« L’Afrique est balkanisée ». Cette phrase, Wade la porte depuis 1959 — depuis sa thèse de doctorat à Grenoble, bien avant le Palais, bien avant le pouvoir. Un continent morcelé, cloisonné, incapable de peser sur le monde parce qu’incapable de se penser comme un tout. Toute sa vision internationale découle de ce diagnostic-là — le NEPAD, les infrastructures, le Monument de la Renaissance, les négociations au G8. Wade n’a pas été seulement président du Sénégal. Il a été, à sa manière, l’avocat d’un continent.
10 points
1. Une vision née bien avant le Palais
La vision panafricaine de Wade ne commence pas en 2000. Elle commence en 1959, dans une thèse de doctorat soutenue à Grenoble, intitulée Économie de l’Ouest africain : unité et croissance. Un jeune Sénégalais de 33 ans y pose les bases intellectuelles d’une conviction qui ne le quittera jamais — l’Afrique ne se développera que si elle se pense comme un tout.
À Paris, dans les années 1950, il milite à la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France aux côtés de ceux qui deviendront les dirigeants du continent — Alpha Condé, Ibrahim Boubacar Keïta, Laurent Gbagbo. Une génération entière qui rêve d’une Afrique libre, unie, souveraine. Quand Wade arrive au pouvoir en 2000, cette vision a quarante ans de maturation derrière elle. Elle ne demande qu’à s’exprimer à l’échelle d’un continent.
2. Le NEPAD : l’Afrique reprend l’initiative
Le Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique — le NEPAD — est l’un des projets les plus ambitieux jamais portés collectivement par des dirigeants africains. Wade en est l’un des principaux architectes, aux côtés de Thabo Mbeki, Olusegun Obasanjo et Abdelaziz Bouteflika. À la base, son propre « Plan Oméga » — une feuille de route économique qu’il avait élaborée bien avant d’accéder au pouvoir.
Wade en explique lui-même l’ambition en 2006 : le NEPAD part d’un constat simple — l’Afrique est balkanisée, ses marchés cloisonnés, ses ressources mal valorisées. La réponse passe par huit secteurs prioritaires : les infrastructures, l’éducation, la santé, l’agriculture, les technologies de l’information, l’énergie, l’environnement et l’accès aux marchés des pays développés.
Mais il est aussi le premier à pointer les limites de sa propre création. En 2006, il reconnaît publiquement que le secrétariat du NEPAD a dépensé des millions en colloques et séminaires — « mais pas un kilomètre de route ». Wade n’est pas un homme qui embellit ce qu’il voit. Même quand c’est son propre projet.
3. Les infrastructures comme religion
Si Wade a une conviction économique absolue, c’est celle-là — les infrastructures d’abord, tout le reste ensuite. « Les infrastructures sont la priorité, sans l’ombre d’un doute », dit-il sans ambages en 2006. « Sans routes, vous ne pouvez pas transporter un malade, un écolier. Si vous voulez développer la production dans le monde rural, il faut pouvoir transporter les produits au marché ou au port. »
Cette conviction keynésienne guide toute sa présidence — aéroport de Diamniadio, autoroute à péage, désenclavement des régions. Quand il lance l’appel d’offres pour l’autoroute de Dakar, il refuse de laisser l’oligopole des entreprises françaises faire la loi. Une entreprise sénégalaise associée à un partenaire chinois remporte le marché à 23 milliards de FCFA — contre 39 milliards proposés par le candidat français. Wade tire la leçon : la concurrence est l’arme des faibles contre les puissants.
4. Chirac, Bush, Lula : Wade dans la cour des grands
Abdoulaye Wade a une qualité rare parmi les dirigeants africains de sa génération — il entre dans une salle avec les plus grands sans complexe et sans déférence excessive. Ses relations avec Jacques Chirac sont celles de deux hommes qui se respectent, parfois s’affrontent, mais se reconnaissent mutuellement.
Avec George W. Bush, qu’il reçoit à Dakar en juillet 2003, il entretient des relations cordiales dans le cadre des initiatives américaines pour l’Afrique. Avec le président brésilien Lula da Silva, également reçu en 2003, il explore les convergences entre l’Afrique et l’Amérique latine — deux continents du Sud qui cherchent leur place dans un ordre mondial qu’ils n’ont pas construit. Ces rencontres ne sont pas de la figuration. Wade y porte des positions, des projets, des demandes. Il n’est pas venu pour la photo. Il est venu pour négocier.
5. L’Europe et la France : un appel resté sans réponse
En 2006, Wade adresse à l’Europe un avertissement lucide et pre5. L’Europe et la France : un appel resté sans réponsesque désespéré : « Si l’on se projette dans l’avenir, les États-Unis, la Chine, l’Inde et peut-être le Brésil feront partie des grandes puissances. Dans sa configuration actuelle, l’Europe n’a le potentiel ni en matières premières ni en hommes pour y figurer »
Sa proposition est concrète — délocaliser certaines activités en Afrique, financer des grands travaux sur le continent avec des budgets européens, acheter des équipements européens, sous-traiter aux entreprises locales. « Tout le monde y gagnerait », dit-il. Il ajoute, avec cette franchise qui le caractérise : « Du côté français, je sens l’indifférence ».
Vingt ans plus tard, la Chine a fait exactement ce que Wade proposait à l’Europe. Et l’Europe regarde, tardive et dépassée, ce qu’elle aurait pu construire.
6. Le Monument de la Renaissance : l’Afrique debout face à l’Atlantique
En avril 2010, Wade inaugure à Dakar le Monument de la Renaissance africaine. 52 mètres de bronze et de cuivre, une famille africaine tournée vers l’horizon, érigée sur l’une des collines dominant l’océan Atlantique. Le message symbolique est puissant — l’Afrique se relève, regarde devant elle, refuse de courber l’échine.
Wade en revendique la paternité intellectuelle totale. Pour lui, ce monument n’est pas une lubie présidentielle — c’est un acte politique, une déclaration d’existence adressée au monde. Les polémiques sur le coût, le financement opaque et la participation de la Corée du Nord à sa construction ont obscurci le propos.
Mais l’idée fondatrice — offrir à l’Afrique un symbole de sa propre renaissance — reste, indépendamment des controverses, une idée de grande envergure. Le monument est toujours debout. Et il continue d’interpeller.
7. La Journée du tirailleur : rendre à l’Afrique sa mémoire
Parmi les initiatives symboliques de Wade sur la scène internationale, l’une des moins commentées est peut-être l’une des plus significatives — la création de la Journée du tirailleur sénégalais. Une journée pour rappeler chaque année la participation des soldats africains à la libération de la France lors des deux guerres mondiales.
Il consulte le président Chirac, qui accueille favorablement l’initiative. Le geste est celui d’un homme qui refuse que l’Afrique soit effacée de la grande histoire mondiale — même quand cette histoire a été écrite par d’autres.
Son propre père était un ancien tirailleur sénégalais. La démarche n’est pas que politique. Elle est aussi filiale. Et humaine.
8. La Libye : quand Wade dit non à l’Union africaine
En 2011, lors de la crise libyenne, Wade adopte une position qui le singularise profondément sur la scène continentale — il se positionne contre l’avis de l’Union africaine, qui appelle à une solution négociée, et soutient l’intervention militaire internationale contre Kadhafi.
Ce choix lui vaut une isolation diplomatique partielle sur le continent. Les principaux partenaires du Sénégal — États-Unis et France — approuvent. Mais beaucoup de dirigeants africains le perçoivent comme une trahison de la solidarité continentale. Wade assume. Pour lui, la solidarité africaine ne peut pas signifier la complicité avec un dirigeant qui massacre son peuple.
9. L’éducation et la jeunesse : construire l’Afrique de demain
Derrière l’homme des infrastructures, il y a un homme de l’éducation. Wade a lancé la « case des tout-petits » — des structures d’accueil pour les enfants de 2 à 6 ans, où le père ou la mère vient chaque jour raconter une légende africaine pour rattacher les enfants à leur culture. L’UNESCO a déclaré ce projet universel. Le Mali l’a adopté.
Il a également porté le projet de l’Université du futur — permettre aux étudiants africains de suivre les cours d’Harvard ou du MIT en temps réel grâce aux nouvelles technologies, en obtenant leurs diplômes sans quitter le continent. L’objectif : endiguer la fuite des cerveaux. « Il n’y a pas de meilleure façon de former nos jeunes que de les former en Afrique », dit-il.
Ce projet-là, salué par le G8, n’a jamais trouvé son financement. Wade conclut avec une amertume sobre : « Personne n’a encore mis un dollar. » Cette phrase dit tout sur la distance entre les applaudissements des grandes puissances et leur engagement réel envers l’Afrique.
10. Le legs africain : ce que le continent lui doit
À 100 ans, Abdoulaye Wade laisse à l’Afrique plusieurs héritages que les polémiques intérieures ont parfois éclipsés. Il laisse la démonstration qu’une alternance pacifique par les urnes est possible en Afrique francophone — un exemple qui a inspiré bien des pays du continent depuis 2000.
Il laisse le NEPAD comme cadre de pensée, imparfait mais pionnier. Il laisse le Monument de la Renaissance — controversé, mais debout. Il laisse une pensée économique cohérente, formulée dès 1959 et jamais démentie — l’Afrique ne se développera que si elle prend elle-même l’initiative, négocie d’égal à égal, et cesse de regarder ses chaussures devant les grandes puissances.
Et il laisse cette phrase, dite en 2006, qui résonne encore en 2026 : « L’Afrique est aujourd’hui balkanisée. » Elle l’était. Elle l’est encore, en partie. Mais des hommes comme Wade ont au moins posé les mots justes sur le problème. Et poser les mots justes, c’est déjà le commencement de tout.









