Souveraineté alimentaire, guerre interne chez Castel, candidats internationaux… Le dossier du sucre national est devenu un bras de fer. Voici les clés pour comprendre.
1. SOSUCAM, un fleuron trop stratégique pour être cédé sans contrôle ?
Créée en 1965, SOSUCAM reste le premier producteur industriel de sucre du Cameroun. Elle exploite quelque 27 600 hectares de canne à sucre à Mbandjock et Nkoteng, dans le département de la Haute-Sanaga. L’entreprise couvre environ un tiers de la consommation nationale, estimée à 300 000 tonnes par an. Le reste est importé, pour une facture qui a dépassé 69 milliards de FCFA en 2025.
Au-delà des chiffres, SOSUCAM pèse lourd socialement : plusieurs milliers d’emplois directs et saisonniers. Surtout, les terres qu’elle cultive appartiennent à l’État, mises à disposition sous forme de baux. C’est précisément cet ancrage foncier et son rôle dans l’approvisionnement alimentaire qui en font un actif « hautement stratégique » aux yeux des autorités.
2. Pourquoi Somdiaa a-t-elle voulu se retirer ?
Depuis plusieurs mois, Somdiaa, bras agro-industriel du groupe Castel, avait acté son intention de céder sa participation majoritaire (environ 82 %). Les raisons avancées sont économiques : baisses de performances, pertes accumulées ces dernières années et concurrence accrue des importations de sucre.
Mais le dossier s’est aussi envenimé à l’intérieur du groupe Castel. Romy Castel, fille du fondateur Pierre Castel, s’est publiquement opposée à la cession. Elle a accusé la direction, menée par Gregory Clerc, de « brader un actif stratégique » plutôt que de le redresser. Elle a même proposé un plan alternatif de relance, éventuellement via Boissons du Cameroun. Cette guerre de succession familiale a complexifié un peu plus le processus.
3. Qui étaient vraiment sur les rangs pour racheter ?
Plusieurs noms ont circulé dès juin 2026. Le géant nigérian Aliko Dangote, via Dangote Sugar, avait formulé une offre. Il a finalement été écarté. Côté camerounais, le financier William Nkontchou, cofondateur de la plateforme AFIIP, était en discussions avancées avec Somdiaa. Certaines sources ont aussi évoqué son frère Cyrille Nkontchou, issu de la même famille de financiers très active sur le continent.
Le 13 août, c’est un consortium de cinq personnalités qui a signé l’accord : Joseph Pagop Noupoué, avocat d’affaires, Henriette Noutchougouin, figure de l’agro-industrie (groupe NJS), William Nkontchou,.Igor Djoukwé, ingénieur spécialiste des systèmes de production sucrière, Marcel Tchagongom, expert-comptable.
Ils ont annoncé un programme d’investissement de 210 millions d’euros (près de 138 milliards de FCFA) destiné à moderniser l’outil de production, développer l’irrigation et viser une plus grande autosuffisance.
4. Qu’a exactement décidé le gouvernement ?
Contrairement à certaines formulations trop rapides, le gouvernement n’a pas purement et simplement annulé l’opération. Dans une correspondance du directeur de cabinet du Premier ministre, Balungeli Confiance Ebune, Somdiaa a reçu l’instruction de « surseoir, avec effet immédiat, à toute démarche » relative à la cession — y compris avec le consortium déjà retenu.
Un Comité stratégique de pilotage a été mis en place. Il dispose de six mois pour examiner les implications de la transaction (souveraineté alimentaire, capacités techniques et financières du repreneur, sort des terres, emplois) et formuler des recommandations. L’État a aussi rappelé qu’il reste propriétaire des terres cultivables.
5. Où en est le dossier et que peut-il se passer maintenant ?
À la fin août 2026, le processus est gelé. Somdiaa doit continuer d’exploiter la campagne sucrière 2026-2027 (novembre 2026 – mai 2027). Le comité stratégique travaille. Aucune date de reprise des négociations n’a été annoncée.
Plusieurs scénarios restent ouverts : validation du consortium après éventuelles ajustements, ouverture à d’autres candidats, solution hybride, ou maintien temporaire sous une supervision plus étroite de l’État.
Au-delà du seul sucre, l’affaire SOSUCAM est devenue un test. Elle interroge la capacité du Cameroun à « camerouniser » ses actifs stratégiques tout en restant attractif pour les investisseurs, locaux comme étrangers.
Le sucre, produit du quotidien, est ainsi devenu l’objet d’un bras de fer où se croisent souveraineté, intérêts familiaux et ambitions industrielles. La suite dépendra largement des conclusions du comité stratégique.

Laisser un commentaire