leçon est froide, presque clinique : le droit international existe, mais il ne surplombe jamais la force. Il négocie avec elle. Et très souvent, il cède.

Achille Mbembe — La guerre comme langage du monde contemporain

Achille Mbembe pense le monde depuis un autre point d’entrée. Il ne part ni des institutions ni des textes, mais des corps exposés, des territoires rendus vulnérables, des vies dont la disparition ne provoque pas de scandale global. Là où Boutros-Ghali analyse l’affaiblissement du droit, Mbembe dissèque la logique du pouvoir nu.

Dans ses travaux, notamment « De la postcolonie et Nécropolitique », il développe une thèse radicale : la souveraineté contemporaine ne se définit plus seulement par le contrôle d’un territoire, mais par la capacité de décider qui peut vivre, qui peut mourir, et dans quelles conditions. Le cœur du pouvoir moderne n’est plus la loi, mais la gestion différenciée de la mort.

Dans cette perspective, les interventions militaires unilatérales ne sont ni des anomalies ni des accidents de l’ordre mondial. Elles en sont l’expression ordinaire. Lorsqu’un État puissant bombarde, envahit ou capture un dirigeant étranger au nom de la démocratie, de la sécurité ou du narcotrafic, Mbembe y voit la continuité d’une logique coloniale. Le vocabulaire change, la structure demeure : certains espaces du monde sont considérés comme disponibles à la violence.

La guerre, dans ce cadre, n’est plus toujours déclarée. Elle est administrée, technicisée, rationalisée. Elle se présente comme une opération chirurgicale, une mission de stabilisation, une action préventive. Mais cette mise en forme morale ne masque pas l’essentiel : la souveraineté des États faibles devient conditionnelle. Elle existe tant qu’elle ne contrarie pas les intérêts économiques, sécuritaires ou idéologiques dominants. Lorsqu’elle dérange, elle est suspendue, redéfinie, parfois niée.

Achille Mbembe insiste également sur les effets durables de ces violences. Elles ne s’arrêtent pas avec la fin des frappes. Elles s’inscrivent dans les sociétés : fragmentation politique, militarisation du quotidien, dépendance institutionnelle, traumatismes collectifs. La guerre devient une infrastructure invisible qui façonne les États longtemps après les opérations militaires.

Contrairement à Boutros-Ghali, Mbembe ne croit pas que le droit international puisse véritablement contenir cette violence. Il rappelle que ce droit est né dans un monde colonial et qu’il porte encore, dans sa structure même, une hiérarchie implicite entre vies protégées et vies exposables. Le droit ne corrige pas totalement la domination : il l’organise.

Son diagnostic est sans illusion : le monde contemporain n’est pas régi par des règles universelles partagées, mais par une cartographie inégale de la vulnérabilité. Dans cette cartographie, certaines nations peuvent être envahies, dirigées de l’extérieur, sanctionnées collectivement — pendant que d’autres demeurent intouchables. Ce n’est pas un dysfonctionnement. C’est, pour Mbembe, la grammaire même de l’ordre mondial.

Maurice Kamto — Décoloniser le droit international

Maurice Kamto parle du droit international avec l’autorité de celui qui l’a pratiqué au plus haut niveau et la liberté critique de celui qui en connaît les limites structurelles. Professeur agrégé de droit public, ancien doyen de la Faculté des sciences juridiques et politiques de l’université de Yaoundé II, ancien ministre délégué à la Justice du Cameroun, il a surtout été membre de la Commission du droit international des Nations unies de 1999 à 2016, dont il a assuré la présidence en 2009. Son regard ne vient donc pas de la périphérie du système, mais de son cœur.

Dans ses ouvrages de référence — notamment Pouvoir et droit en droit international (LGDJ), La justice internationale ou encore ses nombreux articles académiques sur la souveraineté et l’égalité des États — Maurice Kamto développe une idée constante : le droit international contemporain est formellement universaliste, mais matériellement inégalitaire. Il repose sur des principes proclamés — souveraineté, égalité juridique des États, non-ingérence — dont l’application reste profondément asymétrique.

Pour Kamto, cette asymétrie n’est pas accidentelle. Elle est historique. Le droit international moderne s’est construit dans un contexte colonial, puis consolidé après la Seconde Guerre mondiale par les puissances victorieuses. Même après les indépendances, les États nouvellement souverains ont intégré un ordre juridique qu’ils n’avaient ni conçu ni véritablement négocié. C’est dans ce sens précis qu’il évoque la nécessité de « décoloniser le droit international » : non pas pour le rejeter, mais pour en corriger les fondements biaisés.

Dans ses analyses, Maurice Kamto souligne que la Charte des Nations unies proclame l’égalité souveraine des États, mais que le fonctionnement réel du système international consacre une hiérarchie implicite. Le Conseil de sécurité, avec son droit de veto, en est l’illustration la plus évidente. Le droit devient alors dépendant de la volonté politique des grandes puissances, et non l’inverse.

Lorsqu’un État puissant intervient militairement sur le territoire d’un autre sans mandat clair ou en contournant les mécanismes multilatéraux, Kamto n’y voit pas un simple écart de conduite. Il y voit la manifestation d’un droit international structurellement vulnérable au rapport de force, incapable de protéger efficacement les États faibles contre l’unilatéralisme des forts. Le problème n’est donc pas l’absence de normes, mais l’absence de mécanismes crédibles pour les faire respecter de manière équitable.

Contrairement à Achille Mbembe, Maurice Kamto ne considère pas la violence comme une grammaire inévitable du monde. Et contrairement à Boutros Boutros-Ghali, il ne se limite pas au constat de l’impuissance du système. Il défend l’idée que le droit international peut évoluer, à condition d’être repensé à partir d’une pluralité d’expériences, notamment celles des États du Sud. Cette refondation passe, selon lui, par un multilatéralisme réel, une limitation de l’unilatéralisme armé et une revalorisation effective du principe de souveraineté.

Dans cette perspective, les interventions étrangères qui suspendent ou redéfinissent la souveraineté d’un État ne sont pas seulement des crises politiques. Elles sont des révélateurs. Elles montrent que le droit international, tel qu’il fonctionne aujourd’hui, n’a pas encore rompu avec la logique de domination qui a présidé à sa naissance. Tant que cette rupture n’aura pas lieu, la promesse d’un ordre juridique international juste restera, selon Kamto, largement inachevée.

Ce que révèle le dialogue entre les trois experts

Boutros Boutros-Ghali observe, avec la lucidité du juriste de terrain, l’impuissance du droit international face à la force des grandes puissances. Achille Mbembe, lui, montre que cette force n’est pas un accident : elle est constitutive de l’ordre mondial, structurante et inévitable. Maurice Kamto apporte une perspective différente : cette situation n’est pas une fatalité, mais le résultat d’un droit international historiquement déséquilibré, héritier du colonialisme et des rapports de domination.

Trois regards africains, trois positions différentes, mais un point de convergence clair : dans le monde réel, les règles ne s’appliquent pas de manière égale. La souveraineté des États reste un combat permanent plutôt qu’un acquis garanti, et la protection juridique se heurte toujours aux rapports de force. Le cas du Venezuela, avec la capture de Nicolás Maduro, illustre tragiquement cette réalité.

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