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Cameroun| Anicet Ekane est rentré à Douala : debout dans les mémoires, couché dans le cercueil

Trois mois. C’est le temps qu’il a fallu pour que Douala récupère ce que Yaoundé lui avait pris. La dépouille d’Anicet Ekane, président du MANIDEM et figure historique de l’opposition camerounaise, est rentrée dans sa ville natale ce mardi 3 mars 2026, recouverte des couleurs de son parti, accompagnée par sa veuve, accueillie par une foule en larmes et en cantiques. Il repose désormais à la morgue de l’Hôpital Laquintinie dans l’attente du programme. 

Le retour

Il était environ 15h30 quand l’avion transportant la dépouille d’Anicet Ekane s’est posé sur le tarmac de l’aéroport international de Douala. La journée avait commencé tôt, à Yaoundé, à la morgue de l’Hôpital central, où une cérémonie de mise en bière avait réuni dès le matin la veuve Jeanne Edwige Sogue, le patriarche Walter Epée, des militants du MANIDEM, Maurice Kamto et plusieurs membres du directoire du MRC, ainsi qu’Akere Muna. Cantiques, recueillement, discours courts — et ce cercueil drapé aux couleurs du parti, qui résume à lui seul une vie de combat. Puis le corbillard a pris la route de Nsimalen, et l’avion a décollé vers Douala.

Sur le tarmac, l’accueil était officiel et solennel. Le gouverneur de la région du Littoral, Samuel Dieudonné Ivaha Diboua, et le préfet du Wouri étaient présents. Autour d’eux, une foule hétéroclite — militants, famille, curieux, personnalités politiques — qui attendait en silence, avant que les applaudissements n’éclatent au moment où le cercueil descendait de l’appareil, toujours recouvert des couleurs du MANIDEM. La veuve était là, elle aussi, ayant accompagné personnellement la dépouille de son mari depuis Yaoundé jusqu’au bout de ce voyage. Quelques heures plus tard, le corps était déposé à la morgue de l’Hôpital Laquintinie, où il repose en attendant le programme complet des obsèques que la famille et le MANIDEM doivent prochainement communiquer.

Ce retour met fin à trois mois d’un blocage douloureux. Depuis le décès d’Anicet Ekane le 1er décembre 2025, la dépouille était placée sous scellés judiciaires par le tribunal militaire. Ce n’est que le 25 février 2026, après la publication du rapport d’autopsie par le ministère de la Défense et deux requêtes des avocats et de la famille, que les scellés ont été levés. Le 1er mars, le MANIDEM publiait le programme officiel de transfert. Le 3 mars, Douala recevait son fils.

Ce que Douala a dit

Sur le tarmac et devant les caméras, les mots qui sont venus sont ceux du deuil — mais aussi ceux de la mémoire et de la conviction. Christian Massoma, responsable régional MRC Littoral, a dit simplement ce que beaucoup pensaient tout bas : « Nous devons retenir que nous perdons un patriote qui aimait énormément son pays et qui a donné sa vie pour que nous puissions voir un Cameroun nouveau ». Cyrille Sam Mbaka, président de l’AFP, a choisi l’image du sacrifice : « Ekane était parmi ces gens qui sont capables de se sacrifier pour leur pays, pour le bonheur de tous les Camerounais. C’est l’image de cet homme qui s’est sacrifié qu’on doit retenir de lui ». Abdoulkadri Ousmanou, coordinateur régional adjoint du FSNC, a rendu hommage au combattant : « Anicet Ekane est un grand guide, un grand combattant pour la République ».

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Le gouverneur Samuel Dieudonné Ivaha Diboua, lui, a tenu un propos sobre et protocolaire au micro d’Afrik-Inform : « Ekane était un citoyen comme un autre. Les obsèques d’Ekane seront des obsèques comme pour tout citoyen de Douala ». Une formule qui, dans ce contexte de deuil politique chargé, a résonné différemment selon les oreilles qui l’ont entendue — sans que personne, ce jour-là, ne choisisse d’en faire un débat.

L’homme que Douala pleure

Anicet Ekane est né à Douala le 17 avril 1951. Il avait 19 ans quand, en janvier 1971 à Bafoussam, il fut le témoin de l’exécution d’Ernest Ouandié, dernier leader clandestin de l’Union des Populations du Cameroun. Ce jour-là, quelque chose s’est noué en lui qui ne s’est jamais dénoué. Ses études secondaires au lycée Joss et au collège Alfred-Saker de Douala, puis ses études supérieures en France à l’université Lille-I et à l’ESCAE en économie et administration, n’ont pas éteint cette flamme — elles lui ont donné des outils.

Militant UPC dans les années 1970 et 1990, compagnon de lutte de Yondo Black, il fonde et préside le MANIDEM, le Mouvement Africain pour la Nouvelle Indépendance et la Démocratie, parti souverainiste dont il restera la figure de proue jusqu’à sa mort. En 2025, il cofonde la plateforme Union pour le Changement et apporte son soutien à la candidature d’Issa Tchiroma lors de la présidentielle d’octobre. C’est dans ce contexte post-électoral tendu, le 24 octobre 2025, qu’il est arrêté à Douala et placé en garde à vue administrative au SED à Yaoundé — lui qui souffrait déjà d’une insuffisance respiratoire sévère, séquelles d’une infection au Covid. Trente-huit jours plus tard, le 1er décembre 2025 à l’aube, il s’éteignait au centre médical de la gendarmerie.

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Sa mort a suscité une émotion profonde bien au-delà des cercles militants. Le document de candidature de Babissakana adressé à Issa Tchiroma Bakary, daté du 20 février 2026, lui était d’ailleurs dédicacé en ces termes : « Nous dédicaçons cette lettre à Anicet Ekane, Président du MANIDEM, Homme politique de l’année 2025 et héros national, qui a été rappelé le 1er décembre 2025 par notre Seigneur étant en détention abusive et sauvage ». Une dédicace qui dit, mieux que tout discours, la place qu’il occupait dans la conscience de ceux qui se battent pour une autre vision du Cameroun.

Ce qui reste ouvert

Le retour de la dépouille à Douala ne referme pas tous les dossiers. La famille et le MANIDEM maintiennent leur rejet du rapport d’autopsie officiel publié par le ministère de la Défense le 25 février 2026, qui conclut à une mort naturelle liée à des pathologies préexistantes. Ils dénoncent une détention sans présentation devant un juge ni inculpation formelle, et évoquent une privation de soins. La question d’une contre-expertise reste posée. Maître Meli, l’un de ses avocats, a résumé le sentiment de beaucoup avec une sobriété qui coupe court à tout commentaire : « Le président Ekane a été arrêté debout à la gendarmerie de la région du Littoral. Et aujourd’hui, on nous le restitue couché. Mais qu’est-ce qu’on peut faire ? ». Le patriarche Walter Epée, de la famille, a choisi une autre langue — celle des images et de la dignité : « C’est un fils de l’eau que les montagnes ont avalé et craché. La justice est aux mains du Créateur  ». 

Le programme complet des obsèques — veillée, messe, inhumation — n’a pas encore été communiqué. Le MANIDEM et la famille se concerteront dans les prochains jours. Ce qui est certain, c’est que Douala, ville qui l’a vu naître et où il a mené l’essentiel de sa lutte, l’accompagnera jusqu’au bout. Et que le nom d’Anicet Ekane continuera, longtemps après les funérailles, de résonner dans les conversations sur ce que le Cameroun est , et sur ce qu’il pourrait être.

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