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Afrique| CEMAC : quand la crise de trésorerie menace l’architecture régionale

Plus qu’une simple suspension d’activités administratives, la décision prise en début février de « suspendre ses activités » par la Commission de la CEMAC marque un tournant critique pour l’intégration en Afrique centrale. Asphyxiée par les impayés persistants de ses États membres, l’institution se retrouve dans l’incapacité d’assurer ses missions essentielles. Cette crise financière, la plus grave depuis la création de l’organisation, met à nu les vulnérabilités d’un projet communautaire fragilisé par des engagements politiques rarement traduits en actes budgétaires concrets.

Une trésorerie exsangue qui révèle des années de fragilité

Depuis plusieurs mois, la situation financière de la Commission de la CEMAC se dégrade à un rythme alarmant. Les documents internes consultés indiquent que le niveau de trésorerie est descendu sous le seuil minimal permettant d’assurer le fonctionnement quotidien de l’institution. Les charges incompressibles – salaires, loyers, contrats de maintenance, obligations vis-à-vis des partenaires – ne peuvent plus être honorées de manière régulière, plaçant la Commission dans une posture de survie budgétaire.

Cette situation n’est pas née de manière soudaine. Elle résulte d’un affaiblissement progressif du modèle de financement de l’organisation, reposant quasi exclusivement sur la Taxe communautaire d’intégration (TCI). Prélevée sur les importations extra-communautaires, cette taxe devait constituer une ressource stable et prévisible. Dans la pratique, son reversement à la Commission dépend du bon vouloir et de la discipline budgétaire des États, un maillon structurellement fragile.

Les retards accumulés se sont transformés en arriérés massifs, parfois étalés sur plusieurs exercices budgétaires. Cette accumulation a progressivement asséché les marges de manœuvre de la Commission, réduisant sa capacité d’anticipation et l’obligeant à fonctionner dans une logique de gestion de crise permanente.

Malgré les alertes répétées adressées aux instances politiques communautaires, aucune mesure corrective durable n’a été mise en œuvre. Les discussions sur la sécurisation des ressources sont restées lettre morte, tandis que les besoins de financement continuaient de croître avec l’élargissement des missions de la CEMAC. La crise actuelle apparaît ainsi moins comme un accident conjoncturel que comme l’aboutissement logique d’un système financièrement vulnérable, toléré trop longtemps au nom d’un consensus politique de façade.

Des États membres prisonniers de leurs priorités nationales

L’analyse des comportements budgétaires des États membres met en évidence une réalité dérangeante : les obligations communautaires restent largement subordonnées aux urgences nationales. Dans des contextes économiques contraints, les contributions à la CEMAC figurent rarement parmi les priorités budgétaires. Les États les plus solvables de la zone n’ont pas toujours assumé leur rôle de locomotive financière, tandis que les économies les plus fragiles se trouvent objectivement dans l’incapacité de respecter leurs engagements. Cette asymétrie alimente un climat de méfiance mutuelle et affaiblit le principe de solidarité régionale.

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Par ailleurs, dans plusieurs pays, la contribution à la CEMAC ne bénéficie d’aucune protection juridique spécifique. Elle peut être retardée, redéployée ou gelée au gré des arbitrages budgétaires internes, sans mécanisme automatique de correction. Cette situation traduit un déficit d’appropriation politique du projet communautaire. L’intégration régionale est fréquemment invoquée dans les discours officiels, mais elle peine à se traduire par des décisions financières structurantes.

Le résultat est une organisation dépendante de la bonne volonté de ses membres, sans capacité réelle de contrainte ni instruments incitatifs efficaces.

Une diplomatie de la dernière chance restée sans effets

Face à l’urgence, la Commission a tenté une ultime démarche politique en dépêchant son vice-président auprès des capitales de la sous-région. L’objectif était clair : obtenir des engagements fermes et des calendriers de paiement crédibles.

Cette mission, bien que conduite à un niveau élevé, n’a produit que des résultats limités. Les promesses formulées lors des échanges n’ont pas été suivies d’effets comptables tangibles, renforçant le sentiment d’impuissance au sein de l’administration communautaire.

Les explications avancées par les autorités nationales – contraintes budgétaires, procédures internes, délais administratifs – se répètent d’un pays à l’autre, sans perspective claire de résolution rapide. Cette inefficacité souligne l’absence de leviers coercitifs dont dispose la Commission. Privée de mécanismes de sanction ou de compensation, elle ne peut qu’alerter, convaincre et attendre.

Dans ce contexte, la décision de suspendre les activités apparaît comme un acte de lucidité autant que comme un aveu d’échec.

Une paralysie institutionnelle aux effets économiques en cascade

Le gel des activités de la Commission dépasse largement le cadre administratif. Il affecte directement les fonctions essentielles de coordination économique et réglementaire de la zone.

Les travaux d’harmonisation fiscale et douanière sont interrompus, retardant des réformes cruciales pour la fluidité des échanges. Les opérateurs économiques, déjà confrontés à de multiples barrières non tarifaires, voient s’éloigner les perspectives de simplification.

Les mécanismes de suivi des politiques communes, les cadres de concertation sectorielle et les dispositifs de résolution des différends sont également touchés. Cette paralysie accroît l’incertitude réglementaire et affaiblit la crédibilité de la CEMAC comme espace économique intégré.

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Les programmes communautaires d’infrastructures subissent eux aussi les contrecoups de cette situation. Les missions de supervision sont suspendues, les validations retardées, et certains partenaires techniques expriment leurs inquiétudes quant à la capacité de la Commission à honorer ses engagements.

À terme, cette inertie institutionnelle pourrait se traduire par un manque à gagner significatif en matière de croissance et d’attractivité régionale.

Une crédibilité régionale et internationale sérieusement entamée

La crise financière de la CEMAC ne se limite pas à une question de trésorerie : elle affecte profondément la perception de l’organisation sur la scène internationale. Les partenaires au développement observent avec inquiétude l’incapacité de l’institution à garantir sa propre viabilité financière.

Cette fragilité complique la mobilisation de nouveaux financements et fragilise les projets conjoints déjà engagés. Les bailleurs, soucieux de bonne gouvernance et de prévisibilité, hésitent à s’engager davantage dans un cadre institutionnel instable.

Les investisseurs privés, quant à eux, y voient un signal négatif supplémentaire dans une région déjà marquée par des risques politiques et sécuritaires élevés. Sur le plan géopolitique, l’affaiblissement de la CEMAC réduit la capacité collective des États membres à peser dans les négociations internationales et à défendre des positions communes.

Cette perte de crédibilité constitue sans doute l’un des coûts les plus durables de la crise actuelle.

Sortir de l’impasse : entre réformes structurelles et sursaut politique

La sortie de crise passe, à court terme, par un effort immédiat de régularisation des arriérés. Sans cette injection de liquidités, aucune reprise durable des activités n’est envisageable.

À moyen terme, une réforme en profondeur du mécanisme de financement apparaît inévitable. La mise en place de prélèvements automatiques, la diversification des ressources et une meilleure sanctuarisation des contributions figurent parmi les pistes les plus fréquemment évoquées.

Cette réforme devrait s’accompagner d’une rationalisation des dépenses et d’un renforcement de la transparence financière, afin de restaurer la confiance des États membres et des partenaires. Mais au-delà des ajustements techniques, c’est un véritable sursaut politique qui est requis. L’intégration régionale ne peut survivre sans une volonté claire et assumée de partager des ressources et des responsabilités.

La crise actuelle place les dirigeants de la CEMAC face à un choix stratégique : refonder le projet communautaire sur des bases solides ou accepter son affaiblissement progressif, avec des conséquences durables pour l’Afrique centrale.

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