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Cameroun| Détention arbitraire, forfaiture, tribunal militaire : le Pr Aba’a Oyono ouvre un front que la DGRE n’attendait pas

Le chiffre des 3 milliards de FCFA réclamés à l’État a circulé. Ce que l’on sait moins, c’est la mécanique juridique que le Pr Jean Calvin Aba’a Oyono a mise en branle — et la double menace qu’il fait peser simultanément sur l’administration et sur les agents de la DGRE à titre personnel. L’enseignant en droit public à l’Université de Yaoundé II ne s’est pas contenté d’écrire une lettre. Il a posé les premières pièces d’un dossier judiciaire qui pourrait devenir le procès de la détention arbitraire post-électorale au Cameroun.

«Le kidnapping» comme faute administrative

Le 25 octobre 2025, au lendemain de l’annonce des résultats de la présidentielle du 12 octobre, des hommes cagoulés et lourdement armés de la Direction Générale de la Recherche Extérieure débarquent au domicile du Pr Aba’a Oyono à bord d’une Pajero noire. Pas de mandat de perquisition. Pas de mandat d’amener. Pas d’ordonnance de juge. L’universitaire est encagoulé, embarqué de force, soumis à des traitements qu’il qualifie d’inhumains pendant le transfert, avant d’être déposé — selon ses propres termes — comme un « colis humain » au SED, le Secrétariat d’État à la Défense. Il y restera quarante-deux jours, sans inculpation, sans notification de charges, sans procédure judiciaire. Le 5 décembre 2025, il est libéré.

Spécialiste du contentieux administratif, le Pr Aba’a Oyono a passé ces semaines de liberté retrouvée à construire méthodiquement son argumentaire. Le 3 mars 2026, il adresse au directeur général de la DGRE un recours gracieux préalable de sept pages — première étape obligatoire avant toute saisine du tribunal administratif en droit camerounais. Il y qualifie les faits avec la précision : « kidnapping », « illégalité fautive », « acte irrégulier de l’administration » ayant causé un préjudice dont il demande réparation à hauteur de trois milliards de FCFA. Le calcul est simple — environ 71 millions de francs CFA par jour de privation de liberté. Un montant qui au-delà d’être une demande d’indemnisation est un signal politique.

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Son arrestation s’inscrit dans une vague plus large. Le même jour ou dans les jours suivants, Djeukam Tchameni et Anicet Ekane — lui aussi soutien de Maurice Kamto et d’Issa Tchiroma Bakary dans le cadre de la plateforme Union pour le changement 2025 ont été arrêtés dans des conditions similaires. Anicet Ekane n’en est pas sorti vivant. Il est décédé au SED le 1er décembre 2025.

La double menace

Ce que les premières dépêches sur cette affaire n’ont pas suffisamment mis en lumière, c’est la structure de la stratégie juridique du Pr Aba’a Oyono. Il ne vise pas seulement l’État — il vise simultanément les agents de la DGRE à titre personnel.

D’un côté, le recours gracieux préalable adressé au directeur général de la DGRE ouvre la voie à une saisine du tribunal administratif compétent pour faire condamner l’État camerounais au paiement des trois milliards de FCFA. C’est la procédure classique de la responsabilité administrative, l’État répond des fautes commises par ses agents dans l’exercice de leurs fonctions.

Mais de l’autre, le Pr Aba’a Oyono annonce parallèlement la saisine du tribunal militaire de Yaoundé contre les agents de la DGRE personnellement, pour « forfaiture ». La forfaiture, en droit camerounais, est une infraction pénale grave commise par un agent public dans l’exercice de ses fonctions — elle engage la responsabilité individuelle de celui qui a donné l’ordre et de ceux qui l’ont exécuté.

C’est là que réside la vraie originalité et la vraie dangerosité juridique de ce dossier. En ciblant à la fois l’administration et les individus, le Pr Aba’a Oyono crée une pression à deux niveaux. L’État peut théoriquement absorber une condamnation financière — il l’a déjà fait dans d’autres affaires. Mais des agents de renseignement poursuivis personnellement pour forfaiture devant le tribunal militaire, c’est une autre dimension. C’est mettre des noms, des visages et des responsabilités individuelles sur des actes qui se déroulent habituellement dans l’opacité institutionnelle des services de sécurité.

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Un cas d’école voulu comme tel

Le Pr Aba’a Oyono ne cache pas ses intentions. Il veut faire de cette affaire un « cas d’école » — son expression — sur les dérives des services de renseignement dans le contexte post-électoral camerounais. En tant que spécialiste du droit public et du contentieux administratif, il dispose d’un avantage que la plupart des victimes d’arrestations arbitraires n’ont pas : il sait exactement quels textes ont été violés, quelle procédure suivre, et comment construire un dossier qui tienne devant une juridiction. Il sait aussi que la DGRE ne lui répondra probablement pas favorablement — et que c’est précisément l’absence de réponse ou le refus qui ouvrira la voie aux procédures judiciaires qu’il annonce.

Son arrestation avait pour toile de fond la proclamation des résultats d’une présidentielle contestée. Il l’affirme lui-même dans son recours : son enlèvement visait à le « museler » à l’approche de l’annonce officielle des résultats, lui qui soutenait publiquement Maurice Kamto et Issa Tchiroma Bakary. Plus de 400 personnes ont été menacées de poursuites militaires dans ce même contexte post-électoral. Plusieurs ont été relâchées.

À ce jour, ni la DGRE ni le gouvernement camerounais n’ont réagi publiquement au recours gracieux préalable. Le délai de réponse court. S’il expire sans suite favorable, les prochaines étapes sont déjà annoncées. Le tribunal administratif. Le tribunal militaire. Et un dossier qui, selon toute probabilité, ne restera pas confiné aux colonnes des gazettes juridiques.

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