Le 11 juin 2026, la Chambre de commerce internationale a brisé un plafond de verre vieux de 107 ans en élisant sa première vice-présidente africaine. Mais ne cherchez pas chez Rebecca Enonchong une diplomate consensuelle ou une caution sur mesure. De la Silicon Mountain aux geôles de Douala, de la vente de journaux à 15 ans aux salons feutrés de Davos, l’icône d’« Africatechie » a fait de son existence un algorithme de combat. Portrait d’une bâtisseuse d’empires logiciels qui refuse de lisser son discours, et qui vient de reprogrammer, à sa manière, les règles du business mondial.
1. Naître dans l’ombre du droit, grandir entre deux mondes
Rebecca Enonchong naît au Cameroun en 1967. Son père, le Dr Henry Ndifor Abi Enonchong, est un avocat de renom qui contribue à la création de la Federal Cameroon Bar Association, ancêtre direct de l’actuel Barreau du Cameroun. C’est dans cette maison où l’on plaide et où l’on construit des institutions qu’elle fait ses premiers pas.
Adolescente, elle quitte le Cameroun avec sa famille pour les États-Unis. Dès quinze ans, elle vend en porte-à-porte des abonnements à des journaux. À dix-sept ans, elle est déjà manager dans la même entreprise, un premier indice d’un tempérament qui ne se contente jamais d’exécuter.
Elle poursuit ses études à l’Université catholique d’Amérique, où elle décroche un Bachelor of Science puis un Master of Science en économie, deux diplômes qui lui ouvriront bientôt les portes des grandes institutions internationales.
2. AppsTech, le pari entrepreneurial
Avant de fonder sa propre entreprise, Rebecca Enonchong travaille pour la Banque interaméricaine de développement, puis pour Oracle Corporation, où elle s’immerge dans l’univers des solutions logicielles d’entreprise à grande échelle. En 1999, elle franchit le pas et fonde AppsTech à Bethesda, dans le Maryland. La société devient rapidement partenaire Platinum d’Oracle et compte des clients dans plus de quarante pays, sur trois continents. Rebecca Enonchong devient l’une des toutes premières femmes africaines à diriger une entreprise technologique de dimension internationale.
3. Le pari africain, à quel prix
Forte de son succès américain, AppsTech ouvre des bureaux en Afrique : au Ghana en 2001, puis au Cameroun en 2002. Le retour vers le continent qui l’a vue naître ne se fait pourtant pas sans heurts.
Rebecca Enonchong décrira plus tard l’expérience camerounaise comme particulièrement éprouvante, au point d’entraîner la fermeture de certaines filiales. Mais l’entreprise tient bon et finit par travailler avec plus d’une cinquantaine de gouvernements africains, preuve que l’échec local n’a jamais signé l’arrêt de mort de l’ambition continentale.
4. Les premières reconnaissances internationales
Dès 2002, le Forum économique mondial de Davos la distingue du titre de « Global Leader for Tomorrow », aux côtés de Larry Page, cofondateur de Google, et de Marc Benioff, futur patron de Salesforce. À cette époque, peu d’Africaines figurent sur ce genre de liste.
Les distinctions s’enchaînent ensuite : finaliste de l’African Digital Woman Award en 2013, citée parmi les cinquante femmes d’affaires africaines de l’année par New African, primée Women of Power par Black Enterprise en 2014. En mars de cette même année, Forbes la classe parmi les dix femmes fondatrices de la tech à suivre en Afrique.
En 2019, elle reçoit le Margaret d’Honneur lors de la Journée de la femme digitale, en reconnaissance de son soutien, à la tête d’AfriLabs, au développement des start-up africaines.
5. Africatechie, l’algorithme qui parle à l’Afrique
Sur Twitter, devenu X, Rebecca Enonchong construit au fil des années l’une des voix les plus écoutées sur l’actualité technologique du continent. Son pseudonyme, Africatechie, devient son surnom dans les cercles IT, et ses abonnés, partis de quelques dizaines de milliers, dépassent aujourd’hui les trois cent mille. Elle y dénonce les clichés sur l’Afrique, célèbre ses innovations, interpelle directement les gouvernants sur leurs politiques numériques.
Cette influence numérique, elle la transforme aussi en briques et en mortier en créant ActivSpaces, une pépinière de start-up technologiques installée dans la région camerounaise surnommée la Silicon Mountain. Le clavier ne lui suffit pas : elle veut des lieux où l’idée devient entreprise.
6. L’architecte des hubs panafricains
En avril 2017, Rebecca Enonchong est élue présidente du conseil d’administration d’AfriLabs, le plus grand réseau panafricain de centres d’innovation technologique. Elle est réélue en 2019, signe d’une légitimité qui ne se discute plus.
Le réseau qu’elle préside fédère aujourd’hui plusieurs centaines de hubs technologiques répartis dans une cinquantaine de pays africains, véritables incubateurs d’applications de santé, de plateformes éducatives ou de solutions de paiement mobile. « Un hub, c’est plus qu’un espace de coworking, aime-t-elle résumer. C’est l’Afrique qui se connecte à elle-même. »
7. « Je ne suis pas un token »
Au-delà de la technologie, Rebecca Enonchong milite frontalement pour la place des femmes dans l’écosystème tech africain. Elle siège au conseil d’administration de la World Wide Web Foundation, au Digital Advisory Panel du ministère britannique du Développement international, ainsi qu’au sein du Women Global Advisory Committee et du ICT Task Force des Nations unies.
Elle s’appuie sur des chiffres qu’elle juge inacceptables : selon Briter Bridges, seulement 19 % des start-up africaines financées en 2022 étaient fondées par des femmes. Elle consacre une partie de son temps, de son argent et de sa notoriété à faire bouger cette statistique, en parrainant des centaines de jeunes femmes et en multipliant les mises en relation.
Sur les grandes scènes internationales, de Davos à la Silicon Valley, elle refuse régulièrement de monter sur un panel si aucune autre femme n’y figure : « Je ne suis pas un token. Trouvez d’autres femmes. Elles existent. Cherchez mieux. »
8. Quatre jours de cellule
En août 2021, Rebecca Enonchong est arrêtée et placée en garde à vue à Douala, officiellement pour « outrage à magistrat ». Selon son propre récit, elle n’a jamais vu de mandat, ni reçu la moindre plainte formelle, ni su quelle loi elle aurait enfreinte.
Elle passe quatre jours en cellule avant d’être libérée le 13 août 2021, portée par une mobilisation massive sur les réseaux sociaux autour du mot-clé #FreeRebecca. Elle remerciera plus tard publiquement ce mouvement, non sans ironie sur X : les procureurs avaient annoncé détenir des preuves de sa culpabilité, jamais produites. « Still waiting ! »
9. La tech n’a jamais remplacé la citoyenne
À mesure que sa notoriété grandit dans l’univers technologique, Rebecca Enonchong élargit aussi son champ d’intervention. Sur les réseaux sociaux, où elle est suivie par des centaines de milliers de personnes, elle commente régulièrement les grands débats politiques africains et camerounais. Au Cameroun, elle critique à plusieurs reprises ce qu’elle considère comme les blocages de la gouvernance publique, la lourdeur bureaucratique et les obstacles qui freinent l’initiative privée. Elle dénonce notamment un système où l’entrepreneur doit souvent consacrer davantage d’énergie à contourner les lenteurs administratives qu’à développer son activité.
Ses prises de position deviennent plus ouvertement politiques à l’approche de l’élection présidentielle de 2025. Elle accuse publiquement le pouvoir d’organiser une « tricherie manifeste » autour du calendrier électoral des régionales et des municipales, estimant que certaines décisions visent à fausser le jeu démocratique. Quelques semaines plus tard, à la suite des arrestations de plusieurs figures de l’opposition, elle dénonce ce qu’elle présente comme le symptôme d’un régime fragilisé plutôt qu’une démonstration de force.
10. L’entrée dans la gouvernance mondiale des affaires
Avant d’accéder à la vice-présidence, Rebecca Enonchong passe quatre années au conseil exécutif de la Chambre de commerce internationale, où elle porte la voix des entreprises africaines, des PME et du secteur numérique au sein d’une institution longtemps dominée par d’autres géographies. Le 11 juin 2026, le Conseil mondial de la CCI, réuni à Paris, élit l’Indien Harsh Pati Singhania à la présidence, en remplacement du Français Philippe Varin. Shinta Kamdani devient première vice-présidente ; Rebecca Enonchong et Justin D’Agostino sont nommés vice-présidents.
Dès l’annonce, elle célèbre sur les réseaux sociaux une histoire centenaire qui bascule, rappelant qu’elle siégeait déjà depuis quatre ans au conseil exécutif de l’institution en y apportant, selon ses mots, « mon moi authentique et entier », avant d’ajouter avec malice qu’il n’y avait « aucun tokénisme » dans cette nomination. Elle confie qu’il lui a fallu des années pour oser simplement être elle-même, prendre la parole, parfois être en désaccord, tout en se sentant pleinement légitime à sa place.
Elle conclut son message par un appel à la jeunesse, femmes et hommes confondus : trouver des espaces où l’on n’a pas à se rapetisser ou à jouer un rôle, et oser s’y montrer pleinement. Une voix différente, écrit-elle, peut être « exactement ce dont la salle a besoin ». Une phrase qui referme la boucle ouverte trente ans plus tôt à Bethesda : l’algorithme de Rebecca Enonchong n’a jamais cherché à se fondre dans le code des autres, il a fini par réécrire celui de l’institution tout entière.










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