Plus d’un milliard de dollars refusés ici. Près de neuf cents millions acceptés là. Face à la même offre américaine de financement dans le secteur de la santé, les pays africains ne répondent pas d’une seule voix. La Zambie et le Zimbabwe ont dit non — au nom de leur souveraineté. Le Cameroun et la Côte d’Ivoire ont dit oui — au nom de leurs priorités sanitaires. Un même continent, deux logiques. Un même bailleur, deux lectures.
Depuis l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche, la politique américaine d’aide internationale a changé de visage. L’USAID a été drastiquement réduite, le retrait de l’OMS acté, et une nouvelle doctrine mise en place : la stratégie « America First Global Health » . Le principe est simple — les financements ne transitent plus par des organisations multilatérales, mais sont acheminés directement vers les gouvernements, via des protocoles d’accord bilatéraux. En contrepartie, des exigences. Des conditions. Ce que les diplomates africains appellent pudiquement des «strings attached», des ficelles.
Ces protocoles couvrent des domaines vitaux : lutte contre le VIH/sida, le paludisme, la tuberculose, la santé maternelle et infantile, la préparation aux épidémies. Les montants sont considérables. Sur le continent africain, au moins dix-sept pays ont signé, pour un total de plus de 18,5 milliards de dollars. Mais les drafts fuités et les déclarations officielles révèlent que les conditions varient d’un pays à l’autre — et que certaines ont été jugées inacceptables. C’est là que les chemins divergent.
Lusaka et Harare disent non
Le 25 février 2026, la Zambie annonce publiquement qu’elle demande des révisions au protocole d’accord proposé par Washington, évaluant que certaines clauses « ne s’alignent pas avec les intérêts nationaux du pays ». La formule est diplomatique. La réalité, elle, est plus crue. Un draft fuité et consulté par le Guardian révèle que l’accord liant Washington et Lusaka subordonnait le financement de la santé — 1,012 milliard de dollars sur cinq ans — à un arrangement discret ouvrant l’industrie minière zambienne aux intérêts américains. Cuivre, cobalt : les ressources stratégiques du pays étaient dans la balance.
L’accord exigeait également que la Zambie fournisse à Washington des données sur tout nouveau pathogène émergent sur son territoire pendant vingt-cinq ans — bien au-delà de la durée du protocole lui-même. « C’est une exploitation éhontée », a tranché Asia Russell, directrice de l’organisation de plaidoyer Health GAP. « Ils conditionnent des services de santé vitaux au pillage des richesses minérales du pays ».
Le Zimbabwe a suivi quelques jours plus tard, officialisant l’arrêt de ses négociations sur 367 millions de dollars. La raison centrale : Harare devait livrer ses données biologiques et épidémiologiques sans aucune garantie que les vaccins ou traitements qui en découleraient seraient accessibles à sa propre population. Le président Mnangagwa, dans un mémo gouvernemental fuité, a qualifié l’accord de « clairement déséquilibré » et de menace « flagrante » à la souveraineté du Zimbabwe. Son porte-parole Nick Mangwana a été plus direct encore : « Nous fournirons les matières premières pour la découverte scientifique sans aucune assurance que les produits finaux soient accessibles à notre peuple en cas de crise sanitaire ».
La réponse américaine ne s’est pas fait attendre : l’ambassade US à Harare a annoncé le winding down — l’arrêt progressif — de son aide existante au Zimbabwe. Une punition à peine voilée. Ce qui unit les deux refus, c’est une même lecture politique : l’aide américaine, telle qu’elle est proposée, n’est plus de l’aide. C’est une transaction. Et pour Lusaka comme pour Harare, le prix à payer — en données, en minerais, en réformes économiques — est trop élevé. « Pour ces deux pays, c’est une question de souveraineté », résume Jean Kaseya, directeur de l’Africa CDC. « Nous voulons posséder nos données en Afrique » .
Yaoundé et Abidjan disent oui
À quelques milliers de kilomètres de là, en Afrique centrale et de l’Ouest, deux autres capitales ont fait un choix différent. Le 16 décembre 2025, le Cameroun signe son protocole d’accord avec Washington : près de 400 millions de dollars sur cinq ans, destinés à financer des médicaments de première ligne, soutenir plus de 5 000 agents de santé, renforcer les laboratoires et les systèmes de surveillance épidémiologique.
En contrepartie, Yaoundé s’engage à augmenter ses propres dépenses de santé de 450 millions de dollars sur la même période — un co-investissement qui dépasse la mise américaine et que Washington met en avant comme preuve d’une « appropriation nationale » du programme.
Deux semaines plus tard, le 30 décembre 2025, c’est Abidjan qui signe à son tour. 487 millions de dollars sur cinq ans pour la Côte d’Ivoire, avec un engagement ivoirien à porter ses dépenses sanitaires à 292 millions de dollars d’ici 2030. La cérémonie se tient sous la présidence du Premier ministre Robert Beugré Mambé. Les objectifs sont similaires : VIH, paludisme, tuberculose, détection des maladies infectieuses, renforcement du système de santé global.
Pourquoi ces deux pays ont-ils accepté là où d’autres ont refusé ? Plusieurs raisons se dégagent. D’abord, les drafts rendus publics pour le Cameroun et la Côte d’Ivoire ne contiennent pas les clauses les plus controversées qui ont cristallisé les refus zambien et zimbabwéen — pas de lien explicite avec des ressources minières, pas d’engagement de partage de données pathogènes sur vingt-cinq ans.
Ensuite, les deux pays font face à des besoins sanitaires urgents et massifs, notamment en matière de VIH au Cameroun, et de paludisme en Côte d’Ivoire, que les coupes dans l’aide multilatérale post-USAID ont fragilisé. Enfin, leurs relations avec Washington sont stables, sans le contentieux géopolitique ou les ressources stratégiques qui ont alourdi la négociation zambienne.
Un continent, deux vitesses
Ce que cette séquence révèle, c’est que l’Afrique n’est pas un bloc face à la nouvelle doctrine américaine d’aide internationale. Elle est un archipel de décisions souveraines, chacune dictée par son propre rapport de force, ses propres ressources, ses propres vulnérabilités. La Zambie et le Zimbabwe ont les moyens — politiques et symboliques — de dire non, quitte à prendre le risque d’une interruption de programmes de santé dont dépendent des centaines de milliers de personnes.
Julius Kachidza, militant zambien vivant avec le VIH, a mis des mots simples sur une réalité brutale : « Si le programme VIH en Zambie est perturbé ou compromis, je serai la première victime, ainsi que des centaines de milliers d’autres personnes ».
Le Cameroun et la Côte d’Ivoire ont fait un calcul différent. Celui de la pragmatique — combler un vide laissé par le démantèlement de l’USAID, sécuriser des financements pour des systèmes de santé sous pression, et éviter une rupture avec un partenaire dont la puissance de levier reste considérable. Ni lâcheté, ni soumission — une autre lecture des intérêts nationaux.
Ce clivage ne fait que commencer. Les candidatures restent ouvertes jusqu’au 1er avril 2026 pour les pays n’ayant pas encore signé. Les straw polls diplomatiques vont s’intensifier. Et la question que posent Lusaka et Harare — peut-on accepter une aide qui coûte trop cher en souveraineté ? — continuera de résonner dans toutes les capitales africaines encore en négociation. L’administration Trump, elle, a déjà répondu par la bouche de son département d’État : « L’aide étrangère américaine doit clairement servir les intérêts nationaux américains ». La couleur est annoncée. À chaque pays africain de décider ce qu’il en fait.









