Economie Et BusinessSociété

Cameroun| 12 Février 2026 : Yaoundé clôture officiellement le 23 ième congrès Africain de l’eau… Dakar récupère le flambeau. 

« L’Afrique n’est plus dans le temps du diagnostic permanent ; elle est entrée dans celui de la maturité stratégique et opérationnelle ». Par ces mots, Gaston Eloundou Essomba, ministre camerounais de l’Eau et de l’Énergie, a scellé ce jour au Palais des Congrès de Yaoundé la clôture du 23ème Congrès international de l’AAEA. Quatre jours après une ouverture solennelle qui avait réuni 3 000 participants venus de 52 pays, l’heure était au bilan, aux passations et aux promesses tenues. Dans une salle moins bondée qu’au premier jour mais chargée d’émotion, l’Afrique de l’eau a refermé son chapitre camerounais pour ouvrir celui du Sénégal, pays hôte de la prochaine édition en 2028. Entre hommages posthumes, remises de prix aux pionnières et transmission symbolique d’un sanja traditionnel sawa, Yaoundé a prouvé qu’elle savait autant accueillir que lâcher prise. Récit d’une cérémonie où les chiffres ont cédé la place aux symboles.

« Il avait procédé au rituel de bénédiction. Malheureusement, il nous a quittés »

Il est des clôtures qui ressemblent à des commencements. Et il en est d’autres qui portent le poids du deuil. Celle du 23ème Congrès de l’AAEA a commencé par un silence. Avant même que ne défilent les bilans chiffrés, avant que ne s’enchaînent les discours protocolaires, Blaise Moussa, Directeur Général de la CAMWATER et président de l’AAEA, a tenu à rendre hommage à celui qui avait ouvert spirituellement l’événement. « Lors de la cérémonie de lancement de notre Congrès, l’artiste Nzieu Ella avait procédé au rituel de bénédiction. Artiste musicien et conteur camerounais de renom, il avait marqué de son empreinte culturelle et spirituelle l’ouverture de nos travaux. Malheureusement, il nous a quittés », a déclaré le patron de la CAMWATER, la voix légèrement brisée.

Dans la salle, un murmure respectueux a parcouru les rangées. Certains délégués, présents dès le 9 février, se sont souvenus de cet homme en tenue traditionnelle qui avait invoqué les ancêtres, appelé la pluie bénie sur les travaux et prophétisé – sans le savoir – le succès d’un congrès qui allait « tenir la promesse des fleurs ». « Ses paroles, empreintes de sagesse et de profondeur, résonnaient comme une promessse », a poursuivi Moussa, transformant la mort de l’artiste en symbole d’accomplissement.

Un hommage posthume qui a donné à cette cérémonie de clôture une dimension presque sacrée, rappelant que l’eau, en Afrique, n’est jamais qu’une affaire technique. Elle est aussi mémoire, culture, spiritualité.

Mais l’émotion n’a pas tué le protocole. Après ce moment de recueillement, la cérémonie a repris son cours selon une chorégraphie bien rodée. Sur la tribune d’honneur, Gaston Eloundou Essomba côtoyait Passalé Kanabé Marcelin, ministre tchadien de l’Eau et de l’Énergie arrivé le matin même après un périple aérien compliqué. « Nous lui avions transmis une invitation pour participer à cette cérémonie. Il avait confirmé sa venue, mais pour des contraintes politiques, il a rencontré des difficultés qui ont suscité en nous une certaine inquiétude », a expliqué Olivier Gosso, Directeur exécutif de l’AAEA, en saluant la persévérance du ministre tchadien. « Malgré tout, Monsieur le Ministre a tenu à être présent parmi nous. Il est arrivé ce matin, et il est bien là ». Les applaudissements nourris qui ont suivi ont salué moins un homme qu’une conviction : celle que l’eau africaine mérite qu’on traverse des tempêtes administratives pour en parler.

Avant même l’arrivée de ces personnalités, une cérémonie discrète mais symboliquement puissante s’était tenue. Plusieurs femmes, pionnières du secteur de l’eau en Afrique, avaient reçu des distinctions pour leur engagement de longue date. Le Cameroun, pays hôte oblige, s’était taillé la part du lion avec deux prix remis à des professionnelles ayant contribué à transformer le paysage hydraulique national.

Pas de projecteurs, pas de caméras de télévision pour immortaliser le moment. Juste la reconnaissance d’un combat mené souvent dans l’ombre, loin des tribunes ministérielles et des grands discours. Une manière aussi de rappeler que si l’eau est affaire d’infrastructures et de milliards, elle est d’abord portée par des femmes et des hommes – et surtout par des femmes, trop longtemps invisibilisées dans un secteur encore largement masculin.

2 000 participants, 52 pays, 250 communications : Yaoundé recale ses lunettes et fait les comptes

Passé l’hommage et les distinctions, l’heure était aux bilans. Et Olivier Gosso, en bon comptable de la dynamique continentale, a déroulé les chiffres avec la fierté d’un organisateur qui sait que les nombres, parfois, racontent mieux les succès que les discours. « Le 23ème Congrès international de l’Association Africaine de l’Eau et de l’Assainissement restera comme une étape structurante dans l’évolution récente du secteur africain de l’eau et de l’assainissement », a-t-il déclaré en guise d’ouverture. Puis, méthodiquement, il a égrené la litanie des réussites. Plus de 2 000 participants.

500 délégués issus de 52 pays. 338 organisations publiques, privées, académiques et partenaires techniques et financiers représentées. 60 sessions techniques. 250 communications scientifiques et professionnelles. Une exposition de 1 300 m² réunissant 104 exposants, dont 42 africains.

Les chiffres, aussi impressionnants soient-ils, ne disent pas tout. Gosso le sait. C’est pourquoi il a insisté sur la « diversité géographique exceptionnelle » du congrès, preuve selon lui que « les enjeux liés à l’eau et à l’assainissement occupent une place croissante dans l’agenda africain ». Traduction : l’eau n’est plus un sujet technique relégué aux sous-directions des ministères. Elle est devenue un enjeu politique, économique, sécuritaire. Et lorsque 52 pays envoient leurs délégations à Yaoundé, ce n’est pas pour faire acte de présence, mais pour capter des solutions, nouer des partenariats, mobiliser des financements.

Lire aussi:  Cameroun| Douala 2ᵉ : litige foncier et déguerpissements au marché des femmes; Denise Fampou sous le feu des critiques. 

Le Directeur exécutif de l’AAEA a également tenu à rappeler que le congrès n’avait pas commencé le 9 février, jour de l’ouverture officielle, mais bien avant. « Les travaux ont en réalité commencé le samedi 7 février 2026 avec la tenue du Comité de Direction et de l’Assemblée Générale de l’Association Africaine de l’Eau. Ces instances statutaires ont permis de consolider notre gouvernance, d’arrêter des orientations stratégiques majeures et de renforcer notre vision collective ». Un rappel important pour signifier que l’AAEA n’est pas qu’une machine à organiser des grand-messes bisannuelles. C’est une institution avec des instances, une gouvernance, des orientations. Et c’est précisément lors de cette réunion du 7 février, tenue à huis clos à l’Hôtel Hilton, que deux décisions structurantes ont été prises : le 24ème Congrès se tiendra au Sénégal en février 2028, et le 25ème en Afrique du Sud en 2030.

Ces annonces, Blaise Moussa les a confirmées lors de son propre discours, insistant sur leur portée stratégique. « Ces choix traduisent la vitalité de notre réseau. Ils traduisent également la confiance mutuelle entre nos États membres et notre volonté d’assurer une continuité stratégique dans l’organisation de nos grands rendez-vous continentaux». Dakar 2028, Johannesburg 2030 : la feuille de route est tracée. L’AAEA, désormais, ne navigue plus à vue. Elle planifie, anticipe, construit. Et cette maturité institutionnelle, célébrée mercredi au Palais des Congrès, constitue peut-être l’un des acquis les plus solides de l’édition 2026.

« L’AAEA doit être reconnue comme organe d’exécution de l’AMCOW » : Yaoundé réclame son dû

Mais les bilans chiffrés, aussi flatteurs soient-ils, ne suffisent jamais. Car au-delà des participants et des communications, un congrès de l’AAEA se juge aussi à sa capacité à transformer des recommandations techniques en engagements politiques. Et sur ce terrain, Blaise Moussa n’a pas mâché ses mots. Profitant de la tribune de clôture, le président de l’AAEA a formulé une revendication institutionnelle claire : l’Association doit être officiellement reconnue comme « organe d’exécution de l’AMCOW » (Conseil des ministres africains de l’eau) et admise comme observateur auprès de l’Union Africaine et de la Banque Africaine de Développement.

« Nous souhaitons être reconnus comme tel par l’Union Africaine. L’AAEA dispose d’une expertise technique reconnue, d’un ancrage opérationnel auprès des opérateurs et d’un réseau continental structuré. Il est donc légitime que cette capacité soit pleinement mobilisée au service des orientations stratégiques africaines », a-t-il plaidé avec une conviction qui frisait l’impatience. Cette demande, loin d’être anodine, traduit une frustration de longue date. L’AAEA, bien qu’étant la principale plateforme professionnelle africaine du secteur de l’eau, reste juridiquement une simple association. Elle n’a pas de statut officiel auprès des grandes institutions continentales. Résultat : elle conseille, propose, plaide, mais ne décide pas. Elle influence, mais n’exécute pas.

Olivier Gosso, dans son discours, avait déjà ouvert la brèche. « Il ne s’agit plus de produire des instruments ou des cadres de référence. Il s’agit de bâtir une résilience politique et opérationnelle, orientée vers les besoins réels des populations ». Traduction moins diplomatique : arrêtez de nous cantonner au rôle de think tank sympathique. Faites de nous un bras armé. Un exécutant. Un opérateur continental capable de traduire les grandes décisions de l’AMCOW et de l’Union Africaine en projets concrets, financés, suivis, évalués. Cette revendication, portée publiquement lors de la clôture, constitue sans doute l’un des messages politiques les plus forts du congrès de Yaoundé. Reste à savoir si Addis-Abeba et les capitales africaines l’entendront.

Passalé Kanabé Marcelin, le ministre tchadien de l’Eau, a opportunément enfoncé le clou. « Pour le Tchad, pays sahélien confronté à des contraintes hydriques importantes, la coopération continentale n’est pas une option, mais une nécessité stratégique. Nous considérons l’AAEA comme un outil essentiel, une plateforme d’expertise et de solidarité africaine », a-t-il déclaré, rappelant au passage sa participation en mai 2025 à une visite organisée par l’AAEA à Tenerife, hub stratégique de coopération euro-africaine dans le secteur de l’eau. « Ce type d’initiative illustre concrètement la valeur ajoutée de l’AAEA : créer des passerelles, favoriser l’apprentissage mutuel et accélérer la transformation des services publics africains ».

Le ministre camerounais Gaston Eloundou Essomba, en fin stratège, a préféré élargir la focale. Plutôt que de s’attarder sur les revendications institutionnelles, il a choisi de célébrer ce qu’il a appelé « l’évolution majeure » du secteur africain de l’eau. « L’Afrique n’est plus dans le temps du diagnostic permanent ; elle est entrée dans celui de la maturité stratégique et opérationnelle », a-t-il martelé, reprenant presque mot pour mot une formule qu’il avait déjà utilisée lors de la cérémonie d’ouverture.

Un tic oratoire ? Ou une volonté assumée de marteler un message jusqu’à ce qu’il s’inscrive dans les mémoires ? Probablement les deux. Car Eloundou Essomba sait qu’en Afrique, les grandes déclarations se perdent souvent dans les sables administratifs. Alors il répète, il insiste, il enfonce. « Ne laissons pas les conclusions de Yaoundé rester lettre morte. Les engagements pris ici doivent se traduire en politiques publiques plus audacieuses, en projets mieux structurés et mieux financés ».

Le sanja, le bateau et la perche : quand Dakar récupère les clés symboliques de l’eau africaine

Puis est venu le moment que tout le monde attendait. Celui où Yaoundé, après quatre jours de règne hydraulique, allait passer le témoin. Et comme l’Afrique ne fait jamais les choses à moitié lorsqu’il s’agit de symboles, la passation a pris des allures de cérémonie rituelle. Blaise Moussa s’est avancé vers Abdoul Niang, Directeur Général de la SONES (Société Nationale des Eaux du Sénégal), pays organisateur du 24ème Congrès en 2028. Dans les mains du président de l’AAEA : un sanja, ce tissu traditionnel sawa aux motifs géométriques vibrants, une représentation miniature de bateau et une perche en bois sculpté.

Lire aussi:  Monde | Dette contre minerais : le nouveau rapport de force entre l'Afrique et le G7

Le sanja, d’abord. Ce pagne tissé par les femmes du littoral camerounais n’est pas un simple cadeau touristique. C’est un objet chargé de mémoire, de transmission, de protection. En le remettant à Niang, Moussa lui confiait symboliquement la responsabilité de préserver l’héritage du congrès, de le porter dignement jusqu’à Dakar.

Le bateau, ensuite. Impossible de ne pas y voir une métaphore aquatique parfaite : l’eau comme moyen de transport, de connexion, de commerce. Et la perche, enfin, cet outil indispensable aux navigateurs des eaux peu profondes, qui permet de sonder, de diriger, d’avancer sans couler. Trois objets, trois symboles, une seule promesse : le Sénégal prendra le relais.

Abdoul Niang, visiblement ému, a reçu ces présents sous les applaudissements nourris d’une salle qui savait qu’elle assistait à bien plus qu’une passation administrative. « Le Sénégal, qui a organisé pour la première fois ce congrès en 1994, revient aux commandes 34 ans plus tard », a rappelé Olivier Gosso, soulignant la dimension cyclique de cette transmission. Dakar, berceau historique de l’AAEA, redevient capitale africaine de l’eau. Une manière aussi de boucler la boucle, de revenir aux sources – au sens propre comme au sens figuré.

La cérémonie de passation achevée, les discours se sont enchaînés dans un ordre protocolaire respecté au millimètre. Mais déjà, dans les travées, certains délégués commençaient à plier bagages mentalement. Les carnets de notes se refermaient. Les cartes de visite échangées en début de semaine étaient soigneusement rangées.

Les promesses de collaboration future, murmurées lors de cocktails, attendraient leur concrétisation dans les capitales respectives. Car c’est aussi cela, un congrès de l’AAEA : un moment suspendu où tout semble possible, suivi d’un retour à la réalité où les bonnes intentions se heurtent aux budgets squelettiques, aux lourdeurs administratives, aux changements de priorités politiques.

Gaston Eloundou Essomba, en fin de discours, a tenté de conjurer ce risque. « L’Afrique ne peut plus se permettre de repousser l’accès universel à l’eau à demain. Les solutions existent, les compétences sont là, les attentes des populations sont légitimes et pressantes », a-t-il lancé, d’une voix qui cherchait à résonner au-delà des murs du Palais des Congrès. « Yaoundé 2026 doit rester dans nos mémoires comme un tournant, comme le moment où l’Afrique a décidé d’agir ensemble, avec détermination et responsabilité ». Un tournant ou une énième étape ? Les deux prochaines années le diront.

Rendez-vous demain pour les signatures

Mais au moment de quitter le Palais des Congrès, un détail a retenu l’attention des observateurs les plus attentifs. Olivier Gosso, dans son discours, avait évoqué « des engagements pris ici à Yaoundé », des « partenariats stratégiques consolidés », des « orientations arrêtées ». Pourtant, aucune signature de convention n’a été actée lors de cette cérémonie de clôture. La raison ? Elles sont prévues pour le lendemain, vendredi 13 février. Une cérémonie dédiée, plus technique, moins médiatisée, au cours de laquelle seront paraphés les accords de financement, les protocoles de coopération, les mémorandums d’entente qui transformeront – peut-être – les belles paroles en projets concrets.

Cette séparation entre clôture politique et signatures techniques n’est pas anodine. Elle révèle une certaine prudence. Comme si l’AAEA et le gouvernement camerounais préféraient attendre le dernier moment pour apposer les paraphes définitifs, s’assurant ainsi que tous les acteurs sont bien alignés, que tous les montages financiers tiennent la route, que toutes les conditionnalités ont été levées. Dans le secteur de l’eau en Afrique, les annonces de financements sont légion. Les décaissements effectifs, beaucoup plus rares. Alors on attend. On vérifie. On signe quand tout est bouclé. Pas avant.

Mercredi soir, en quittant le Palais des Congrès, les délégués emportaient donc avec eux une certitude et une interrogation. La certitude que Yaoundé avait réussi son pari : organiser un congrès de qualité, mobiliser massivement, produire des recommandations structurées. L’interrogation : ces recommandations survivront-elles au retour dans les capitales ? Les 500 milliards de FCFA annoncés par Paul Biya pour le réseau de Yaoundé seront-ils effectivement décaissés ? Les engagements de la BAD et de la Banque mondiale se traduiront-ils en projets sur le terrain ? Le Sénégal tiendra-t-il la promesse de Dakar 2028 ?

Un proverbe africain, cité par Olivier Gosso lors de son discours, résume peut-être mieux que tout la philosophie de ce congrès : « L’eau qui coule n’oublie jamais sa source ». Yaoundé a été une source. Reste à savoir si l’eau qui en découle irriguera durablement les politiques africaines de l’eau, ou si elle s’évaporera en chemin, comme tant d’autres avant elle. Rendez-vous en 2028 à Dakar pour le vérifier..

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Articles similaires