Le 2 mars 2026, l’ambassadeur permanent du Burundi à New York dépose officiellement la candidature de Macky Sall au poste de Secrétaire général des Nations Unies. Pas le Sénégal — le Burundi. Ce détail géographique en apparence anodin résume à lui seul la complexité d’une candidature ambitieuse, deux ans de lobbying discret, et un continent qui mise sur un homme que son propre pays ne peut pas officiellement porter. L’ancien président sénégalais entre dans la course avec un programme structuré, un profil taillé pour ne déplaire à aucune grande puissance — et une équation politique intérieure qui reste entière.
Le Burundi, pas le Sénégal : le coup tactique qui dit tout
Le choix du pays présentateur en dit long sur les équilibres politiques qui ont présidé à cette candidature. C’est Zéphyrin Maniratanga, ambassadeur du Burundi, qui a remis la lettre officielle à Annalena Baerbock, présidente de la 80ème session de l’Assemblée générale, avec copie à Michael G. Waltz, président du Conseil de sécurité pour le mois de mars 2026. La porte-parole de l’Assemblée générale, La Neice Collins, l’a confirmé sans délai : « Le président de l’Assemblée générale a reçu une nouvelle candidature. Il s’agit de Macky Sall, ancien président du Sénégal. Il a été nommé par la République du Burundi ». Une phrase anodine en apparence. Explosive dans sa logique.
Car pourquoi le Burundi et pas le Sénégal ? La réponse est simple et brutale : Dakar ne pouvait pas. Depuis la victoire de Bassirou Diomaye Faye et d’Ousmane Sonko en 2024, les relations entre l’ancien président et le pouvoir actuel sont, selon les observateurs, « exécrables ». Le dossier de la dette cachée, les événements de 2021 à 2023, les poursuites judiciaires contre des proches de l’ancien régime — autant de contentieux qui rendent un soutien officiel de Dakar politiquement impensable à ce stade.
Macky Sall se retrouve ainsi dans la position paradoxale d’un homme qui brigue le poste le plus élevé du système multilatéral mondial sans pouvoir compter sur le soutien diplomatique de son propre pays. Une configuration inédite, que ses stratèges ont anticipée et contournée par une manœuvre d’une remarquable habileté : faire endosser la candidature par le Burundi d’Évariste Ndayishimiye, qui venait de prendre la présidence tournante de l’Union Africaine le 14 février 2026, au nom d’un « consensus au sein de l’UA ».
Ce consensus, toutefois, mérite d’être pesé avec précision. La lettre burundaise en fait état explicitement, posant Macky Sall en « candidat de l’Union Africaine ». Mais des sources diplomatiques nuancent : il s’agit davantage d’une initiative burundaise adossée à des consultations en coulisses que d’un endossement formel des 55 États membres de l’organisation continentale.
Des pays comme le Congo, la Gambie, l’Angola, la RDC et les Comores ont été associés aux échanges lors du 39ème sommet ordinaire de l’UA à Addis-Abeba en février 2026. Mais le vrai test de l’unité africaine derrière cette candidature reste à venir. Macky Sall devient le troisième candidat officiel dans cette course, après la Chilienne Michelle Bachelet et l’Argentin Rafael Grossi, directeur de l’Agence internationale de l’énergie atomique. Une quatrième candidature, celle de la Costa-Ricaine Rebeca Grynspan, est évoquée sans être encore formalisée.
Un « intense lobbying »
La candidature du 2 mars 2026 est l’aboutissement visible d’un travail diplomatique entamé bien avant que le nom de Macky Sall ne circule officiellement. Depuis au moins la mi-2025, ses proches évoquent un « intense lobbying » mené discrètement en Afrique et au-delà. L’ancien président a multiplié les interventions internationales depuis la fin de son mandat en 2024 — sommet sur les partenariats public-privé à New York, Atlantic Council à Washington, Forum sur la cybersécurité à Riyad — construisant méthodiquement l’image d’une « voix de l’Afrique » au fait des grandes questions globales. Chaque prise de parole, chaque déplacement était une pierre posée sur l’édifice d’une candidature qui ne disait pas encore son nom.
Les rencontres bilatérales évoquées dans les cercles diplomatiques sont éloquentes. Une rencontre à l’Élysée avec Emmanuel Macron au début de l’année 2025, rapportée par Africa Intelligence, aurait explicitement mis la candidature onusienne sur la table. Des contacts avec Alassane Ouattara en Côte d’Ivoire, où le sujet n’était « pas indifférent ». Des discussions avec Denis Sassou Nguesso au Congo, où la candidature a été présentée comme susceptible de recueillir un soutien africain large. Ce réseau de consultations discrètes, tissé sur plusieurs mois, explique pourquoi la lettre burundaise du 2 mars 2026 n’a surpris personne dans les chancelleries, même si elle a fait l’effet d’une confirmation publique attendue.
L’argument central que ses conseillers mettent en avant auprès des capitales est celui d’un profil « sans contentieux avec les cinq membres permanents du Conseil de sécurité ». Un atout que peu de candidats peuvent revendiquer. Sa relation avec Pékin est solide, forgée notamment lors de la co-présidence du Forum Chine-Afrique avec Xi Jinping. Sa neutralité vis-à-vis de Moscou — le Sénégal s’étant abstenu lors des votes sur les sanctions contre la Russie après l’invasion de l’Ukraine — est perçue comme un gage de pragmatisme par le Kremlin.
Ses liens avec l’Organisation de la coopération islamique et ses positions modérées sur les grandes fractures géopolitiques lui ouvrent des portes supplémentaires. Aucune garantie officielle des P5 n’a filtré à ce stade — le processus est trop récent pour cela — mais son entourage laisse entendre que des « garanties cruciales » auraient déjà été obtenues auprès de trois membres permanents. Les straw polls, ces sondages informels au Conseil de sécurité qui constituent le vrai thermomètre de la course, diront ce qu’il en est réellement.
Ce qu’il veut faire de l’ONU
Dans sa déclaration de candidature intitulée « Refonder le multilatéralisme pour un monde meilleur », Macky Sall pose un diagnostic sévère sur l’état de l’Organisation : « L’ONU se trouve elle-même confrontée à une défiance croissante, un manque d’efficacité, et un risque d’affaiblissement sans précédent, alors même que son potentiel est immense ». Un constat qui n’est pas rhétorique — il structure l’ensemble de son programme autour de trois piliers.
Le premier pilier est celui d’une vision intégrée de la paix, de la sécurité et du développement. Macky Sall part d’une conviction : les trois sont indissociables, et les traiter séparément, comme le système onusien tend à le faire, est précisément ce qui produit des résultats insuffisants. Il plaide pour un dialogue permanent entre le Secrétariat général et le Conseil de sécurité, pour un renforcement des mécanismes d’alerte précoce, et pour une meilleure synergie entre opérations de paix, agences de développement et organismes humanitaires.
Son objectif est de « rationaliser les interventions sur le terrain, éviter les doubles emplois et accroître l’impact global des actions, en accordant une attention particulière aux pays structurellement fragiles » — une formule qui vise directement l’Afrique subsaharienne, où la multiplication des missions onusiennes à l’efficacité limitée est une source de frustration croissante.
Le deuxième pilier concerne la revitalisation du multilatéralisme lui-même. Dans un monde multipolaire traversé par des risques de fragmentation, il entend être un « Secrétaire général facilitateur et bâtisseur de ponts entre toutes les parties prenantes : États membres, société civile et secteur privé ». Il aborde frontalement la question de la réforme du Conseil de sécurité — sujet explosif s’il en est — en promettant de « travailler à une réforme réaliste et consensuelle » qui renforcerait la représentativité du Conseil sans compromettre sa capacité d’action.
Il inscrit également dans son programme des enjeux que l’ONU traite encore insuffisamment selon lui : l’intelligence artificielle, les menaces sanitaires transfrontalières, les violences faites aux femmes et aux filles. « La lutte contre les violences faites aux femmes et aux filles, leur autonomisation et le soutien à la jeunesse doivent rester au cœur de l’agenda international », écrit-il, dans une formulation qui vise aussi à séduire les pays occidentaux sensibles à ces questions.
Le troisième pilier est celui de la gouvernance interne de l’Organisation. C’est peut-être là que son profil d’ancien chef d’État prend le plus de sens. Il résume son ambition en trois verbes : rationaliser, simplifier, optimiser. Derrière cette formule ramassée se cache un programme concret : un Secrétariat dont le fonctionnement repose sur la cohérence des actions et une meilleure utilisation des ressources, un financement plus prévisible, une modernisation des méthodes de travail par le numérique et l’évaluation systématique des performances.
« En tant qu’ancien chef d’État, je peux comprendre le souci des États membres en matière d’utilisation optimale des ressources humaines et financières de l’Organisation », écrit-il — une façon de dire qu’il parle la même langue que les gouvernements qui financent l’ONU et attendent des résultats défendables devant leurs opinions publiques.
Les obstacles qui attendent le candidat du Sud global
La route vers le 38ème étage du Secrétariat des Nations Unies est semée d’embûches que ni le lobbying ni le programme ne peuvent conjurer d’avance. La première tient à une règle non écrite mais scrupuleusement respectée dans l’histoire de l’organisation : la rotation géographique. Après António Guterres, Européen, le consensus informel pencherait vers l’Amérique latine — de préférence une femme. Un ministre africain anonyme cité par Jeune Afrique a tranché sans ménagement : « Une candidature africaine a peu de chances de passer ». Michelle Bachelet, ancienne présidente du Chili, incarne précisément ce profil de candidate que la rotation géographique et le critère de genre semblent favoriser — à ceci près qu’elle est mal vue de Pékin et de Moscou pour ses positions sur les droits humains, ce qui la rend vulnérable au veto.
La deuxième embûche est politique et interne. Les accusations portées contre Macky Sall au Sénégal — tentative de troisième mandat avortée, répression des manifestations de 2021 à 2024, questions sur la gestion des finances publiques — alimentent une contestation qui dépasse les frontières sénégalaises. Sur les réseaux sociaux africains, des voix dénoncent ce qu’elles perçoivent comme une manœuvre de repositionnement, voire une tentative d’obtenir l’immunité fonctionnelle que confère le statut de Secrétaire général de l’ONU pendant cinq ans. Ces critiques, même si elles n’ont pas de prise directe sur le processus onusien, peuvent peser sur la crédibilité de la candidature dans les débats publics, notamment dans les pays dont les opinions publiques influencent les positions diplomatiques.
Le calendrier, lui, est implacable. Les candidatures restent ouvertes jusqu’au 1er avril 2026. Les dialogues publics avec les candidats à l’Assemblée générale sont prévus pour la semaine du 20 avril. La recommandation du Conseil de sécurité doit intervenir avant fin juillet, suivie de la validation par l’Assemblée générale avant le 31 décembre 2026. Prise de fonction le 1er janvier 2027. Si les pièces se mettent en place, Macky Sall deviendrait le troisième Africain à diriger l’Organisation, après Boutros Boutros-Ghali et Kofi Annan. Un symbole que le continent tout entier porte avec lui — et qui, à lui seul, explique pourquoi cette candidature existe, quels qu’en soient les obstacles.

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