Juin 2026. Alors que le Cameroun encaisse le traumatisme de la non-qualification des Lions Indomptables pour le Mondial, un séisme cathodique vient de fracturer le pays. En imputant directement ce fiasco à la gestion de la FECAFOOT, le Professeur Éric Mathias Owona Nguini a déclenché une guerre ouverte et sans précédent avec l’idole nationale, Samuel Eto’o. Derrière l’implacable tacle médiatique de l’universitaire, se révèle le portrait d’un intellectuel insaisissable, très actif des plateaux et théoricien du pouvoir… Portrait !
1. Paris, Yaoundé, Bordeaux.
Mathias Éric Owona Nguini grandit à Yaoundé, où il effectue toute sa scolarité primaire et secondaire entre la seconde moitié des années 1970 et celle des années 1980. Il traverse l’Atlantique pour Bordeaux, où sa formation prend une dimension remarquable par sa précocité : licence en droit public à l’Université de Bordeaux I en 1989, diplôme de l’Institut d’études politiques de Bordeaux et maîtrise en sciences politiques en 1990.
Il couronne ce parcours d’un doctorat en science politique soutenu en septembre 1997 à l’Université Bordeaux IV-Montesquieu, portant sur La sociogenèse de l’ordre politique au Cameroun entre autoritarisme et démocratie (1978-1997). Ce titre de thèse dit déjà tout de l’homme qu’il deviendra : un chercheur dont le terrain est le Cameroun, mais dont les outils intellectuels sont ceux d’une école française exigeante. La polyvalence disciplinaire est sa marque de fabrique — droit, science politique, sociologie, géopolitique, philosophie politique. Bordeaux l’a formé. Yaoundé le définit.
2. Une carrière académique construite pierre par pierre
De retour au Cameroun, il intègre l’Université de Yaoundé II comme assistant en 1998, puis chargé de cours de 2000 à 2016. Il enseigne également à l’Institut des relations internationales du Cameroun, à l’Université de Yaoundé I, à l’Université catholique d’Afrique centrale, à l’École supérieure internationale de guerre de Yaoundé et à l’École supérieure internationale des forces de sécurité. Il est aujourd’hui Professeur Titulaire et a exercé comme Vice-Recteur au sein du système universitaire camerounais.
Parallèlement, il s’impose comme chercheur à la Fondation Paul Ango Ela, dont il devient le rédacteur en chef de la revue Enjeux en 2000, puis le coordinateur scientifique en 2001. Il a également dirigé la revue camerounaise de science politique Polis de 1999 à 2004.
3. Des travaux qui couvrent tout le champ du politique camerounais
Ses thèmes de recherche forment un panorama lourd : sociologie politique de la transition démocratique, sociologie historique de l’État au Cameroun, sociologie des partis politiques, politiques constitutionnelles, géopolitique du pétrole en Afrique centrale, analyse des conflits en Afrique centrale, théorie de la corruption, théorie du gouvernement perpétuel et du présidentialisme autoritaire en Afrique.
Ce dernier axe est particulièrement notable : Owona Nguini a théorisé ce qu’il appelle le « centralisme principautaire » pour décrire les systèmes politiques africains où le pouvoir présidentiel s’exerce sans véritable contrepoids institutionnel. Une grille d’analyse qui, selon ses détracteurs, s’applique directement au Cameroun — ce que ses partisans considèrent précisément comme la preuve de son courage intellectuel.
4. Fils d’un baron du régime, mais voix dissidente — du moins au départ
C’est l’une des données biographiques les plus frappantes de son parcours. Mathias Éric Owona Nguini est le fils aîné de Joseph Owona, ancien ministre, ancien secrétaire général de la présidence de la République, professeur émérite de droit public et figure tutélaire du régime du Renouveau de Paul Biya. Un père-institution, idéologue du système en place depuis des décennies.
Or le fils choisit une autre voie, du moins dans ses premières années publiques. Ses prises de position sont critiques envers le régime, ses analyses pointent les dérives du présidentialisme, sa sensibilité politique se revendique nationaliste, panafricaniste et socialisante. Il ne milite dans aucun parti, mais son indépendance d’esprit tranche avec la trajectoire que son patronyme semblait lui prédestiner. Cette distance affichée avec l’héritage paternel a longtemps constitué l’un des ressorts de sa crédibilité publique.
5. L’intellectuel d’intervention et la plateforme « La Grande Palabre »
Au-delà de l’université, Owona Nguini s’engage dans ce qu’il faut appeler l’intellectualisme d’intervention — cette tradition qui consiste à porter la pensée hors des amphithéâtres pour l’inscrire dans les débats citoyens. Il est l’un des animateurs de la plateforme politico-citoyenne « La Grande Palabre », associée au Groupe Samory Touré, aux côtés de figures intellectuelles comme le philosophe Fabien Eboussi Boulaga, le sociologue Claude Abe et le philosophe Guillaume-Henri Ngniepi.
Il codirige l’ouvrage collectif issu de cette plateforme, Repenser et reconstruire l’opposition camerounaise, et s’impose comme un contributeur scientifique majeur du volume Engagement politique et société civile au Cameroun. Il contribue également de manière régulière au journal Germinal.
Ces engagements dessinent le portrait d’un universitaire qui refuse l’enfermement dans la tour d’ivoire académique, ce qui explique pourquoi il est devenu, au fil des années, l’une des figures les plus présentes sur les plateaux de télévision camerounais.
6. Le polémiste des plateaux : une notoriété à double tranchant
C’est sur les plateaux de télévision qu’Owona Nguini construit sa notoriété grand public. Ses interventions sont denses, ses formules tranchantes, ses références nombreuses. Il parle avec l’autorité de celui qui a passé des décennies à étudier ce dont il parle et cela s’entend. Les médias camerounais, africains et internationaux en font un interlocuteur privilégié sur les questions de droit, de politique nationale, de géopolitique et de stratégie.
Mais cette exposition a un revers. Plus il occupe l’espace médiatique, plus les questions sur son positionnement se multiplient. Certains observateurs se demandent si la fréquence de ses interventions télévisées ne finit pas par brouiller la ligne entre l’analyste et le commentateur partisan. C’est une interrogation que ses partisans rejettent, mais que ses détracteurs formulent avec insistance depuis plusieurs années.
7. Le tournant : d’une lecture critique du régime à une posture perçue comme institutionnelle
C’est le point le plus débattu de son parcours, et il serait malhonnête de l’esquiver. Dans ses premières années publiques, Owona Nguini est associé à une lecture critique du système politique camerounais. Il dénonce ce qu’il théorise comme un « gouvernement perpétuel », pointe la corruption systémique, et analyse les dérives du présidentialisme autoritaire en Afrique avec une franchise qui lui vaut une réputation d’indépendance.
Progressivement, les observateurs estiment que son positionnement évolue vers une défense plus marquée du président Paul Biya et du RDPC, notamment lors des scrutins électoraux ou face aux crises nationales. Ses partisans récusent cette lecture et y voient une déformation de sa pensée par ses adversaires politiques. Ce débat sur son évolution — intellectuel critique devenu voix institutionnelle, ou analyste rigoureux mal compris ? traverse l’ensemble de sa réception publique et reste, à ce jour, ouvert.
8. Ses confrontations : Maurice Kamto, Eto’o et les autres
Owona Nguini est réputé pour ses confrontations rhétoriques dures. Ses passes d’armes avec Maurice Kamto, leader du MRC et considéré comme principal opposant au régime de Paul Biya, ont régulièrement enflammé les débats télévisés. Mais c’est en ce mois de juin 2026 qu’il déclenche l’une des polémiques les plus retentissantes de sa carrière médiatique, sur un terrain inattendu : le football.
Sur le plateau de « Libre Expression » sur Info TV, il accuse publiquement la FECAFOOT d’avoir sabré le travail de Marc Brys, sélectionneur des Lions Indomptables à l’époque, contribuant selon lui à la non-qualification du Cameroun au Mondial 2026. Samuel Eto’o répond par une pique à peine voilée sur « l’illettré » qui aurait accompli en deux mois ce que de « grands professeurs » n’ont jamais su faire. La riposte d’Owona Nguini est cinglante : « Tes Ballons d’Or ne peuvent suffire. Gérer, ce n’est pas dribbler ».
9. La polémique Eto’o-Nguini : quand le débat adevient une affaire nationale
La sortie d’Éric Mathias Owona Nguini sur la gestion des Lions Indomptables ne s’est pas limitée à un simple échange d’analyses sportives. En mettant en cause les choix techniques et organisationnels de la FECAFOOT, l’universitaire a ouvert une séquence de tension publique qui a rapidement dépassé le cadre du football.
La réaction de Samuel Eto’o, président de la Fédération camerounaise de football, a donné une nouvelle dimension à l’affaire. En contestant la légitimité des critiques venues du monde académique, l’ancien capitaine des Lions a déplacé le débat sur le terrain de la compétence et de la légitimité sociale, opposant implicitement “l’expérience du terrain” au “savoir théorique”.
Dans les jours qui ont suivi, la polémique s’est amplifiée sur les plateaux télévisés et les réseaux sociaux. D’un côté, des soutiens de l’universitaire ont défendu le droit à la critique d’une gestion publique du sport national. De l’autre, des voix proches de la FECAFOOT ont dénoncé une “déconnexion” des réalités sportives. Le débat a pris une ampleur nationale, révélant une fracture plus profonde entre élites intellectuelles et figures issues du sport et de la performance.
10. Un parcours
Éric Mathias Owona Nguini a occupé plusieurs fonctions majeures au sein de l’Université de Yaoundé II, notamment Secrétaire permanent du CERDEPS (2015–2019), Directeur du CERDAP (depuis 2019) et Directeur du laboratoire LASTAP (depuis 2022). À l’Université de Yaoundé I, il a été Vice-Recteur chargé de la recherche, de la coopération et des relations avec le monde des entreprises entre 2020 et juillet 2024, avant d’être nommé par décret présidentiel aux mêmes fonctions de Vice-Recteur à l’Université de Yaoundé II. Par ailleurs, il dirige depuis 2005 un séminaire stratégique à l’École Supérieure Internationale de Guerre de Yaoundé.
Expert auprès de plusieurs institutions nationales et internationales (gouvernement camerounais, Banque mondiale, CEEAC, PNUD), il intervient sur la gouvernance, la sécurité et les politiques publiques. Le débat qu’il a soulevé laisse toujours plané une question : La critique portée contre la FECAFOOT, traduit-elle une analyse objective du terrain ou une lecture trop politique du football camerounais ? Aux Camerounais, de trancher.










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