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Sénégal | Comment une loi dormante depuis 2003 a contraint Dangote à céder 10 % de sa filiale à l’État

Pendant des semaines, l’information a circulé en sourdine dans les milieux économiques et financiers africains, sans que personne n’en prenne vraiment la mesure. Ce n’est ni une nationalisation, ni une négociation, ni un accord commercial. L’État de Bassirou Diomaye Faye détient désormais 10 % de Dangote Cement Sénégal par application d’une loi vieille de vingt-trois ans que deux présidents successifs avaient soigneusement évité d’activer. Enquête sur une transaction silencieuse qui dit beaucoup sur le nouveau rapport de force entre l’Afrique et ses investisseurs.

Ce qu’un rapport comptable a révélé

Ce n’est pas un communiqué du gouvernement sénégalais qui a révélé l’affaire. Ce n’est pas non plus une conférence de presse du groupe Dangote. C’est un document comptable — le rapport annuel 2025 de Dangote Cement Plc, publié fin février 2026 à Lagos et destiné en premier lieu aux actionnaires de la maison mère nigériane qui a laissé filtrer l’information. Une ligne, dans la rubrique consacrée aux filiales : la participation de Dangote Industries dans Dangote Cement Sénégal SA est passée de 99,99 % à 89,99 %. L’État sénégalais en détient désormais 10 %.

La transaction est effective depuis mai 2025. Elle est rendue publique en mars 2026. Neuf mois de silence — pendant lesquels ni Dakar ni Lagos n’ont jugé utile d’informer l’opinion publique. C’est la presse spécialisée — Sika Finance qui a fait le travail, entre le 5 et le 9 mars 2026. Les grands médias généralistes n’ont pas encore mesuré l’ampleur de ce qui vient de se passer. Notre enquête a voulu combler ce vide.

Car derrière cette ligne comptable, il y a une histoire bien plus ancienne. Une histoire qui commence non pas en 2025, mais en 2003 — sous une autre présidence, dans un autre contexte politique et qui dit quelque chose d’essentiel sur la façon dont les États africains négocient, ou ne négocient pas, leur souveraineté économique face aux grands investisseurs du continent.

2003-2014 : une loi votée, jamais appliquée

Le 24 novembre 2003, sous la présidence d’Abdoulaye Wade, le Sénégal adopte la loi n° 2003-36 portant Code minier. L’article 57 est d’une clarté absolue : « L’État se réserve le droit de participer, à hauteur de 10 %, au capital des sociétés titulaires de titres miniers ou d’exploitation des substances minérales, sans apport financier de sa part ». Le calcaire et le gypse — matières premières du ciment — sont des substances minérales. Les cimenteries sont donc concernées dès la promulgation du texte.

À l’époque, deux acteurs dominent déjà le marché : Sococim, détenue par le français Vicat, présente au Sénégal depuis 1948, et les Ciments du Sahel, à capital libano-syrien, depuis 1995. Selon la lettre de la loi, ces deux sociétés auraient dû céder 10 % à l’État dès 2003. Elles ne l’ont pas fait. Personne ne le leur a demandé. Les rapports annuels de l’ITIE Sénégal ( l’Initiative pour la Transparence dans les Industries Extractives ) listent bien les trois cimenteries parmi les entreprises concernées par le Code minier. Mais aucune participation étatique n’y figure, année après année, pendant plus de vingt ans.

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Sous Wade d’abord, la logique est celle de l’ouverture économique tous azimuts. Appliquer l’article 57 enverrait un signal négatif aux capitaux étrangers que le régime cherche à attirer. La loi existe, elle est valide, elle n’est pas abrogée — mais elle est dormante. Macky Sall, qui prend le pouvoir en 2012, perpétue cette approche pendant douze ans. La priorité reste l’attraction des investissements directs étrangers. Le Code minier de 2003 continue de dormir dans les tiroirs de l’administration.

C’est dans ce contexte que débarque Aliko Dangote. Le milliardaire nigérian annonce son intention d’investir au Sénégal dès 2007 — premier grand investissement intra-africain dans le secteur cimentier sénégalais. Les négociations s’éternisent. Des litiges fonciers, des problèmes d’approvisionnement énergétique, plusieurs années de tractations retardent le projet. Ce n’est qu’en décembre 2014, sous Macky Sall, que l’usine de Pout — à quarante kilomètres de Dakar, capacité de 1,5 million de tonnes par an — commence enfin à produire.

À aucun moment lors de l’obtention de ses titres miniers, Dangote ne se voit imposer de participation étatique. Le gouvernement Sall choisit délibérément d’accueillir l’investisseur à 100 % privé, sans conditions de partage de capital. En quelques années, Dangote Cement Sénégal capte environ 30 % du marché local, bouscule les prix et s’impose comme le troisième acteur du secteur. Le groupe nigérian détient 99,99 % de sa filiale. La loi de 2003 dort toujours. Et c’est précisément là que Diomaye Faye va frapper.

2024-2025 : l’État sénégalais sort la loi du tiroir

Le 24 mars 2024, Bassirou Diomaye Faye remporte la présidentielle au premier tour avec 54,28 % des voix. Avec Ousmane Sonko, il a fait campagne sur un mot d’ordre central et répété : la souveraineté économique. Reprendre le contrôle des secteurs stratégiques. Appliquer les textes que ses prédécesseurs avaient laissé en sommeil. Le Code minier de 2003 entre précisément dans cette catégorie et Dangote Cement Sénégal est la cible la plus visible, la plus récente, et la plus symboliquement forte.

Ce que le nouveau gouvernement enclenche alors n’est ni une négociation commerciale ni un bras de fer politique. C’est l’activation d’un droit légal préexistant, inscrit dans les textes depuis vingt et un ans. Le gouvernement signifie à Dangote Cement Sénégal que l’État entend exercer sa prérogative prévue à l’article 57 du Code minier : dix pour cent du capital, sans contrepartie financière. La loi le prévoit explicitement — Dangote n’a pas de recours juridique. Mais il a le choix de l’attitude. Et c’est là que le contexte économique devient déterminant.

En 2025, la filiale sénégalaise traverse une année particulièrement difficile. Le chiffre d’affaires chute de 78,8 milliards FCFA en 2024 à 61,9 milliards — une baisse de 21,4 %. Les volumes de vente reculent de 19,8 %, à 1,2 million de tonnes. La cause est identifiée sans ambiguïté par les analystes : le gel des grands chantiers publics dans les mois qui ont suivi l’élection de Faye. Audits en cours, réorganisation budgétaire, révision des contrats , les marchés publics, qui représentent 60 à 70 % des débouchés du secteur cimentier, se sont pratiquement arrêtés.

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Dans ce contexte de fragilité commerciale, refuser ou retarder l’application de l’article 57 aurait été une erreur stratégique majeure pour Dangote. Tendre les relations avec un gouvernement dont dépendent ses principaux contrats, au moment même où ses revenus s’effondrent, n’est pas une option rationnelle. En octobre 2025, Aliko Dangote rencontre personnellement le président Faye — en présence d’Okey Oramah, président d’Afreximbank. Les discussions portent officiellement sur l’industrie, l’énergie, les engrais. La cession des 10 %, effective depuis mai, est déjà dans les livres comptables. La rencontre dit que la relation entre les deux parties n’est pas conflictuelle mais elle est en train de se reconfigurer sur de nouvelles bases.

Ce que chaque partie a vraiment gagné

Du côté de Dakar, l’opération est une première historique. Jamais, depuis l’indépendance, l’État sénégalais n’avait détenu de participation directe dans une cimenterie. Il perçoit désormais des dividendes — en plus des impôts et taxes — et dispose d’un droit de regard sur la politique d’emploi et de contenu local de la filiale. Mais l’enjeu est aussi et surtout symbolique : en activant l’article 57 sur Dangote, le gouvernement Faye envoie un signal clair aux deux autres cimentiers. Sococim et Ciments du Sahel savent désormais que la même exigence les attend. Des discussions seraient déjà engagées, selon des sources proches de la Chambre des Mines.

Du côté de Lagos, la transaction est présentée aux actionnaires comme « un partenariat stratégique » . La formule est prudente — elle évite soigneusement le mot contrainte tout en reconnaissant implicitement la réalité de l’opération. Ce que Dangote préserve en échange est considérable : l’accès aux futurs grands marchés publics dans un pays qui s’apprête à lancer d’importants programmes d’infrastructure. Autoroutes, logements sociaux, équipements publics, tous des chantiers gourmands en ciment. Être actionnaire minoritaire de l’État plutôt qu’en tension avec lui est, dans ce contexte, un calcul parfaitement rationnel.

Le montant exact de la transaction n’a été divulgué ni par Dangote dans son rapport annuel, ni par le gouvernement sénégalais. Cette double opacité est elle-même révélatrice : les deux parties ont intérêt à une communication minimale. Dangote ne souhaite pas que ses actionnaires internationaux perçoivent l’opération comme une contrainte imposée par un État souverainiste. L’État sénégalais ne souhaite pas que d’autres investisseurs étrangers en tirent des conclusions hâtives sur le climat des affaires au Sénégal. Le silence, dans ce cas précis, arrange tout le monde — jusqu’à ce qu’un rapport annuel vienne le rompre.

Ce qui s’est passé à Pout en mai 2025 restera dans l’histoire économique du Sénégal comme le moment où un président a osé faire ce que ses prédécesseurs avaient jugé politiquement trop risqué. Diomaye Faye n’a pas inventé la règle. Il l’a simplement sortie du tiroir. Et Aliko Dangote, le milliardaire le plus riche d’Afrique, a signé.

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