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Sénégal| Dossier Wade — Volet 6 • Le Mari : Viviane, l’autre moitié du siècle

On a beaucoup parlé de Wade, le nouveau centenaire. Peu de la femme qui a tout quitté pour lui. Sa langue, son pays, sa religion, sa vie d’avant — Viviane Vert a tout laissé derrière elle en 1963 pour suivre un avocat sénégalais dans un pays qu’elle ne connaissait pas encore. Ce choix-là, à cette époque-là, n’était pas anodin. Il fallait du courage. Ou un amour très grand. Probablement les deux.

10 POINTS

1. Besançon, 1952 : une rencontre qui change deux destins

Viviane Vert naît le 13 septembre 1932 à Besançon, dans le Doubs. C’est dans cette même ville, à l’université de Franche-Comté, qu’elle croise en 1952 un étudiant africain au regard vif et à l’ambition dévorante — Abdoulaye Wade.

Il a 26 ans. Elle en a 20. Lui prépare ses diplômes de droit et d’économie. Elle suit une formation d’infirmière. Rien ne les prédestine à se retrouver dans la même trajectoire — deux mondes, deux continents, deux cultures.

Onze ans plus tard, elle l’épouse et quitte la France pour s’installer au Sénégal. Onze ans, le temps de mesurer ce qu’un tel choix signifie. Et de le faire quand même.

2. Le choix qui n’allait pas de soi

En 1963, une femme française blanche qui épouse un Africain et part vivre à Dakar ne fait pas un choix banal. La décolonisation est fraîche. Les regards sont lourds. La France de 1963 n’est pas celle d’aujourd’hui. Viviane Wade ne s’en plaint jamais publiquement. Elle arrive à Dakar, apprend le wolof, adopte le Sénégal comme son pays, élève ses enfants entre deux cultures et deux continents. Elle ne cherche pas les projecteurs. Elle construit.

Bien que son mari soit musulman, elle est demeurée catholique, gardant sa pratique religieuse dans la sphère strictement privée. Deux fois différente — par son origine, par sa foi. Et pourtant, jamais étrangère.

3. Vingt-six ans dans l’ombre de l’opposition

Pendant toutes les années de combat de Wade — de 1974 à 2000 — Viviane est là. Discrète, constante, invisible aux yeux du grand public mais présente dans chaque moment décisif. Elle partage les défaites, les espoirs, les retours, les emprisonnements.

Elle connaît les réunions tardives, les militants qui défilent à la maison, les finances incertaines d’un opposant sans salaire fixe, les périodes d’exil à Versailles. Elle tient la maison et les enfants pendant que son mari tient le combat.

Ce rôle-là — celui qui ne se voit pas — est peut-être le plus difficile de tous. Vingt-six ans à croire à un homme que beaucoup considéraient comme un perdant professionnel. Il fallait une foi solide. En lui, et en l’avenir.

4. L’épreuve de 1993 : l’ombre de l’affaire Sèye

En 1993, après la défaite d’Abdoulaye Wade à l’élection présidentielle, le vice-président du Conseil constitutionnel, Maître Babacar Sèye, est assassiné en plein cœur de Dakar dans un contexte de graves troubles politiques. Abdoulaye Wade est arrêté et emprisonné, tandis que son épouse, Viviane Wade, est inculpée de complicité d’assassinat et d’atteinte à la sûreté de l’État.

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Contrairement à son mari, elle est laissée en liberté sous contrôle judiciaire et n’est pas incarcérée. Pour cette femme qui n’est pas politicienne et qui n’a jamais revendiqué de rôle dans les stratégies du Parti Démocratique Sénégalais (PDS), cette épreuve judiciaire et la menace permanente d’une arrestation constituent une expérience hautement traumatisante.

Pour elle, cette traque policière n’est pas un acte militant choisi — c’est une violence subie au quotidien. Un non-lieu total est finalement prononcé en faveur du couple Wade un an plus tard, faute de preuves. Entre-temps, les véritables auteurs matériels du crime sont arrêtés, jugés et condamnés en 1994 à de lourdes peines de travaux forcés. Mais l’expérience laisse des traces indélébiles. Viviane Wade sait désormais ce que signifie vraiment être l’épouse du principal opposant dans un pays où la politique peut tout emporter.

5. Avril 2000 : enfin Première dame, après quarante ans d’attente

Le 1er avril 2000, Abdoulaye Wade est investi président. Viviane devient Première dame du Sénégal — à 67 ans, après quarante ans passés aux côtés d’un homme qui avait tout misé sur ce moment. Ce n’est pas l’arrivée d’une femme ambitieuse qui attendait le pouvoir pour elle-même. C’est l’aboutissement d’une patience extraordinaire. D’une loyauté sans faille traversée par des prisons, des défaites, des exils et des doutes.

Une fois au Palais, Viviane Wade investit massivement le champ social et humanitaire, notamment dans la santé. Cependant, derrière cette image de discrétion, elle devient une actrice politique influente en coulisses. Loin de rester totalement en retrait des affaires de l’État, elle exerce une autorité redoutée au sein du Palais présidentiel et se retrouve au cœur des critiques de l’opinion publique, qui lui reproche son rôle actif dans la promotion politique de leur fils, Karim Wade, en vue d’une succession familiale. Elle cherche à être utile, tout en défendant fermement le pouvoir de son clan..

6. La Fondation : infirmière avant d’être Première dame

Infirmière de formation, Viviane Wade donne une dimension technique et spécialisée à son engagement social avec la fondation Éducation-Santé, s’illustrant dans la lutte contre le paludisme, les maladies respiratoires et la promotion de la santé maternelle.

On lui doit la construction de l’hôpital de Ninéfécha dans la région de Kédougou — un établissement moderne en pleine zone enclavée — ainsi que la promotion de la plante Artemisia contre le paludisme.

Ce n’est pas la fondation d’une femme qui veut briller. C’est le travail d’une professionnelle de santé qui connaît les besoins réels des populations rurales. Ninéfécha, à 700 kilomètres de Dakar, au cœur d’une zone parmi les plus défavorisées du Sénégal, ce choix géographique dit tout sur ses priorités.

7. Juillet 2012 : le craquage public

Le jour des législatives du 1er juillet 2012, Viviane craque. Elle déchire le bulletin de vote de la coalition dissidente du PDS — Bokk Guis Guis — Le geste est raw, instinctif, humain. Ce n’est plus la Première dame composée qu’on a connue pendant douze ans. C’est une femme à bout, qui voit son monde s’effondrer — le pouvoir perdu, la famille attaquée, les anciens alliés qui trahissent.

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Selon l’entourage du couple, Viviane aurait mal vécu la perte du pouvoir et le flot d’accusations de crimes économiques qui a touché sa famille. Ce jour-là, le masque est tombé. Et derrière le masque, il y avait simplement une femme épuisée.

8. La fondation dissoute, l’hôpital fermé

En juin 2013, Viviane Wade adresse une lettre au ministre de la Santé pour annoncer la dissolution de l’hôpital de Ninéfécha et de son association Éducation-Santé. Elle remet tout le matériel médical au ministère. Faute de ressources, la fondation est dissoute un an à peine après la perte du pouvoir. L’hôpital qu’elle avait construit au cœur de Kédougou — sa fierté, sa réalisation la plus concrète — ferme ses portes. C’est une des images les plus douloureuses de l’après-règne des Wade.

Ce que Viviane avait construit par engagement personnel disparaît avec le pouvoir de son mari. La leçon est cruelle : au Sénégal, les fondations des Premières dames ne survivent pas aux alternances.

9. Mère de prison, grand-mère de substitution

Après l’emprisonnement de Karim, Viviane effectue des voyages hebdomadaires de Paris à Dakar pour rendre visite à son fils en prison. Elle reste en France pour s’occuper des trois filles de Karim, dont la mère est décédée.

Pendant que Wade père bataillait publiquement — meetings, déclarations incendiaires, mobilisation de chefs d’État — Viviane menait sa propre guerre, silencieuse et intime. Chaque semaine, l’aéroport. Chaque semaine, la prison. Chaque semaine, les petites-filles à la maison.

Ce double rôle — mère qui visite son fils derrière les barreaux, grand-mère qui élève ses petites-filles orphelines de mère — est peut-être ce qu’elle aura vécu de plus lourd dans un siècle déjà très chargé.

10. Sindiély, l’autre enfant

Dans l’histoire des Wade, Sindiély est celle dont on parle le moins. Née en 1972, elle travaille comme assistante spéciale du Président et participe à des rallyes Paris-Dakar. Sportive, elle a participé au célèbre rallye de Dakar notamment en 2003, 2004, 2005 et 2007) et au Rallye Aïcha des Gazelles.

Sindiély représente peut-être la part de Viviane dans cette famille, celle qui choisit la discrétion, qui ne cherche pas le pouvoir, qui vit sa vie loin des caméras. Là où Karim a incarné l’ambition de Wade père, Sindiély semble avoir hérité de la retenue de Wade mère.

Le couple reste uni après plus de 60 ans de mariage, partageant son temps entre Dakar, Paris et Versailles. À 93 ans aujourd’hui, Viviane est toujours là, aux côtés de l’homme qu’elle a choisi à 20 ans sur les bancs d’une université de Besançon. Soixante-trois ans de mariage, deux continents, deux enfants, dont un fils en exil. Et elle est encore là. Debout.

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