Dans le département du Faro, aux confins du Nord camerounais et de la frontière nigériane, un guide de chasse français et l’héritière de la banque Rothschild se disputent devant la justice le contrôle d’un territoire grand comme deux fois Douala. Une bataille entre étrangers qui repose, en creux, une question que le Cameroun ne peut plus éviter : à qui profite vraiment sa terre ?
Selon des informations rapportées par EcoMatin le 24 août 2026, la Cour suprême du Cameroun a suspendu des procédures judiciaires engagées dans la région du Nord, après un recours déposé par Pierre Guerrini, ancien gérant de la société Faro Lobéké. En face de lui, les intérêts d’Ariane de Rothschild, à la tête du groupe bancaire Edmond de Rothschild depuis 2023 et veuve du baron Benjamin de Rothschild, décédé en 2021. Au centre du conflit : une concession cynégétique de 1 640 km², soit 164 000 hectares, dans le département du Faro. Que deux ressortissants français en arrivent à se disputer, devant une juridiction camerounaise, le contrôle d’un territoire aussi vaste, mérite qu’on s’y arrête au-delà du seul feuilleton judiciaire.
Un litige entre étrangers, une terre camerounaise
Le conflit qui oppose aujourd’hui Pierre Guerrini aux héritiers Rothschild ne date pas d’hier. Guide de chasse professionnel, Pierre Guerrini avait développé, aux côtés du baron Benjamin de Rothschild, la société Faro Lobéké, gestionnaire de plusieurs zones d’intérêt cynégétique dans le Nord du pays. À la mort du baron en 2021, la donne a changé : Ariane de Rothschild, désormais actionnaire majoritaire, a évincé Pierre Guerrini de la gestion des camps de chasse qu’il avait lui-même contribué à bâtir, une décision qu’il conteste depuis devant plusieurs juridictions.
Cette affaire a donc pour cadre un territoire camerounais, une législation camerounaise, une administration camerounaise compétente pour délivrer et retirer ce type de droit d’exploitation — mais elle se joue, pour l’essentiel, entre deux parties dont aucune n’est de nationalité camerounaise. Le Cameroun n’y figure, dans les faits, que comme le décor sur lequel se règle un différend d’actionnariat entre une célèbre famille de banquiers genevois et un guide de chasse français.
Ce constat n’est en rien une remise en cause du droit des investisseurs étrangers à opérer au Cameroun : le pays a besoin de capitaux, et l’activité de tourisme cynégétique haut de gamme, qui attire une clientèle internationale prête à payer des droits de tir élevés pour des espèces réglementées, génère des recettes bien réelles. Mais le simple fait qu’un tel litige atteigne le sommet de l’appareil judiciaire camerounais, la Cour suprême, invite à se demander dans quelles conditions un territoire de cette taille a pu être confié, dans la durée, à des intérêts exclusivement privés et étrangers.
Le précédent de la ZIC n°30, plus au sud, dans la même zone d’influence de Faro Lobéké, avait déjà mis en lumière ce type de tension : des riverains y dénoncent depuis plusieurs années l’impossibilité d’accéder à des terres autrefois utilisées pour la pêche ou la cueillette, désormais réservées aux clients internationaux de la chasse sportive. La bataille judiciaire actuelle entre les deux actionnaires ne fait que rappeler, à une tout autre échelle, la question de fond : qui décide, en dernier ressort, de l’usage de ces terres, et pour le bénéfice de qui ?
Une concession, pas une propriété — mais un flou qui persiste
Sur le plan juridique, il convient de rappeler une distinction essentielle : en vertu de la loi forestière et faunique de 1994, ces zones relèvent du domaine national ou du domaine privé de l’État camerounais. L’exploitant ne détient donc pas un titre de propriété foncière au sens classique, mais un droit d’exploitation temporaire — une amodiation accordée par le ministère des Forêts et de la Faune, généralement pour des périodes de cinq à dix ans, renouvelables.
Cette distinction, souvent perdue de vue dans le débat public, change la nature de la question posée par ce litige. Il ne s’agit pas de savoir si un étranger peut être « propriétaire » de 1 640 km² de territoire camerounais — ce n’est, en théorie, pas le cas — mais de savoir dans quelles conditions l’État camerounais a choisi de confier, pour plusieurs décennies cumulées de renouvellements successifs, le contrôle exclusif d’un tel espace à une poignée d’actionnaires privés, sans qu’aucun conflit d’ayants droit ne remette véritablement en cause la reconduction du bail.
Ce flou n’est pas neutre : il existe, en théorie, tout un cahier des charges censé encadrer ce type d’attribution — redevance cynégétique, taxe superficiaire reversée à l’État, aux communes et aux communautés riveraines, obligations sociales (forages, écoles, dispensaires), recrutement prioritaire de main-d’œuvre locale, participation à la lutte anti-braconnage. Mais l’affaire Guerrini-Rothschild illustre surtout à quel point ce cadre reste peu documenté publiquement : combien la société verse-t-elle réellement à l’État et aux populations riveraines ? Quels emplois locaux ont concrètement été créés en plus de deux décennies d’exploitation ? Ces éléments, en théorie vérifiables, ne sont pas rendus publics de façon systématique.
Le fait que ce dossier remonte jusqu’à la Cour suprême, pour trancher un différend de gouvernance entre actionnaires étrangers, donne paradoxalement à l’État camerounais une occasion rare de rouvrir ce dossier plus largement : au lieu de se limiter à arbitrer qui, de Pierre Guerrini ou des héritiers Rothschild, doit diriger la société exploitante, l’administration pourrait s’en saisir pour vérifier, de fond en comble, si les termes originels de la concession — et les contreparties qu’elle est censée produire pour le pays — ont réellement été respectés depuis son attribution.
Le contraste qui dérange : la terre facile pour l’étranger, difficile pour le national
C’est là que le paradoxe devient le plus frappant. Pendant que deux ressortissants français se disputent, devant la justice camerounaise, le contrôle d’un territoire grand comme un département français, de nombreux Camerounais rencontrent, eux, des obstacles bien réels lorsqu’ils cherchent à s’installer, investir ou simplement acquérir un lopin de terre en dehors de leur région d’origine. Dans plusieurs localités du pays, l’appartenance communautaire, l’origine ethnique ou les droits coutumiers locaux continuent de peser lourdement sur l’accès effectif au foncier, y compris pour des citoyens pourtant camerounais de plein droit.
Ce contraste ne relève pas d’une coïncidence isolée : il traduit une dualité persistante entre le droit positif — les titres fonciers délivrés par l’administration — et les droits coutumiers, qui continuent de gouverner l’accès réel à la terre dans de nombreuses régions, en particulier pour ceux qui souhaitent s’installer loin de leur terroir d’origine. Un investisseur étranger, en revanche, accède à des concessions domaniales de grande ampleur par simple décret ou arrêté ministériel, sans avoir à négocier avec une communauté villageoise ou à faire valoir une quelconque légitimité d’origine.
Ce déséquilibre pose une question de principe simple, mais rarement formulée aussi directement dans le débat public camerounais : un même État peut-il, d’un côté, faciliter l’accès de vastes concessions à des capitaux étrangers, et de l’autre, laisser perdurer des mécanismes qui compliquent, pour ses propres citoyens, l’accès à la terre en dehors de leur région natale ? Il ne s’agit pas de remettre en cause la légitimité des droits coutumiers en tant que tels, mais de s’interroger sur la cohérence d’un système où l’attractivité pour l’investisseur étranger semble, dans les faits, mieux garantie que la mobilité économique du citoyen national.
L’affaire Guerrini-Rothschild, en médiatisant un litige entre grandes fortunes internationales autour d’un territoire camerounais, offre ainsi, malgré elle, une caisse de résonance à ce débat plus large sur la politique foncière du pays — un débat que la seule addition de contentieux locaux, moins visibles, n’aurait sans doute pas suffi à porter sur la scène publique.
Ce qu’une telle affaire devrait obliger l’État à trancher
Face à ce dossier, plusieurs questions mériteraient une réponse publique plutôt qu’un simple arbitrage judiciaire entre actionnaires. Quelle est la durée exacte de la concession et de ses renouvellements successifs depuis son attribution initiale ? Quel montant précis a été versé au Trésor public et aux communes riveraines au fil des années d’exploitation ? Combien d’emplois locaux ont réellement été créés, et à quels postes ?
Il conviendrait également de vérifier si les obligations environnementales et sociales prévues par le cahier des charges — participation à la lutte anti-braconnage, réalisation d’infrastructures sociales — ont été effectivement remplies, ou si elles sont restées, comme c’est parfois le cas pour ce type de concession, largement théoriques. Ce travail de vérification relève, en principe, du ministère des Forêts et de la Faune, mais rien n’indique qu’un audit indépendant de cette concession particulière ait été rendu public à ce jour.
Plus largement, cette affaire devrait aussi interroger la manière dont sont négociées, en amont, ce type d’attributions : qui, au sein de l’administration camerounaise, décide de confier une concession de cette ampleur, sur quels critères, et avec quel niveau de transparence vis-à-vis du public et des collectivités locales concernées ? Un litige entre actionnaires étrangers portant sur la gouvernance d’une société ne devrait pas occulter la question de fond, plus structurelle : celle du contrôle réel que l’État camerounais conserve sur l’usage de son propre territoire.
Enfin, cette affaire pourrait utilement servir de point de départ à une réflexion plus large sur l’équilibre entre attractivité pour les capitaux étrangers et protection des intérêts nationaux — un équilibre qui ne peut se construire sans données publiques précises sur les conditions d’attribution, les contreparties perçues et le contrôle effectif exercé par l’État sur ces vastes territoires concédés.
Que deux ressortissants français se disputent aujourd’hui devant la justice camerounaise le contrôle de 1 640 km² de territoire national n’est, en soi, qu’un contentieux d’actionnariat. Mais il révèle, en creux, une question que le Cameroun ne peut se permettre d’ignorer plus longtemps : celle de savoir qui, au fond, décide de l’avenir de sa propre terre.

Laisser un commentaire