Présenté comme l’un des plus ambitieux projets urbains, touristiques et économiques jamais annoncés au Cameroun, Ndollè City promet une ville nouvelle de 1 500 hectares, un investissement de 10,7 milliards de dollars et des millions d’emplois. Mais depuis la publication d’un communiqué de la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC) mettant en garde contre plusieurs zones d’ombre du dossier, le projet se retrouve au centre d’un débat mêlant enjeux financiers, crédibilité institutionnelle et attractivité des investissements. Entre les réserves de la banque centrale et les explications apportées par le promoteur Impex Trading SARL, le dossier illustre les défis que pose l’évaluation des grands projets structurants en Afrique.
Un projet aux ambitions hors normes
Située à Sikoum-Dibamba, dans le département de la Sanaga-Maritime, Ndollè City est présentée comme une cité écologique, touristique et numérique destinée à accompagner la croissance urbaine du Cameroun. Le projet ambitionne de créer un nouveau pôle économique entre Douala et Édéa, tout en s’inscrivant dans les objectifs de transformation économique et de modernisation du pays.
Selon les éléments communiqués par son promoteur, Impex Trading SARL, la future ville s’étendrait sur environ 1 500 hectares et intégrerait des infrastructures touristiques, des espaces résidentiels, des zones économiques spécialisées ainsi que des équipements liés aux nouvelles technologies et au développement durable.
Les chiffres avancés sont particulièrement ambitieux. Le projet évoque un investissement global estimé à 10,7 milliards de dollars américains, soit plus de 6 000 milliards de FCFA. À titre de comparaison, ce montant représente une part significative du budget annuel de l’État camerounais.
Les promoteurs annoncent également l’installation de milliers d’entreprises locales et internationales ainsi que la création de plusieurs millions d’emplois directs et indirects sur le long terme. Des objectifs qui, s’ils se concrétisaient, auraient un impact considérable sur l’économie nationale.
Au cours des derniers mois, plusieurs activités de promotion ont été organisées autour de Ndollè City. Des représentants de certaines administrations publiques ont participé à des rencontres de présentation du projet, contribuant à accroître sa visibilité auprès du grand public et des investisseurs potentiels.
Cette communication institutionnelle a favorisé une large médiatisation de l’initiative avant même que les questions relatives à son financement et à sa structuration ne deviennent un sujet de controverse.
La BEAC prend publiquement ses distances
Le 22 mai 2026, la Banque des États de l’Afrique centrale a publié un communiqué particulièrement remarqué dans lequel elle clarifie sa position concernant Ndollè City.
L’institution monétaire régionale affirme n’avoir accordé aucune validation, garantie ou caution officielle au projet. Elle précise que les échanges entretenus avec les promoteurs relevaient exclusivement du traitement administratif normal d’un dossier soumis à son appréciation.
Selon la BEAC, l’examen des documents transmis aurait révélé plusieurs insuffisances majeures. La banque centrale évoque notamment une origine des fonds jugée insuffisamment justifiée, l’absence d’identification claire des investisseurs, des lacunes dans la documentation contractuelle ainsi que des incohérences financières susceptibles d’affecter l’évaluation globale du projet.
L’institution rappelle également avoir déjà fait connaître ses réserves dès le 5 mai 2025. À cette date, elle indiquait qu’aucune suite favorable ne pouvait être accordée au dossier dans son état de présentation.
La BEAC indique par ailleurs avoir saisi l’Agence nationale d’investigation financière (ANIF) dès juin 2025 afin de signaler les interrogations soulevées par les mécanismes de financement présentés.
Au-delà du seul projet Ndollè City, le communiqué constitue un rappel des obligations de conformité auxquelles sont soumis les mouvements internationaux de capitaux dans l’espace CEMAC. La banque centrale insiste ainsi sur la nécessité de garantir la traçabilité des ressources financières mobilisées dans le cadre des grands investissements.
Impex Trading rejette les accusations et revendique sa conformité
Face aux réserves exprimées par la BEAC, Impex Trading SARL a publié un droit de réponse particulièrement détaillé.
L’entreprise affirme avoir satisfait à l’ensemble des exigences formulées par la banque centrale depuis le début de la procédure d’instruction. Elle cite plusieurs correspondances officielles échangées avec la BEAC entre janvier et novembre 2025, qu’elle présente comme la preuve d’un dialogue administratif régulier.
Selon la société, un dossier de près de 500 pages aurait été transmis à la banque centrale le 14 janvier 2026. Ce document comprendrait notamment des conventions administratives, des actes réglementaires, des documents financiers, des accords de partenariat, des garanties ainsi que des mécanismes de couverture des risques d’investissement.
Impex Trading soutient également que les financements annoncés ne reposent pas sur des ressources sollicitées auprès de la BEAC. L’entreprise affirme que les 10,7 milliards de dollars proviendraient d’un consortium international de partenaires privés et institutionnels.
Le promoteur insiste sur le fait que la mission de la banque centrale se limite à l’encadrement réglementaire des opérations financières et non à la validation économique ou commerciale du projet lui-même.
La société met enfin en avant les différents accords conclus avec des administrations publiques, des partenaires techniques et des institutions financières. Elle considère que ces éléments démontrent le sérieux du projet et plaide pour une analyse fondée sur l’intégralité des documents transmis aux autorités compétentes.
Une bataille autour de la crédibilité du projet
La controverse s’est intensifiée après la publication d’une enquête de 237online qui remet en question la faisabilité économique du projet et s’interroge sur l’identité des investisseurs annoncés.
Le média estime que les montants avancés sont sans précédent dans l’histoire récente de l’investissement privé au Cameroun. Il souligne également l’absence de visibilité publique sur plusieurs éléments clés du montage financier.
L’enquête relève par ailleurs que certains documents présentés par les promoteurs n’ont pas été rendus publics, ce qui rend difficile leur vérification indépendante par les médias ou les observateurs économiques.
237online s’interroge aussi sur le décalage entre les réserves exprimées par la banque centrale depuis 2025 et la poursuite des activités de promotion autour du projet au cours de l’année 2026.
De son côté, Impex Trading considère que ces critiques reposent sur une connaissance incomplète du dossier et affirme disposer des justificatifs nécessaires pour répondre aux préoccupations soulevées.
À ce stade, les différentes parties défendent donc des lectures opposées d’une même réalité : d’un côté une institution monétaire qui demande davantage de garanties et de transparence, de l’autre un promoteur qui assure avoir déjà fourni les preuves requises.
Entre attractivité des investissements et impératif de transparence
L’affaire Ndollè City met en lumière une problématique plus large : celle de l’évaluation des grands projets d’investissement dans les économies africaines.
Pour les autorités publiques, attirer des capitaux internationaux demeure un objectif stratégique afin de financer les infrastructures, créer des emplois et accélérer la transformation économique. Les projets de grande ampleur jouent souvent un rôle important dans cette dynamique.
Dans le même temps, les institutions de régulation sont tenues de vérifier l’origine des ressources financières mobilisées et de s’assurer du respect des règles de conformité, de lutte contre le blanchiment des capitaux et de transparence financière.
L’équilibre entre ces deux impératifs peut parfois générer des tensions lorsque les ambitions économiques affichées dépassent largement les standards habituels du marché national.
Aujourd’hui, aucune décision judiciaire définitive n’est venue trancher les questions soulevées autour de Ndollè City. Les conclusions éventuelles de l’ANIF ainsi que les évaluations futures des autorités compétentes seront déterminantes pour apprécier la solidité financière du projet.
En attendant, Ndollè City demeure à la fois une promesse de transformation économique d’une ampleur exceptionnelle et un dossier qui continue d’alimenter les débats sur la gouvernance des investissements, la transparence financière et la crédibilité des grands projets en Afrique centrale.









