Annoncée en marge du 23ème Congrès de l’AAEA à Yaoundé, la Vision africaine de l’eau 2063 constitue la nouvelle feuille de route continentale pour l’accès universel à l’eau potable et à l’assainissement. Portée par l’Union Africaine et soutenue par la Banque africaine de développement, cette stratégie prospective vise à corriger quarante ans d’échecs et à transformer l’eau en levier de souveraineté, de stabilité et de développement économique. Alors que l’Objectif de développement durable n°6 ne sera peut-être pas atteint en 2030, l’Afrique se donne une nouvelle échéance : 2063. Et cette fois, elle affirme vouloir prendre son destin en main.
2030 raté, 2063 visé : l’Afrique réinitialise son agenda de l’eau
Le constat est brutal, mais il a le mérite de la clarté. À cinq ans de l’échéance 2030 fixée par l’Objectif de développement durable n°6, l’Afrique accuse un retard abyssal. 411 millions de personnes n’ont toujours pas accès à l’eau potable dans des conditions sûres. 800 millions vivent sans assainissement adéquat. Seuls deux pays sur cinquante-quatre sont en bonne voie pour atteindre l’objectif de l’assainissement universel de base. Les chiffres, implacables, dessinent le portrait d’un continent à la traîne, malgré des décennies de programmes, de financements internationaux et de promesses politiques.
Face à cet échec programmé, l’Union Africaine a choisi de ne pas baisser les bras. Au contraire. Lors du Sommet des chefs d’État et de gouvernement prévu en février 2026, l’eau sera désignée comme thème central pour l’année 2026, baptisée « Année africaine de l’eau ». Et surtout, une nouvelle stratégie continentale sera officiellement lancée : la Vision africaine de l’eau à l’horizon 2063. Un document ambitieux, longuement mûri dans les cercles techniques de l’UA, de l’AMCOW (Conseil des ministres africains de l’eau) et de la Banque africaine de développement, et qui a été dévoilé en avant-première lors du 23ème Congrès de l’AAEA à Yaoundé.
Michera Chirwa, représentant de la BAD, a insisté sur le caractère structurant de cette Vision 2063. « Il s’agit d’un cadre ambitieux et prospectif, fondé sur l’accès universel à l’eau et à l’assainissement, ainsi que sur un système durable de soutien aux opérateurs de services », a-t-il déclaré devant les 3 000 participants réunis au Palais des Congrès. Cette nouvelle feuille de route ne se contente pas de fixer des objectifs chiffrés. Elle propose une refonte complète de la gouvernance du secteur, une mobilisation massive de financements innovants, un renforcement des capacités opérationnelles et une transformation des modèles de gestion pour garantir la durabilité des services.
Contrairement aux précédentes stratégies africaines de l’eau, souvent restées lettres mortes faute de mécanismes de mise en œuvre, la Vision 2063 s’appuie sur une architecture institutionnelle renforcée. L’AAEA, qui regroupe opérateurs, régulateurs et institutions de recherche, est appelée à devenir « le bras opérationnel » de cette vision, comme l’a rappelé son Directeur exécutif Olivier Gosso. L’AMCOW, en tant qu’organe politique de référence auprès des chefs d’État, assurera le pilotage stratégique et la mobilisation des volontés politiques. Quant à la BAD et aux autres institutions financières continentales, elles seront chargées de concevoir les mécanismes de financement adaptés, flexibles et pérennes.
Trois piliers pour une révolution hydraulique : gouvernance, financement, innovation
La Vision 2063 repose sur trois piliers fondamentaux, conçus pour corriger les failles structurelles qui ont conduit à l’échec des stratégies précédentes. Le premier pilier concerne la gouvernance. Pendant trop longtemps, le secteur de l’eau en Afrique a souffert d’une fragmentation institutionnelle, d’un manque de coordination entre niveaux national, régional et continental, et d’une faiblesse chronique des capacités de régulation. La Vision 2063 propose une harmonisation des politiques nationales autour de standards continentaux communs, une clarification des rôles entre États, communautés économiques régionales, institutions panafricaines et partenaires techniques.
Cette gouvernance renforcée passera notamment par la création de cadres réglementaires stables, capables d’attirer les investissements privés tout en protégeant les populations vulnérables. Elle impliquera également une professionnalisation accrue des opérateurs de services, avec des mécanismes de rémunération à la performance, des audits réguliers et une obligation de transparence. Le Cameroun, à travers le modèle de la CAMWATER et les réformes engagées sous l’impulsion du président Paul Biya, est d’ailleurs cité comme une référence en matière de gouvernance modernisée du secteur.
Le deuxième pilier porte sur le financement, nerf de la guerre dans un secteur chroniquement sous-financé. Selon les estimations de la BAD, il faudrait mobiliser entre 30 et 40 milliards de dollars par an pour atteindre l’accès universel à l’eau et à l’assainissement en Afrique d’ici 2063. Or, les financements actuels, essentiellement issus de l’aide publique au développement et des budgets nationaux, ne couvrent qu’une fraction de ces besoins. La Vision 2063 propose donc une diversification radicale des sources de financement : obligations vertes, fonds souverains, partenariats public-privé, mécanismes de financement climatique, financements mixtes (blended finance), et surtout, mobilisation accrue des ressources domestiques.
Un événement spécifique consacré au financement de la Vision 2063 se tiendra en mai 2026 à Brazzaville, en marge des Assemblées annuelles du Groupe de la BAD. Ce sommet réunira ministres des Finances, bailleurs de fonds, banques de développement, fonds d’investissement et institutions multilatérales pour définir concrètement les mécanismes financiers qui permettront de traduire la Vision en projets tangibles. L’enjeu est de taille : passer d’une logique de projets dispersés et ponctuels à une stratégie d’investissement massive, coordonnée et durable.
Le troisième pilier concerne l’innovation technologique et la recherche. La Vision 2063 mise sur les solutions adaptées aux réalités africaines : systèmes de traitement low-cost, technologies de dessalement solaire, réseaux intelligents de gestion de l’eau, applications mobiles pour la gestion clientèle, systèmes de télégestion permettant de réduire les pertes et d’optimiser la distribution. Le Village de l’innovation, présenté lors du congrès de Yaoundé, a offert un aperçu de ces technologies de rupture, souvent portées par des start-ups africaines qui comprennent mieux que quiconque les contraintes du terrain.
Cette dimension innovation ne se limite pas à la technologie. Elle englobe également de nouveaux modèles de gestion, comme les micro-entreprises d’eau et d’assainissement en zone rurale, les coopératives communautaires de gestion des points d’eau, ou encore les systèmes de tarification équitable permettant de subventionner les plus pauvres sans déséquilibrer les finances des opérateurs. L’idée est de sortir du modèle unique hérité de la période coloniale pour inventer des solutions plurielles, décentralisées, résilientes.
Mission Eau et Vision 2063 : quand l’Afrique s’allie à dix géants du développement
La Vision 2063 ne se déploie pas en vase clos. Elle s’inscrit dans un mouvement global de réinvestissement dans le secteur de l’eau, porté par une initiative inédite baptisée « Mission Eau » (Mission Water). Lancée par dix grandes institutions internationales de développement, dont la Banque africaine de développement, la Banque mondiale, la Banque européenne d’investissement et plusieurs banques régionales, cette plateforme vise à permettre l’accès à l’eau à un milliard de personnes à l’échelle mondiale d’ici 2030.
L’Afrique, avec ses 411 millions de personnes sans eau potable, constitue naturellement une priorité géographique de cette initiative. Michera Chirwa a précisé que « Mission Eau » mobiliserait des financements massifs, coordonnerait les interventions des différentes institutions pour éviter la dispersion des efforts, et appuierait les États dans la conception de politiques publiques ambitieuses et réalistes. Cette convergence entre une stratégie continentale (Vision 2063) et une initiative mondiale (Mission Eau) offre une fenêtre d’opportunité historique pour l’Afrique.
Mais pour que cette convergence produise des résultats concrets, encore faut-il que les États africains s’approprient pleinement la Vision 2063 et la traduisent en politiques nationales cohérentes. C’est précisément le rôle que l’AMCOW entend jouer. Cheikh Tidjane Dieye, ministre sénégalais de l’Hydraulique et président de l’AMCOW, a rappelé lors du congrès que son institution constituait « l’organe politique de référence » pour le secteur de l’eau en Afrique. À ce titre, l’AMCOW assurera le suivi de la mise en œuvre de la Vision 2063, organisera des revues régulières des progrès réalisés par chaque pays, et mobilisera les chefs d’État pour maintenir l’eau au sommet de l’agenda politique continental.
Cette architecture institutionnelle – UA pour le pilotage stratégique, AMCOW pour la mobilisation politique, AAEA pour l’opérationnalisation, BAD pour le financement – constitue une rupture par rapport aux initiatives passées, souvent portées par des acteurs isolés et dépourvues de mécanismes de coordination. La Vision 2063 veut éviter l’écueil des stratégies sans lendemain en s’appuyant sur un écosystème institutionnel cohérent, capable de transformer les engagements en réalisations.
2026-2063 : trente-sept ans pour rattraper quarante ans de retard
L’horizon 2063 peut sembler lointain. Certains y verront une manière commode de repousser les échéances et de diluer les responsabilités. Mais les concepteurs de la Vision assument pleinement ce calendrier de long terme. « Garantir l’accès à l’eau et à l’assainissement, préserver les ressources, adapter nos systèmes au changement climatique, c’est préparer un avenir plus sûr, un avenir plus juste et plus prospère pour nos enfants », a rappelé le ministre camerounais Gaston Eloundou Essomba lors de la cérémonie d’ouverture du congrès.
La Vision 2063 s’inscrit d’ailleurs dans le cadre plus large de l’Agenda 2063 de l’Union Africaine, qui dessine les contours de « l’Afrique que nous voulons » à l’horizon du centenaire de l’Organisation de l’unité africaine. L’eau y est présentée non comme un secteur isolé, mais comme un levier transversal de développement, impactant l’agriculture, l’industrie, la santé, l’éducation, l’égalité de genre et la stabilité politique. Une Afrique sans eau universelle ne pourra jamais réaliser son dividende démographique, attirer les investissements industriels ou garantir la sécurité alimentaire de ses populations.
Le calendrier de mise en œuvre de la Vision 2063 prévoit des jalons intermédiaires, avec des objectifs chiffrés à 2030, 2040 et 2050, permettant d’évaluer les progrès et d’ajuster les stratégies. Dès 2030, l’objectif est de ramener le nombre de personnes sans accès à l’eau potable de 411 millions à moins de 200 millions. D’ici 2040, l’accès universel de base devrait être atteint dans les zones urbaines. Et en 2063, l’ensemble du continent devrait disposer d’un accès universel, équitable et durable à l’eau potable et à l’assainissement.
Utopie ? Réalisme ? La réponse dépendra de la capacité des États africains à tenir leurs engagements, des institutions continentales à coordonner efficacement leurs actions, et des partenaires financiers à honorer leurs promesses. Mais une chose est sûre : pour la première fois depuis longtemps, l’Afrique se dote d’une vision de long terme pour l’eau, portée par ses propres institutions et pensée en fonction de ses propres réalités. Le plan secret est désormais public. Reste à le transformer en révolution hydraulique.

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